Le Canada sera représenté par deux femmes en haltérophilie. Marie-Ève Beauchemin-Nadeau et Annie Moniqui. Pierre Foglia raconte leur parcours pas toujours facile vers les Jeux de Londres tandis que Ronald King nous présente un entraîneur qui a pris une route tout aussi sinueuse pour s'y rendre. Survol d'une discipline méconnue.

Publié le 9 juill. 2012
Pierre Foglia LA PRESSE

Je ne pense pas qu'il existe au monde une petite fille qui dise moi, quand je serai grande, je serai haltérophile. Elles viennent à l'haltérophilie par un autre sport, généralement leur entraîneur de natation ou de gymnastique qui leur dit: tu dois te renforcer les jambes, ou le dos. La plupart vont haïr lever de la fonte, mais pour quelques-unes, c'est la révélation. À la seconde où elles mettent les mains sur la barre, c'est le grand frisson, et le premier soir, en rentrant à la maison, elles engueulent leur mère: pourquoi tu m'as pas acheté des poids et des haltères au lieu de toutes ces poupées à la con? J'exagère, vous le savez.

Marie-Ève Beauchemin-Nadeau vient de l'athlétisme. Elle avait 15 ans, elle en a 24 aujourd'hui. Elle lève des poids depuis 10 ans, à raison de deux entraînements par jour, quatre jours par semaine, deux autres jours plus mollo et le dimanche, repos. Jamais plus d'une semaine de vacances parce qu'avec plus d'une semaine, tu recules trop.

Supposons que vous êtes avec votre meilleure amie, Marie-Ève, vous êtes entre filles, vous parlez chiffons, coiffure, toupet pas toupet, mèches pas mèches, et votre amie s'interrompt tout à coup et vous dit: l'haltérophilie là, Marie-Ève, franchement, c'est quoi le fun là-dedans? Vous lui répondez quoi?

Je lui réponds que, mèches pas mèches, le fun, c'est le rush d'adrénaline quand tu te garroches sous la barre. Je lui réponds que le fun, c'est la puissance brute, mais en fait, pas brute du tout puisque c'est la technique, portée à son point de perfection, qui te permet de développer de plus en plus de puissance avec des bras, des jambes, pas si gros que ça...

Deux entraînements quatre jours par semaine, deux autres jours plus mollo, fouille-moi comment elle a trouvé le moyen de faire sa médecine à travers ça. Elle entre en quatrième année à l'automne. Entre-temps, elle aura participé aux Jeux de Londres. Ses premiers Jeux. Une médaille? C'est pas impensable, mais un peu, quand même.

L'histoire de Marie-Ève est aussi celle, douloureuse, de son coach, Pierre Bergeron, qu'on disait le meilleur des coachs de compétition et ce n'était peut-être pas faux. Il a été aussi celui de Maryse Turcotte, de Marilou Dozois-Prévost et de plein d'autres. C'était le 9 juin 2011, Marie-Ève était en stage de médecine familiale à Rouyn et elle apprend au téléphone que Pierre est accusé d'attouchements sur deux jeunes athlètes du même club qu'elle (il a admis sa culpabilité et a été condamné depuis).

Vous avez failli tout abandonner?

Pas du tout. Deux jours après, j'étais à l'entraînement. Dans ces moments où tout vacille, tu te raccroches à ton lien le plus solide, et mon lien le plus solide était celui avec l'haltérophilie.

J'ai croisé son nouveau coach aux championnats canadiens - voir le papier de Ronald King dans la page ci-contre. Dites-moi, M. Marineau, Marie-Ève, là, c'est quoi? Une angoissée? Une chichiteuse? Un athlète docile? Une... Il m'a interrompu:

- C'est un cadeau du ciel.

Vous me voyez venir? Non? Mais si. Vous savez que je vais mourir bientôt, et vous savez comme je me soucie de ce qu'on écrira sur ma petite boîte. Je change d'idée toutes les semaines, mais là je viens de décider: Un cadeau du ciel. Vous allez y penser?

Annie Moniqui aussi s'en va à Londres. En haltérophilie également.

Elle vient de Godmanchester. Paraît que c'est quelque part en Montérégie. De toute façon, elle n'habite plus là, elle habite à Saint-Hyacinthe. Même pas, elle vient d'acheter une maison avec son chum Dominique à Saint-Liboire. Mais elle s'entraîne à Saint-Hyacinthe. C'est là où je voulais en venir, à son local d'entraînement au sous-sol du centre culturel. Vous devriez voir la boîte à sardines! Sont 92 à lever des barres dans une garde-robe.

Pourtant, dans trois semaines, quand on va parler d'elle à la télé, quand on va dire Annie Moniqui de Saint-Hyacinthe, à Saint-Hyacinthe ils vont dire héhé, elle vient de chez nous.

