Le mercredi 13 décembre 2023, à 16 h 30, Jean-Simon Desgagnés a quitté le pavillon Vandry de l’Université Laval, à Québec, après une journée de stage en obstétrique et en gynécologie. Une heure plus tard, il s’asseyait dans un train en direction de Montréal, pour rejoindre ses collègues athlètes qui participaient à un « laboratoire » organisé par le Comité olympique canadien en vue des Jeux de Paris.

Le lendemain, l’étudiant-athlète de 25 ans s’est lancé dans une ronde d’entrevues dans un hôtel du centre-ville. En pénétrant dans le local occupé par La Presse, il a raconté son plaisir matinal de lire La Presse+, ce qui a donné une utilité à la tablette que lui a offerte en cadeau son commanditaire, New Balance.

Ses cheveux décolorés étaient un vestige des championnats universitaires canadiens de cross-country, où il a conduit le Rouge et Or vers une médaille d’argent « crève-cœur ».

« Je n’aurai pas les cheveux comme ça à Paris ! », a-t-il précisé avant de se raviser : « Ben, peut-être, là. Je ne sais pas, j’aime quasiment ça ! Pourquoi ne pas faire quelque chose de fou à Paris ? »

Véritable dynamo sur deux pattes, Desgagnés irradie une énergie contagieuse. Ce n’est pas si étonnant que la faculté de médecine a souscrit à son idée osée de mener deux projets de front : des études dans un domaine des plus exigeants et l’entraînement en athlétisme pour rivaliser avec les meilleurs du monde dans une discipline singulière, le 3000 m steeple.

« J’ai dû ébranler les colonnes du temple et demander des aménagements. Je suis arrivé avec un plan et les gens de la faculté et de l’université ont dit : “Ah, OK, on n’a jamais vu ça, mais on l’essaie !” J’ai trouvé ça cool qu’ils aient eu le cran et l’ambition de le faire. En même temps, j’ai dû prouver et démontrer que c’était possible. Comme je le répète souvent à la blague, chaque fois que je gagne une médaille, j’ai un peu plus de jeu ! »

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Jean-Simon Desgagnés aux Essais canadiens d’athlétisme à Montréal, le 27 juin

Le sport, un jeu

Trois mois après cette rencontre, Desgagnés a remporté ses 10e et 11e médailles des championnats canadiens universitaires, un sommet dans l’histoire du programme du Rouge et Or. Il a même reçu a posteriori le bronze pour les Universiades de… 2019. Il avait été le quatrième à croiser la ligne du 3000 m steeple, mais le gagnant, le Marocain Mounaime Sassioui, a subi un contrôle de dopage positif à l’EPO.

Parallèlement à ses succès dans le réseau universitaire, Desgagnés a poursuivi sa progression sur la scène internationale, disputant ses premiers Championnats du monde en 2022. Après un premier titre national l’année suivante, il a révélé toute l’étendue de son potentiel en se classant huitième aux Mondiaux de Budapest, réalisant un chrono de 8 min 15,58 s, à une demi-seconde du standard de qualification olympique.

Comme souvent au 3000 m steeple, les Africains ont monopolisé les quatre premières places.

Pendant longtemps, on s’est dit : on ne sera jamais capables de battre ces pays-là. Je pense plutôt qu’on n’a pas à avoir de complexes. Les Africains de l’Est ont peut-être un avantage génétique qu’on ne pourra jamais égaler, mais on peut se différencier avec la science du sport, les techniques d’entraînement, nos entraîneurs, physios, massos, etc.

Jean-Simon Desgagnés

Le jeune homme a conclu sa saison de rêve en gagnant l’or aux Jeux panaméricains de Santiago, moment qu’il a pu célébrer avec son ami et partenaire de course Charles Philibert-Thiboutot, sacré au 1500 m.

Cette sorte de consécration n’était qu’une suite logique « d’un travail de longue haleine » pour celui qui n’a embrassé l’athlétisme sérieusement qu’au cégep. Avant cela, le natif de Saint-Ferréol-les-Neiges a été cet enfant et adolescent infatigable qui a touché à plusieurs sports, sans jamais penser détenir un quelconque potentiel olympique.

« On se réveillait le samedi et on sortait jouer dans la neige ou on partait en ski. En revenant, on allait à la patinoire. On rentrait et on ressortait pour faire des igloos. On a toujours bougé énormément. »

Vélo de montagne, hockey, football, basket, ultimate frisbee : tout l’intéressait et n’était que plaisir. « Jamais mon père ne m’a emmené au hockey en disant : “Tu n’as pas été bon ou tu dois compter un but.” C’était : “Ça te tente ? Tu vas triper. Si tu n’aimes pas ça, arrête.” Le sport était une façon de se dépenser, une façon de jouer. »

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Jean-Simon Desgagnés n’a embrassé l’athlétisme sérieusement qu’au cégep, sans jamais penser détenir un quelconque potentiel olympique.

