L’une a participé à ses premiers Jeux olympiques en 2016. L’autre, au même moment, fréquentait encore l’école primaire.

Les différences entre Jacqueline Simoneau et Audrey Lamothe sont nombreuses. Elles représentent tout de même les meilleurs espoirs de la nation en natation artistique en vue des prochains Jeux olympiques, même si l’obtention d’une médaille ne fait pas nécessairement partie du plan de match.

Que ce soit par leur âge, leur expérience, leur style ou leur manière d’aborder les dernières étapes avant Paris, Simoneau et Lamothe sont aux antipodes.

Mais lorsqu’elles sont réunies, quelques secondes suffisent pour constater à quel point ces a priori ne changent rien à leur relation. La vétérane et la recrue étaient faites pour être réunies. Ni la chaleur accablante de cet après-midi du mois de mai ni la fin d’un autre entraînement de huit heures dans les piscines extérieures du parc Jean-Drapeau n’auraient pu atténuer leurs sourires et leurs regards complices.

Au moment de se poser à une table à pique-nique près du centre aquatique, la quantité presque démesurée de crème solaire appliquée sur leur visage était encore visible même après une journée entière à s’exercer sous l’eau.

Cette relation, donc, s’est construite rapidement. En septembre, Simoneau sortait de la retraite pour vivre une dernière fois l’expérience olympique. Et si elle était portée par l’ambition de boucler la boucle, elle souhaitait surtout le faire avec Lamothe, 19 ans, l’un des nouveaux visages de la discipline au Canada.

« Je sens que c’est à mon tour de passer le flambeau, estime Simoneau. J’avais senti ça à mes premiers Jeux avec Karine [Thomas], et là c’est à mon tour de le passer à Audrey. »

Déjà, les résultats parlent d’eux-mêmes. Ensemble, elles ont d’abord remporté deux médailles de bronze à la Coupe du monde de Paris, au début du mois de mai, dans la piscine dans laquelle elles nageront aux Jeux olympiques. Puis, le week-end dernier, elles ont raflé deux médailles d’argent à la Coupe du monde de Markham, encore lors des épreuves techniques et libres.

PHOTO LEE JIN-MAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Audrey Lamothe et Jacqueline Simoneau ont remporté deux médailles d’argent à la Coupe du monde de Markham, en Ontario, le week-end dernier.

De son côté, Simoneau a également remporté l’or en solo aux Mondiaux de Doha en février. C’est pourquoi, chaque jour depuis leur association, Lamothe a peine à croire le privilège qu’elle a de pouvoir faire équipe avec une sommité comme Simoneau.

« Jacqueline était mon idole de jeunesse, raconte la nageuse du club Montréal Synchro. Quand j’ai su qu’on allait vraiment former un duo, il y a une partie de moi qui était vraiment contente. Qui ne voudrait pas nager et côtoyer son idole ? Il y a aussi une partie de moi qui ressentait une pression supplémentaire, parce que ma plus grande peur était de la décevoir et de ne pas répondre à ses attentes. »

Pendant cet éloge, Simoneau a hoché la tête en regardant au sol, visiblement gênée par la beauté du propos. « Je n’aime pas me définir par les résultats, précise-t-elle. À l’entraînement, je fais la même chose que les autres athlètes et je fais partie de l’équipe comme toutes les autres. »

Or, Lamothe a refusé de laisser sa coéquipière s’en tirer ainsi, avec ce genre de réponse générique habituellement offerte par ces athlètes trop humbles pour reconnaître la qualité de leur exemplarité.

« J’apprends comment devenir une athlète olympique. Comment devenir une athlète de haute performance. Comment devenir une athlète complète. Comment prendre soin de ma récupération. Comment pousser », poursuit Lamothe dans une envolée qui n’a pas aidé Simoneau à se remettre de son inconfort.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Jacqueline Simoneau et Audrey Lamothe en discussion avec notre journaliste Nicholas Richard

Un succès inattendu

Leurs premières médailles de bronze remportées à Paris n’ont rien fait pour calmer leur enthousiasme. Dans un sport jugé comme le leur, la réputation et les performances réalisées en amont des compétitions importent.

Insatisfaites de leur programme de début de saison, les Québécoises ont changé du tout au tout leur chorégraphie technique. « C’est comme si on était un gardien au hockey et qu’on nous avait demandé de jouer en avant. Ce n’était pas naturel, ce n’est pas notre force », explique Simoneau.

Changer un programme de A à Z, en milieu de saison, surtout en pleine année olympique, est rarissime. Mais en vérité, les nageuses savaient qu’elles allaient devoir faire face à ce défi avant la compétition la plus importante des quatre dernières années. « En nageant à Doha, je savais que je n’allais pas faire ça aux Jeux », souligne Simoneau. Elles avaient pris le septième rang de l’épreuve technique à ces Mondiaux.

Ainsi, comme les autres équipes ont conservé leur chorégraphie initiale, monter sur le podium en Coupe du monde avec un nouveau numéro avait quelque chose de jubilatoire pour le duo.

De là l’importance de se faire confiance à travers cet étourdissant processus, note Simoneau : « Pour nous, c’était quand même un risque, parce qu’on part de zéro, mais dans notre sport, c’est tellement important d’avoir une routine qui t’appartient et qui met tes forces en lumière. La routine nous appartient, c’est plus artistique, ça joue plus avec la musique. Et on va augmenter notre difficulté d’ici les Jeux. »

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Jacqueline Simoneau et Audrey Lamothe

Avec ou sans médaille

Le Canada n’a pas remporté de médaille olympique en duo depuis les Jeux de Barcelone en 1992, lorsque les jumelles Vilagos avaient gagné l’argent.

Néanmoins, Simoneau et Lamothe ne ressentent aucune pression de la part de la fédération. Selon elles, vu les enjeux avec lesquels Natation artistique Canada a dû négocier dans les dernières années, notamment ces allégations d’abus et de harcèlement, « le programme vise vraiment le bien-être des athlètes. Ça a complètement changé », avoue Simoneau.

On arriverait premières ou dernières, la réaction de la fédération serait la même.

Jacqueline Simoneau

Il reste que le retentissant succès du mois dernier vient un peu bousculer leurs attentes. « On est capables, mais il faut que ce soit la bonne journée », pense Lamothe. Pour espérer une médaille, les Québécoises doivent connaître la meilleure journée de leur carrière. Et ce, deux fois plutôt qu’une, car la médaille est allouée au bout du combiné technique et libre.

La médaille ne doit cependant pas devenir un baromètre au cours de cette première expérience olympique, poursuit Lamothe : « Je ne veux pas voir ça comme un échec si on n’a pas de médaille. »

Dans tous les cas, elle estime pouvoir y trouver son compte, parce qu’il y aura quand même une leçon à tirer, que ce soit sur le podium ou en milieu de peloton. « Tous les athlètes voudraient une médaille, sinon, à notre niveau, tu n’as pas de raison d’être là, mais il y a quand même quelque chose qui existe entre un top 3 et un échec total. »

En vue de Paris, Simoneau garde quand même la tête froide. « L’objectif n’est pas d’arriver top 3. L’objectif n’est pas d’avoir une médaille. » À ses derniers Jeux, elle avait pris le cinquième rang en duo avec Claudia Holzner.

Cependant, à la Coupe du monde de Paris, sa nouvelle coéquipière et elle n’ont pu faire autrement que de se projeter en se voyant un court instant sur ce même podium, mais dans un contexte olympique.

« Imagine encore être ici dans trois mois, se souvient s’être dit Lamothe. Imagine… »