Vous ne devriez pas vous péter les bretelles, vous n'êtes même pas foutus de lui trouver un local où elle et sa gang pourraient s'entraîner sans s'éborgner.

Vingt-deux ans, un peu rouquine, frisée, de bonnes joues, une fossette qui lui creuse le menton en plein milieu, tu te demandes comment cette fille-là, avec la tête qu'elle a, ce sourire-là, cette santé-là n'est pas sur des affiches pour vendre je ne sais pas, moi, des vitamines, des sardines, de l'olympisme, de la simplicité, de la beauté tiens. Vous savez pourquoi elle n'est pas sur des affiches, et pourquoi elle n'a pas un seul foutu commanditaire? Parce que les sans-génie qui s'activent dans le marketing sont tout juste bons, comme disait un vieux chanteur, à nous infliger des désirs qui nous affligent, par exemple des désirs de hamburger après un plongeon du tremplin de trois mètres.

(Je sais, je sais, je suis pas fin pour les hamburgers et les plongeurs. C'est pas grave, vous l'êtes tellement pour moi, vous êtes tellement en pâmoison, toute la gang.)

Annie Moniqui, donc. Elle ne gagnera pas de médaille, c'est sûr. Elle n'était pas du tout partie pour aller à Londres. Elle s'alignait plutôt sur Rio, en 2016. Elle s'aligne encore sur Rio, d'ailleurs. Londres, c'est un bonbon. Il est arrivé que Marilou Dozois-Prévost, qui avait presque son billet en poche, s'est blessée. Et puis il y a eu ces championnats canadiens où Annie a arraché et épaulé ses meilleures barres à vie en enchaînant 106, 110, 112 kilos à l'épaulé-jeté, 89 à l'arraché, si bien que même si Marilou ne s'était pas blessée, héhéhé pas sûr que Annie ne l'eût pas devancée.

Annie travaille à plein temps comme thérapeute en physiothérapie à la clinique Robert Daigneault à Saint-Hyacinthe. C'est l'athlète amateur dans toute sa splendeur, dans toute sa pureté, athlète-en-plus-du-reste comme le rêvait le Baron, l'athlète-ouvrier que les Soviétiques prétendaient avoir inventé, l'athlète comme on n'en fait presque plus depuis le milieu des années 60, depuis que les Jeux olympiques sont devenus les Jeux mondiaux du cirque.

L'équipe canadienne

L'haltérophilie féminine a fait son entrée aux Jeux en 2000 à Sydney, où Maryse Turcotte s'est classée quatrième. Maryse même complètement retirée, bientôt maman d'un deuxième enfant, médecin gériatre à Québec, Maryse est toujours l'égérie de la discipline au Québec, où elle a suscité bien des vocations. Je vous disais que la plupart des petites filles qui viennent à l'haltérophilie arrivent d'autres disciplines, elles arrivent plus sûrement encore de... Maryse.

Outre Annie Moniqui dans les 58 kg et Marie-Ève Beauchemin-Nadeau dans les 69 kg, le Canada sera représenté à Londres par Christine Girard dans les 63 kg. Quatrième à Pékin, Christine a de réelles chances de podium. C'est la vedette de l'équipe, même si le mot décrit bien mal cette jeune femme de 27 ans d'une modestie exemplaire. Elle vient d'une famille de mineurs (et d'haltérophiles), née en Ontario, transplantée en Abitibi, maintenant installée en Colombie-Britannique où elle a suivi son chum, policier de la GRC qui est aussi son entraîneur.

La compétition

Sept catégories de poids chez les filles. Chaque pays a droit à quatre filles maximum pour toute la compétition. Il y a donc trois catégories dans lesquelles il n'y aura pas de Chinoises, peut-être pas de Russes ni de Roumaines. C'est une de ces catégories sans Chinoise, mais pleine de Papouses, de Monégasques et de Luxembourgeoises que l'on souhaite à Christine, Annie et Marie-Ève. Notez que le Canada ne sera pas représenté chez les hommes en haltérophilie.

La mémoire des muscles

Les haltérophiles s'entraînent souvent à des poids supérieurs à leur catégorie. Marie-Ève, par exemple, qui lèvera dans les 69 kg, pèse en ce moment dans les 73 kg. Plus t'es lourd, plus tu lèves plus lourd. Et quand tu redescends à 69 kg, tes muscles, qui ont en mémoire les charges que tu levais à 73 kg, vont te permettre - pour un temps - les mêmes charges même si t'es redescendu à 69. Vous me suivez?

Ben si vous me suivez, faites donc la même chose avec votre cerveau, sacrament; faites-le travailler plus lourd, ça vous évitera de me poser des questions légeartes du genre: quécé que vous voulez dire, monsieur Foglia?

Photo André Pichette, La Presse

Annie Moniqui a aussi obtenu un billet pour Londres.