(Tokyo) En revenant du stade passé minuit, je somnolais à l’arrière du taxi. Même à l’heure de pointe, même agitées, les rues sont calmes à Tokyo. La pandémie y contribue. Nul bruit de klaxon. Tout le monde semble rouler avec un moteur hybride, sans impatience, dans une enfilade courtoise où chacun suit les codes de la sécurité routière et un savoir-vivre antique.

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Alors, la nuit, vous pensez bien…

Nous roulions paisiblement dans une de ces centaines d’autoroutes arrondies qui traversent la ville comme des nouilles ramen dans cet immense bol urbain.

On pénètre dans un tunnel.

Le son, strident, est venu de loin. Une Porsche nous a doublés à ce qui m’a paru 150, peut-être 180 km/h. Notez que les limites sont de 50, 60, maximum 80 km/h.

Puis une deuxième. Une troisième. Vrrrram. Vrrrrrram. Vrrrrram.

Après, ce fut une moto de course. Puis trois, groupées. Des monstres de course, conducteur couché, coupaient les voitures qui roulaient deux ou trois fois moins vite. Un autre groupe de motos est passé aussi vite, en slalom entre les rares voitures. Le bruit se répercutait dans le tunnel comme dans un amplificateur. Il doit bien en être passé 12, peut-être 15… 20 ?

Derrière la parfaite civilité et le conformisme routier, il y a une sous-culture délinquante de courses de route à Tokyo, et je venais d’en être témoin. La pandémie, en vidant les routes, lui a donné le champ libre.

Ils ont des voitures et des motos modifiées, ils font le plus de bruit possible, et ils font rager les autorités, qui ne viennent jamais à bout du phénomène.

Pendant des années, un groupe connu sous le nom de « Midnight Club » a régné dans la nuit tokyoïte. Les membres, encore anonymes à ce jour, devaient avoir une voiture puissante, modifiée, capable de rouler à plus de 250 km/h – la vitesse de toutes les voitures au Japon a été un temps limitée électroniquement. Ils suivaient, dit-on, un « code d’éthique » de sécurité, ne devant en principe jamais mettre en danger les piétons ou les autres automobilistes. Le gagnant était celui qui atteignait la vitesse de pointe la plus élevée. Les policiers ne parvenaient jamais à les intercepter. Ils avaient acquis une notoriété internationale, certains leur vouaient un culte. C’est évidemment dans un grave crash ayant envoyé à l’hôpital six citoyens innocents que tout a fini, en 1999.

Ça n’a pas mis fin aux courses de rue pour autant. La nuit, leurs rugissements métalliques se font encore entendre et on peut en voir frôler le commun des conducteurs, qui semblent rouler au ralenti, tandis que les voitures sport, les motos se promènent entre eux comme on contourne des champignons ou des gnomes dans un jeu vidéo.

Vrrrrrram…