(Tokyo) Le phénomène de « perte de figure » rencontré par Simone Biles aux Jeux olympiques de Tokyo, qui l’a conduite à renoncer à toutes les finales excepté celle de la poutre mardi, survient face à des acrobaties complexes, peut être accentué par le stress ou la fatigue et nécessite de reprogrammer son cerveau pour en venir à bout.

Elodie SOINARD Agence France-Presse

Quelles causes derrière la « perte de figure » ?

De nombreux facteurs peuvent intervenir, explique Claire Calmels,  chercheuse en neurosciences cognitives à l’Insep.

D’abord « un apprentissage qui a été fait trop vite, pas suffisamment approfondi, consolidé », commence-t-elle. « Quand on apprend sans décomposer les éléments (complexes) en des éléments plus simples, quand on est fatigué, stressé, anxieux, confronté à des situations de vie dramatiques, ça peut dérégler des réalisations très complexes. »

Autre piste : « quand un athlète a automatisé un mouvement très compliqué, et qu’à un moment il y a un souci », pour corriger « il va essayer de chercher à contrôler le mouvement, de voir où cela n’a pas été… Il va passer d’une automaticité à un mode d’analyse du mouvement ».

« Il y a aussi la chute de trop, la blessure de trop », ajoute la chercheuse. « Un athlète de haut niveau emmagasine dans son cerveau tous ses souvenirs des blessures et des chutes qui lui ont fait peur. » Une de plus « va déclencher un souvenir beaucoup plus vivace de ces blessures ou chutes stockées dans sa mémoire, et le mettre en difficulté ». « Quand il est confronté à ces souvenirs, le cerveau peut inhiber la réponse motrice, pour le protéger. Et quand il doit faire un élément, ça bloque », détaille-t-elle.  

« Le phénomène est insidieux », précise Claire Calmels. Il peut commencer par « des jambes qui tremblent », une « peur » de faire le mouvement, ou le réaliser « avec des erreurs ».  En finale par équipes, Simone Biles « n’a pas fait le bon saut, elle s’est récupérée comme elle pouvait, elle était complètement désaxée », illustre-t-elle.

« Si on ne se repère plus dans l’espace, le corps ne répond plus, et on peut se blesser de manière très, très grave. »

Le stress peut-il aggraver le phénomène ?

« La pression que Simone Biles a, ça doit générer du stress. Tout le monde l’attend, et le stress, comme la fatigue physique ou cognitive, ça a été démontré scientifiquement, a un impact néfaste sur le traitement de l’information », analyse la chercheuse.

« Quand elle déclenche son mouvement, elle doit prendre de l’information, elle doit sélectionner la bonne réponse, et elle doit la programmer », poursuit-elle. Et « quand on est stressé, qu’on a trop d’émotions, ou qu’on est fatigué, le traitement de l’information dans le cerveau est impacté négativement. Peut-être qu’on ne prend pas la bonne information, qu’on ne sélectionne pas la bonne réponse, peut-être qu’on confond deux acrobaties qui se ressemblent, ou qu’on va trop lentement. Et on se perd », décrypte-t-elle.

« Simone Biles fait des éléments tellement compliqués, que si elle se perd, c’est une catastrophe », résume-t-elle. « C’est pour ça, je pense, qu’elle n’a pas fait les autres finales. Parce qu’au sol et au saut, elle a beaucoup d’acrobaties contenant des vrilles, et aux barres, elle a une grosse sortie avec des vrilles aussi. »

Comment y remédier ?

Pouvoir refaire ses acrobaties correctement sans avoir peur de se blesser peut « prendre plusieurs mois », explique Claire Calmels.  Il « faut tout reprendre à zéro » et « faire des exercices plus simples », « prendre son temps et tout reconstruire en décomposant les gestes ». Faire une demi-vrille, une vrille, etc. Et trouver ensuite d’autres repères. Les techniques de visualisation mentale en faisant « son sport dans sa tête » peuvent également aider. Il faut en quelque sorte reprogrammer son cerveau et « trouver un nouveau circuit neuronal où il est plus à l’aise » pour qu’il puisse « prendre des repères », développe la chercheuse.  

« Plus le problème est pris tôt, plus c’est facile », explique-t-elle. En cas de « petites pertes » rapidement identifiées comme telles, avec des « mouvements plus simples, on arrive en une journée à remettre l’individu sur les rails ». Mais souvent les athlètes peuvent « avoir honte d’en parler » et « c’est un cercle vicieux », car « plus ils répètent et moins ça marche, et plus d’autres figures se dégradent ». Ça n’a rien à voir avec la motivation. Il « faut trouver des points de repère, des sensations » et ensuite « réautomatiser le geste », décrit-elle. Certains athlètes n’y parviennent jamais et arrêtent leur carrière.