« Si je retournais dans cette équipe-là, ce serait pour aider à changer l’environnement. » Magali Harvey en a long à dire sur la culture qui régnait jusqu’à récemment dans l’équipe canadienne féminine de rugby.

Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

Une culture « problématique » et « terrible », selon elle, dont l’histoire a fait son chemin jusqu’aux Jeux olympiques de Tokyo, l’été dernier.

Harvey et 36 autres joueuses de Rugby Canada avaient signé en janvier dernier une plainte officielle « en vertu de la Politique sur le harcèlement et l’intimidation » de la fédération. Elles y exprimaient la « violence psychologique, le harcèlement et/ou l’intimidation auxquels ces athlètes se sentaient soumises ».

Rugby Canada, citant sa politique, avait conclu que l’entraîneur-chef de l’équipe de rugby à sept féminin John Tait n’avait rien à se reprocher.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

John Tait a dirigé l’équipe nationale canadienne pendant six ans, de 2015 à avril dernier.

Les joueuses, dont l’Olympienne Karen Paquin, ont révélé publiquement leur démarche en avril dernier. Sur les réseaux sociaux, elles ont dit avoir « suivi les procédures stipulées dans la politique de Rugby Canada », mise en place en 2013. Une politique depuis remplacée.

« Nous estimons que le processus ne nous a pas protégées et n’a pas reconnu les abus et le harcèlement dont nous croyons avoir été victimes », pouvait-on lire dans les publications d’avril.

John Tait a finalement démissionné. Il a toutefois toujours maintenu qu’il n’avait rien fait de mal. Mais le brumeux nuage a continué de noircir l’horizon de l’équipe jusqu’au tournoi olympique en juillet. Résultat : les Canadiennes sont reparties avec une amère neuvième place, malgré des espoirs de médaille.

Mais Harvey ne faisait pas partie de cette équipe. Celle qui a fait sa marque à la Coupe du monde de rugby à XV, en 2014, n’a pas pris part à un match de l’équipe nationale depuis 2017.

Notamment à cause de John Tait.

Une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté de jouer [pour le Canada], c’était à cause de cet entraîneur-là.

Magali Harvey

John Tait a depuis trouvé du boulot en Colombie-Britannique, pour BC Rugby. L’enjeu, c’est que les joueuses du Canada s’entraînent justement à Victoria, dans l’île de Vancouver.

« BC Rugby, en faisant cette action-là, met quelqu’un au pouvoir qui va revoir les mêmes joueuses qui ont potentiellement fait une plainte », illustre la joueuse de Québec, lorsque nous la joignons à son domicile en Nouvelle-Zélande.

« John a beaucoup de potentiel en tant que coach, nuance-t-elle. Mais il aurait fallu complètement séparer les situations pour que les deux parties ne se parlent pas. Maintenant, elles vont quand même se voir de temps en temps. »

Un examen de la culture de performance qui règne au sein de Rugby Canada est en cours. Le président de Rugby Canada, Allen Vansen, estime qu’il sera terminé vers la fin de novembre, avec un dévoilement des conclusions au début décembre.

Victimes de « détournement cognitif »

Harvey dit craindre pour l’« héritage » que cette affaire va laisser.

« Il y a des joueuses qui sont amies avec celles qui ont fait des plaintes, explique-t-elle. Il y a des mères, des parents qui entendent parler de ce qui s’est passé. »

Que ce soit vrai ou faux, si j’étais un parent, je ne voudrais pas que mon enfant soit là.

Magali Harvey

« Il y a plein de super bonnes athlètes qui, finalement, vont peut-être décider de ne pas jouer au rugby, surtout en Colombie-Britannique, pour éviter des situations où elles se font faire du détournement cognitif [gaslighting]. […] Je crois qu’à long terme, c’est l’héritage qui va en pâtir. »

Le détournement cognitif, c’est cette façon de manipuler « visant à faire douter une personne d’elle-même en ayant recours au mensonge, au déni, à l’omission sélective ou à la déformation de faits » afin de « tirer profit de l’anxiété et de la confusion ainsi générées », dixit l’Office de la langue française.

