Alex Harvey sera la tête d'affiche de la Coupe du monde de ski de fond de Québec, le week-end prochain. Le Québécois et ses partenaires canadiens Devon Kershaw, Ivan Babikov et Len Valjas font maintenant partie de l'élite mondiale, au prix d'années d'efforts et de sacrifices. Notre journaliste Simon Drouin s'est rendu l'été dernier sur le glacier Haig en Alberta, à 3000 m d'altitude, au camp d'entraînement des meilleurs fondeurs canadiens.

Simon Drouin LA PRESSE

Les habitants de Canmore n'y croyaient plus. Après un début d'été calamiteux, le mercure allait dépasser les 30°C en ce lundi du début du mois de juillet. Du jamais vu ou presque. Ça courait, ça roulait et ça pêchait dans la petite communauté de 10 000 habitants nichée à l'ombre des Rocheuses albertaines.

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Ça skiait aussi. Beaucoup plus haut, à près de 3000 mètres d'altitude. Vus de l'hélicoptère, ils avaient presque l'air d'un groupe de prisonniers qui tuaient le temps en tournant en rond dans la cour extérieure. Sauf que leur geôle, immense et blanche, était la plus belle du monde: le glacier Haig, dans le parc provincial Kananaskis Country.

Depuis une vingtaine d'années, les meilleurs fondeurs canadiens jouent un tour à l'été et vont pratiquer leur art sur les neiges éternelles des Rocheuses, à une trentaine de kilomètres à vol d'oiseau de Canmore et de son centre de ski de fond.

Avec les trois baraquements de tôle plantés au milieu de nulle part, les panneaux solaires, ça ressemble à un camp scientifique en Antarctique.

Alex Harvey y vient depuis qu'il a 15 ans. À l'époque, c'était surtout pour améliorer sa technique. Aujourd'hui, il cherche à conserver sa fluidité en gardant le contact le plus fréquent possible avec la neige. L'entraînement en ski à roulettes a ses limites, surtout en classique. «Ça permet de ne pas oublier le feeling de glisser, explique l'athlète de 24 ans. Arrivé à l'automne, tu ne recommences pas à zéro. Tu es peut-être à 95%. Après une semaine, tu es revenu à 100 %.»

Lors de notre passage éclair, ils étaient 10 fondeurs à glisser sur la boucle de 5,5 kilomètres, un serpentin tracé par une dameuse héliportée sur le glacier. Le rythme est lent, altitude oblige. Ils tireront profit de cet entraînement en déficit d'oxygène dans les semaines suivantes. «Moi, je réagis très bien à ça», dit Harvey après une sortie de quatre heures.

Le soleil plombe et la neige devient vite granuleuse. Avec l'aide du technicien Joel Jaques, les skieurs en profitent pour tester le klister et les bases sans fard, avec l'espoir de trouver les skis idéaux pour ces conditions capricieuses.

Le bruit du rotor de l'hélicoptère est une bonne nouvelle pour les gars. Pas qu'ils soient particulièrement heureux de la visite de deux photographes et de deux journalistes. L'arrivée de l'hélicoptère signifie surtout la fin d'un stage amorcé trois semaines plus tôt à Hawaï. Là-bas, Harvey, Devon Kershaw, Ivan Babikov et Len Valjas, les quatre membres de l'équipe de Coupe du monde, se sont épuisés en ski à roulettes et à la course sur une route menant au sommet d'un volcan. Départ au niveau de la mer, arrivée à 3000 mètres trois-quatre heures plus tard. Ils passaient ensuite la nuit dans un camping près du sommet, dans des camionnettes Westfalia louées pour l'occasion.

La recette a fonctionné l'an dernier. Les entraîneurs en ont rajouté une couche cette année. «On essaie d'innover en ce qui a trait à ce que le corps peut endurer par rapport à l'altitude et aux voyages», souligne l'entraîneur-chef de l'équipe, l'Américain Justin Wadsworth.

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Le camp se termine par trois journées sur le glacier Haig. L'endroit a été baptisé le Centre d'entraînement Beckie Scott il y a quelques années. Ironiquement, la championne olympique de 2002 détestait s'y entraîner. «Beckie n'aime pas les conditions difficiles...», lâche Wadsworth, son mari.

