Ce n’est pas tout le monde qui a entendu parler des exploits d’Aurélie Rivard aux Jeux paralympiques de Tokyo.

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

En début de semaine, une caissière dans une boutique de vêtements populaire lui a demandé si elle était entraîneuse quand la nageuse de 25 ans a voulu obtenir un rabais destiné aux athlètes professionnels. Sans la croire, l’employée l’a quand même fait profiter de la promotion.

Rivard a eu sa petite revanche quand la cliente suivante l’a reconnue. « Aurélie ? Oh, my God, bravo pour tes médailles ! »

Elle en a gagné cinq à Tokyo : deux en or, une en argent et deux en bronze. Les médailles occupaient tout l’espace – et même un peu plus – sur le lutrin mis à sa disposition par l’Institut national du sport du Québec, mercredi matin, au Parc olympique de Montréal.

PHOTO MARKO DJURICA, ARCHIVES REUTERS

Aurélie Rivard a remporté l’or au 100 m libre S10.

« Je suis vraiment reconnaissante d’avoir vécu cette expérience, a-t-elle lancé d’emblée devant les journalistes locaux venus la rencontrer à son ancien lieu d’entraînement. C’est difficile à croire que c’est déjà fini. C’était tellement long, mais ça a passé tellement vite que c’est encore un peu surréel. »

Ses troisièmes Jeux paralympiques avaient pourtant bien mal commencé. En s’avançant dans l’immense Centre aquatique de Tokyo pour la finale du 50 m libre, la championne en titre a réalisé dans quoi elle s’embarquait.

« C’était complètement vide, avec une trentaine de personnes qui ne sont que des coachs. Des gens qui te scrutent, t’analysent, te regardent et qui attendent de voir ce que tu vas faire. Et c’est tellement lourd. »

Ça m’est rentré dedans comme une grosse vague de pression.

Aurélie Rivard

Elle a dû se contenter de la médaille de bronze, arrêtant le chrono à une seconde de son meilleur temps. À n’y rien comprendre au vu de ses entraînements. Au point qu’elle a fondu en larmes devant le micro de son mentor et ami, Benoît Huot.

En rentrant au Village des athlètes, elle s’est enfermée dans sa chambre. « Un combat entre moi et moi. » Elle a même cherché un billet d’avion pour rentrer au Canada sur-le-champ.

« J’avais tellement peur que ça arrive pour mes cinq autres épreuves. On était aussi la journée 1. Je voyais ça tellement gros. Il restait neuf jours. Est-ce que j’allais être capable de surmonter ça ? J’avais les deux pieds dans les émotions. »

Sa famille s’est inquiétée au Québec. Huot l’a textée pour l’encourager. Des parents lui ont écrit pour lui dire qu’ils étaient inspirés pour leur bébé né avec une petite main comme elle. « J’ai juste décidé d’oublier ça, de mettre ça derrière moi et de faire comme si ce n’était jamais arrivé. »

Trois jours plus tard, elle a replongé pour une finale de 100 m libre d’anthologie, où elle a battu son propre record mondial pour la deuxième fois en un jour, l’abaissant par plus d’une seconde.

« Il lui manque la moitié d’une main, c’est dur de faire ça, a souligné son entraîneur au Club de natation de Québec, Marc-André Pelletier. Ses temps de passage [28,78 s et 29,82 s] sont de niveau international. Les meilleurs au monde dans la natation générique font le même genre de splits. »

Rivard a vécu la même réussite au 400 m libre, l’épreuve qui l’a fait connaître aux Jeux paralympiques de 2012 à Londres. Elle a ajouté l’argent au 100 m dos et le bronze au relais 4 X 100 m avec Sabrina Duchesne, Morgan Bird et Katarina Roxon, après la disqualification de deux pays. Elle a conclu l’évènement avec une quatrième place au 200 m quatre nages individuel, où elle a réalisé un record personnel.

« Après deux ans sans compétition sur la scène internationale, j’avais un peu perdu mes points de repère », a rappelé la native de Saint-Jean-sur-Richelieu, qui détient maintenant 10 médailles paralympiques.

« Je ne savais plus vraiment de qui me méfier, qui était rendu où. Ce que ça allait donner aussi : comment les Jeux fonctionneraient-ils en temps de pandémie ? Quelles étaient les restrictions ? Avoir été capable de maintenir ma concentration, d’avoir nagé quatre super bonnes épreuves sur cinq, c’était pas mal là où je voulais être, même si je ne savais pas si c’était réalisable ou non. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Aurélie Rivard reprendra ses études en droit à l’Université Laval en janvier.

Du Japon, Rivard a senti que les Jeux avaient été davantage suivis que ceux de Rio, où elle avait remporté quatre médailles, dont trois d’or.

Elle a été traitée comme une véritable vedette canadienne, participant à des campagnes de grands commanditaires. Visa lui a permis de rencontrer les joueuses de soccer Christine Sinclair et Megan Rapinoe, qui se sont assises avec elle pour casser la croûte lors d’une réunion à San Francisco.

Pour une publicité télévisée, elle a même marqué un but sur une passe de Sinclair… « J’ai joué beaucoup quand j’étais jeune. Est-ce que je pensais jouer au soccer un jour avec Christine Sinclair ? Non. »

Au-delà de ses médailles, sa plus grande fierté est d’avoir fourni de l’espoir à plusieurs parents inquiets qui lui ont écrit.

« Mes parents étaient comme ça aussi quand j’étais jeune. Mon père me voyait déjà me faire écœurer, ne pas avoir de job, tout ça. Voir que ça avance et qu’on est capables de donner cette vision-là aux plus jeunes, ça n’a pas de prix. »

Rivard s’accordera une bonne pause de la natation pour se reposer le corps et l’esprit. Elle reprendra ses études en droit à temps plein à l’Université Laval en janvier. Paris 2024 ? « La porte est ouverte », a-t-elle convenu, avec l’air de pencher pour la poursuite de sa carrière sportive.

La caissière à la boutique n’aura peut-être plus besoin de lui demander de carte de présentation.