Il a suffi d’une question.

Peux-tu nous raconter la journée de votre qualification olympique, la première d’une équipe masculine canadienne en gymnastique artistique depuis 2008 ?

C’est la première chose qu’on a demandée au très volubile Félix Dolci une fois qu’il a été assis devant nous pour notre entretien. Le jeune homme de 22 ans n’attendait que ça pour se lancer dans le récit détaillé, palpitant et touchant de la journée du 1er octobre 2023, où l’équipe a réussi une historique quatrième place aux qualifications des Championnats du monde.

Le voici, dans ses mots.

« Quand on est arrivés en Belgique [pour les Championnats du monde], on savait très bien pourquoi on était là, vers quoi on s’en allait. C’était un peu une mentalité de groupe : ça passe ou ça casse. À ce moment-là, c’était la dernière chance pour se qualifier en équipe, il fallait faire un top 12 pour avoir une équipe aux Olympiques.

« À ce moment-là, on savait que c’était très possible, mais qu’il y avait beaucoup d’équipes qui bataillaient pour ce résultat. Ce matin-là de la compétition – on était dans la première sous-division de la deuxième journée – on s’est tous réveillés extrêmement tôt, vers 5 h ou 6 h du matin. »

Tous les gars, on était prêts à y aller. Il y avait beaucoup de fébrilité dans l’air, on ne va pas se le cacher. Chaque gars qui montait sur l’appareil, ça pouvait complètement changer le résultat et ça pouvait faire en sorte qu’on aille, ou pas, aux Olympiques.

Félix Dolci

« On avait six engins, quatre gars qui devaient passer partout. Ça pouvait aller de tous bords, tous côtés, tout dépendant de comment la journée allait se dérouler. On a commencé aux arçons. […] Dès le début, s’il y a deux gars qui tombent, c’est pas mal fini. Tout le monde est stressé. On regarde, mais tout le monde fait super bien. Les gars ont géré la pression comme des champions. […]

« C’était la barre fixe qui était notre avant-dernier appareil, où on s’est dit : OK, les gars, si on reste sur les engins, on va aux Olympiques, c’est sûr. On était extrêmement concentrés, il y avait beaucoup de pression tout au long de la compétition. Les gars étaient tellement absorbés par la tâche, le temps passait vite, il n’y avait pas trop de placotage, c’était très automatique.

« On a eu des camps d’entraînement, des compétitions après compétitions en préparation seulement pour cette journée-là. Ça faisait deux ans qu’on pensait juste à ça, jour et nuit. […]

« On se connaît très bien, on le savait que ça faisait tellement longtemps qu’on se préparait pour ce matin-là. À la barre fixe, on savait qu’on était si près du but. Tous les gars ont passé, ont réussi leur routine. La barre fixe, c’est un appareil quand même risqué. Il suffit que quelqu’un rate la barre et tout peut partir en vrille. À ce moment-là, on a clairé cet appareil-là, il nous restait seulement le sol, un de nos appareils les plus forts. […]

On a eu des performances phénoménales. On n’a jamais aussi bien performé ensemble, simultanément, au bon moment. On n’a jamais aussi bien fait que ça. On n’avait pas besoin d’être parfaits partout pour se qualifier, mais d’être quatrièmes au monde comme on l’a fait, c’était vraiment inattendu.

Félix Dolci

« J’ai eu la chance d’être le dernier athlète à passer au sol. J’ai mis l’étampe sur notre ticket pour Paris. J’ai absolument explosé au sol ; ça m’a envoyé en finale. On a littéralement dépassé la Chine, ce qui n’a, je pense, jamais été fait dans l’histoire. Certes, [les Chinois] ont eu une mauvaise compétition, mais une compétition reste une compétition. On était quatrièmes au monde.

« C’était complètement légendaire, c’était fou. Il y a des vidéos partout sur YouTube. Je descends du gros podium du sol, tous les gars courent vers moi, on se pogne tous dans nos bras, on se donne un gros câlin. Tout le monde se met à crier. La compétition n’est même pas terminée. Il y a d’autres athlètes sur d’autres appareils qui compétitionnent. Nous, on gueule. Il y a du monde qui pleure. Même moi, j’avais des larmes. C’était tellement de pression, c’était tellement difficile. Ç’a relâché comme ça, quand on savait qu’on avait réussi.

« Tellement de fois, dans l’année qui a précédé, je me voyais à ce moment-là. Je me disais : on va réussir à se qualifier, on va l’avoir, ce feeling-là. Parfois, tu doutes : qu’est-ce que je fais si ça ne fonctionne pas ? Qu’est-ce qui va se passer ? On ne peut pas laisser ça arriver.

« Les mots sont difficiles à trouver pour décrire les émotions. J’ai rarement été aussi émotif que ça en compétition. »

Lisez « Félix Dolci : tout se passe dans la tête »