Les athlètes, les entraîneurs et les membres du personnel vivent dans trois baraquements de tôle. Deux dortoirs et une cuisine, qui fait aussi office de salle commune. «La bouffe est très bonne, souligne Harvey. Hier soir, on a mangé des enchiladas. Ce matin, des crêpes.»

Luxe suprême, le camp offre maintenant un accès à l'internet et à la télévision par satellite. La veille de notre visite, les fondeurs avaient écouté le Tour de France, la finale de Wimbledon et le Grand Prix de Formule 1.

En revanche, la pompe à eau ne fonctionnait pas. Les entraîneurs devaient donc transporter l'eau depuis la rivière en contrebas. Pour la douche, les skieurs se débrouillent avec les moyens du bord. Certains se risquent dans les petites mares d'eau stagnante. Harvey les trouve douteuses et préfère une saucette en vitesse dans l'eau glacée de la rivière (1°C!). «Au moins, je sais que je suis propre!»

Ça lui rappelle l'époque où il jouait à celui qui resterait le plus longtemps immergé. «En vieillissant, tu essaies d'être un peu plus professionnel...»

Wadsworth a noté ce changement d'attitude de la part de Kershaw et de Harvey, respectivement deuxième et sixième au classement de la Coupe du monde l'hiver dernier. «Ils s'assurent que chaque aspect de l'entraînement est exécuté au plus haut niveau», dit l'entraîneur, la barbe de trois jours barbouillée de crème solaire. «C'est la grande différence pour ces gars-là: ils savent qu'ils doivent augmenter leur professionnalisme pour être encore meilleurs.»

Sur le glacier, les conditions météo peuvent changer en quelques minutes: pluie, neige, grêle, tonnerre, tout y passe. Parfois, il faut rentrer en catastrophe. «Il faut que tu essaies de trouver la cabine dans la neige. Ce n'est pas toujours facile», souligne Kershaw.

L'été dernier, les conditions ont été idéales: plein soleil pendant trois jours. Par moment, la chaleur était telle qu'ils ont skié en boxeur. Pendant la nuit, en sortant pour un besoin naturel, Kershaw a pu contempler des aurores boréales. «Si ça pouvait toujours être comme ça, je m'entraînerais ici tous les jours. C'est tellement beau, parfait, inspirant.»

Pour Wadsworth, Haig n'a rien à envier aux glaciers où s'entraînent ses rivaux européens et scandinaves. La seule différence, c'est l'accès. «Si on pouvait venir en hélicoptère ici tous les jours, on serait morts de rire. Mais à 1800 $ de l'heure, il faut regarder les budgets...»

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Viser la perfection

Tablette numérique à la main et skis aux pieds, Justin Wadsworth suit le skieur Kevin Sandau en le filmant. Quelques secondes plus tard, l'entraîneur peut montrer à l'élève, images à l'appui, la correction technique qu'il souhaite le voir mettre en application pour le reste de l'entraînement.

La tablette n'est pas le seul outil technologique dont Wadsworth dispose sur le glacier. Il a aussi des caméras haute définition qui permettent une analyse encore plus poussée avec le logiciel spécialisé Dartfish. «Le soir, on a chacun une séance vidéo de 15 à 20 minutes avec l'entraîneur», raconte Alex Harvey.

Un styliste comme Harvey cherche toujours à se perfectionner. La veille, il a découvert qu'il pouvait améliorer la fin de sa poussée du bras. Et en ramenant son bras de façon plus détendue, il espère mieux utiliser l'inertie et réduire ainsi sa dépense d'énergie.

Depuis peu, l'équipe canadienne se sert aussi d'un système de positionnement par satellite. Il permet de déterminer la vitesse exacte à chaque phase du mouvement. «Tu peux penser que la plus grande vitesse est atteinte après avoir poussé avec les bras, détaille Harvey. Finalement, on se rend compte que c'est quand tu drives avec le genou.»

Qui sait si cette information, si subtile soit-elle, ne finira pas par faire la différence lors d'un sprint avec Dario Cologna et Petter Northug Jr.