Le steeple, son affaire

De la même manière, l’école était fondamentale pour ce fils d’actuaires et frère d’une vétérinaire. « On est tous un peu intenses à notre manière et l’aspect scolaire a toujours été important. »

La course à pied ne l’intéressait guère. Comme pour bien des adolescents, cette activité était associée à une « punition » dans le cours d’éducation physique. Sa capacité aérobique exceptionnelle l’a cependant graduellement conduit vers la piste. L’ambiance dans le groupe à l’UL, dirigé par l’ambitieux entraîneur Félix-Antoine Lapointe, l’a rendu passionné. Il excellait dans le demi-fond, du 1500 m au 5000 m. C’est toutefois le 3000 m steeple, une épreuve où les coureurs franchissent cinq haies et un obstacle d’eau par tour de piste, qui l’a vraiment accroché.

« C’était mon affaire. Un peu différente, non conventionnelle, exactement comme moi. Je me suis rapidement retrouvé dans cette épreuve. »

Desgagnés rappelle que le steeple, inspiré de courses de chevaux en Angleterre et en Irlande au XVIIIsiècle, est l’une des plus anciennes disciplines olympiques. Elle est présentée depuis les JO de Paris en 1900. Les femmes ont dû patienter jusqu’à Pékin, en 2008, pour se joindre à la parade.

Excellent coureur, il s’est vite distingué par son aisance à franchir les haies de 91,4 cm. Il attribue cette habileté technique à Lapointe, « un coach exceptionnel de haies », et à son bagage multisport.

« Ça m’a permis d’avoir cette coordination. Dès que je saute des haies, j’ai cet avantage sur d’autres athlètes. C’est vraiment intéressant de m’être développé dans des sports différents avant de faire de la course. »

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Jean-Simon Desgagnés s’est vite distingué par son aisance à franchir les haies de 91,4 cm.

Un mode de vie atypique

Desgagnés excelle aussi à franchir les obstacles inhérents au mariage entre les études universitaires et le sport de pointe. Pour y arriver, il a aménagé son horaire en conséquence.

Pendant sa préclinique, il s’est offert une « pause » d’un an durant une année sportive plus exigeante. Il en a profité pour effectuer de la recherche en immunologie, évaluant entre autres les effets des vaccins de la COVID-19 sur les greffés rénaux. « Malgré moi, je suis comme tombé un peu en amour » avec le sujet et l’équipe, sourit celui qui rédige son mémoire de maîtrise à temps perdu l’été.

Pour son externat, Desgagnés a opté pour quatre moitiés d’année en stage plutôt que deux continues. Et il n’était pas question de déroger à cette discipline pour l’année olympique (à l’exception d’une pause en novembre et décembre en raison de sa participation aux Jeux panaméricains). Attiré par la médecine interne, il admet que son stage en oto-rhino-laryngologie l’a fait « triper » le printemps dernier…

« En ORL, il y a à la fois des techniques chirurgicales vraiment pointues et un aspect médical avec des pathologies, des cancers, des problèmes auditifs. Ce sont deux côtés de la spécialité que j’aime bien, un peu comme en médecine interne. En ce moment, j’hésite entre les deux. »

Comme l’an dernier, les exigences de stages à temps plein à l’hôpital à l’automne et l’hiver ne l’ont pas ralenti, au contraire. « Je me lance dans la saison estivale avec un niveau de forme encore meilleur. Je suis vraiment dans une autre classe par rapport à l’an dernier. C’est très encourageant. »

En déposant son stéthoscope le 1er avril, Jean-Simon Desgagnés a senti le « gros déclic » habituel. Sacré champion canadien pour la deuxième fois le 27 juin à Montréal, il a confirmé sa sélection pour Paris. Le spécialiste du steeple s’alignera le 7 juillet au 3000 m steeple du Meeting de Paris, une rencontre de la Ligue de diamant, le circuit le plus relevé de World Athletics.

Le futur médecin souhaite que sa courbe de progression se poursuive jusqu’aux JO, convaincu d’avoir fait les bons choix, tant sportifs qu’universitaires.

« Je conviens que c’est une façon de faire un peu atypique, mais j’ai terminé huitième l’année passée aux Championnats du monde en faisant ça. Combien d’athlètes ont changé leur vie, déménagé, arrêté d’étudier pour être dans le top 15, top 20 mondial ? Ou pour qui ça n’a pas marché ? Ce mode de vie a fonctionné pour moi. Pourquoi ne pas continuer ? »

Qui est Jean-Simon Desgagnés ?

Âge : 25 ans

Lieu de naissance et ville d’attache : Saint-Ferréol-les-Neiges, Québec

Derniers palmarès internationaux :

Championnats du monde d’athlétisme 2023 : 8e au 3000 m steeple
Jeux panaméricains 2023 : Or au 3000 m steeple
Championnats de la NACAC 2022 : Bronze au 3000 m steeple
Jeux mondiaux universitaires 2019 : Bronze au 3000 m steeple

Dates de ses compétitions à Paris : 5 août (séries) et 7 août (finale)