C’était un des éléments de la plainte soumise en janvier.

Mais Harvey ne se dit pas rancunière.

« Je ne veux pas qu’il y ait quelque chose de terrible qui se passe pour cet individu-là. Je crois qu’il a beaucoup à offrir en matière d’expérience. Je crois juste que ç’a été mal géré. »

« Il y a des gens qui vont dire : “Vous n’avez pas de bons résultats, vous êtes juste rancunières.” Est-ce que ça veut dire que si ces joueuses-là avaient gagné l’or, soudainement, elles auraient raison de parler ? Ça, c’est un problème. Ça mène à la question : à quel point est-ce que tu as le droit de prendre soin de toi-même ? Qu’est-ce que ça vaut, une médaille ? »

Un avenir incertain

C’est actuellement le confinement total en Nouvelle-Zélande. Le gouvernement s’est fixé l’objectif de vacciner complètement 90 % de la population avant d’alléger les restrictions.

Harvey ne peut donc pratiquer son sport, elle qui portait les couleurs du Storm d’Auckland dans le championnat des provinces néo-zélandaises de rugby à XV.

La voilà donc qui retournera à Québec dans deux semaines, avant d’entreprendre sa maîtrise à la Smith School of Business de l’Université de Queens, à Kingston, en Ontario. Un programme accéléré d’un an.

J’avais pris ma décision avant que l’entraîneur se fasse virer. Je ne sais pas si j’aurais pris la même décision, avoir su ! [rires]

Magali Harvey

Elle confie ressentir un peu de « FOMO » (fear of missing out, ou la peur de rater quelque chose, en français) à l’idée de voir les joueuses canadiennes reprendre le collier. En plus que des ligues féminines commencent à faire leur apparition un peu partout dans le monde.

« Je regarde mes coéquipières et je me dis : “Oh mon dieu ! Elles ont le même âge que moi !” Ça a l’air d’un bel environnement. »

« Je vois cette vague qui est tellement bien pour le rugby féminin. Il y a tellement d’occasions. »

Mais une autre chose lui trotte dans la tête.

« En même temps, peut-être que je suis une has been », lance-t-elle en riant.

« Le but, c’était presque d’être un héros »

À 41 ans, l’ancien joueur des All Blacks Carl Hayman souffre de démence précoce. Mercredi, il a annoncé s’être joint à une poursuite judiciaire intentée par 150 joueurs visant les autorités du rugby international. Il souhaite que des changements radicaux soient instaurés dans son sport pour minimiser les risques de blessures à la tête.

Selon Magali Harvey, il y a « beaucoup d’initiatives qui sont faites » en ce sens.

« Quand j’ai commencé ma carrière, le but, c’était presque d’être un héros. Tu te faisais taper sur la tête, mais tu disais : “Non, je me relève, je souffre, et je continue parce que c’était ça, l’intention.” Je crois que ça a changé parce qu’il y a des docteurs qui regardent le match et s’ils pensent que quelque chose se passe, ils sortent les joueuses. »

« Je le sais parce que ça m’est arrivé à la dernière Coupe du monde [en 2017]. Ça m’a empêchée de jouer un des matchs. Mais c’est un bon protocole parce que ça t’enlève le choix. »

Mais on peut encore faire mieux.

« Il n’y a pas toujours de docteur pendant l’entraînement, ajoute-t-elle. Tu es dans un environnement tellement compétitif. Tu ne veux pas perdre ton spot. »

Une fois de plus, ça revient à la question de la culture. Dans certaines équipes, elle doit changer « pour que ça crée un environnement sécuritaire dans lequel, si tu es blessée, tu le dis. Et tu le dis parce que tu te sens en sécurité de le dire ».