Moins de 10 ans après son arrivée, le coach britannique Ben Titley a fait de petits miracles avec la natation canadienne. Sera-t-il encore là à Paris en 2024 ?

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

(Tokyo) Pour une photo de groupe au Village des athlètes, dimanche après-midi, les 11 nageurs de l’entraîneur Ben Titley lui ont passé toutes leurs médailles autour du cou. Au total, il y en avait 15, incluant les multiples médailles remises pour les relais.

On peut appeler cela un succès. Surtout après une année de pandémie où la piscine du Centre de haute performance – Ontario a fermé pendant 13 semaines consécutives en 2020.

« Ça surpasse probablement nos attentes, a reconnu Titley, en entrevue avec La Presse un peu plus tôt. Toronto en particulier a été la ville la plus confinée dans le monde. Il y a évidemment des raisons pour ça, mais ça veut dire que pour le sport d’élite, ç’a été un très, très grand défi. »

Les grandes nations de natation – États-Unis, Australie, Grande-Bretagne, Chine – ont toutes bénéficié de conditions plus favorables. Le Canada s’est néanmoins distingué en s’installant au quatrième rang avec une moisson totale de six podiums, à égalité avec la Chine.

Podiums en natation

  • 1. États-Unis 30
  • 2. Australie 20
  • 3. Grande-Bretagne 8
  • 4. Chine 6
  • 5. Canada 6

« Dans le groupe de Toronto, on rapporte 15 médailles au pays, a souligné Titley. C’est probablement historique. Je ne peux penser à aucun autre programme de natation ici à Tokyo, de n’importe quel pays, qui a un groupe d’athlètes qui revient avec 15 médailles. Chapeau à notre staff, Ryan Mallette, Johnny Fuller, [le biomécanicien] Elton Fernandes, qui ont réussi à créer un environnement de haute performance pour se mesurer aux meilleurs au monde. »

PHOTO TIRÉE DU SITE DE NATATION CANADA

Ben Titley

Penny Oleksiak, l’athlète olympique du Canada la plus médaillée de l’histoire, est évidemment à l’avant-plan avec trois podiums, dont deux aux relais. Elle a également terminé deux fois quatrième. Son habileté à briller sous la pression est ce qui a rendu son entraîneur le plus fier.

« Chaque fois qu’elle s’est alignée dans une finale olympique – que ce soit le matin ici à Tokyo ou tard le soir à Rio –, elle a réussi un meilleur temps à vie. Quand ça comptait. C’est ce qui m’impressionne le plus. Qu’elle soit la plus grande médaillée, peu importe la statistique, le fait qu’elle soit capable de se lever quand ça compte le plus est une réalisation incroyable. »

L'exploit de Summer McIntosh

Summer McIntosh en est une autre qui a renversé son entraîneur. L’adolescente de 14 ans a fini quatrième du 400 m libre derrière Ariarne Titmus, Katie Ledecky et la Chinoise Li Bingjie. Un peu comme Michael Phelps qui avait pris le cinquième rang du 200 m papillon à ses premiers JO, à Sydney, à l’âge de 15 ans. « Ça ne veut pas dire qu’elle deviendra la prochaine Michael Phelps, mais vous avez raison. C’est une performance qui va la motiver. »

Ce qui a davantage frappé Titley, c’est son premier relais au 4 x 200 m libre, qui s’est aussi classé quatrième. Son chrono lui aurait permis d’atteindre la finale de l’épreuve individuelle.

« Ça a pris trois équipes qui ont battu le record mondial pour nous empêcher de gagner une médaille. »

Cette enfant a mené ses pairs, ses amies, de multiples médaillées, avec un meilleur temps de niveau mondial. Avec toute la pression que cela impliquait.

Ben Titley

« Cette course est pour moi aussi impressionnante que toutes les autres, même si ça peut paraître absurde avec une médaillée d’or comme Maggie Mac Neil ou une double médaillée d’argent comme Kylie Masse. »

Le rôle-clé de Sandrine Mainville

Titley a été embauché en 2012 par Pierre Lafontaine. L’ancien patron de Natation Canada avait misé sur le fait que l’entraîneur-chef de l’équipe britannique était alors marié à une Canadienne. Il avait délégué Byron MacDonald, entraîneur et analyste pour CBC, pour prendre quelques bières avec lui en Angleterre et le ramener au pays.

Les débuts ont été modestes avec quelques couloirs dans la piscine de l’Université de Toronto et un seul qualifié des JO de Londres dans le groupe (le Montréalais Tobias Oriwol). La construction d’un grand complexe aquatique à Scarborough, pour les Jeux panaméricains de Toronto en 2015, a changé la donne.

Des nageuses comme la Québécoise Sandrine Mainville ont déménagé pour s’installer à Toronto. Celle-ci se trouvait sans lieu d’entraînement après la fermeture du centre de Montréal.

Elle a été la première à prendre cet engagement et à comprendre qu’elle devait probablement sacrifier quelque chose et partir d’où elle avait grandi pour atteindre ses buts dans le sport. Sandrine a été un grand catalyseur pour nous au Canada.

Ben Titley

Celle qui est aujourd’hui avocate a également joué un rôle-clé auprès d’Oleksiak, qu’elle a chaperonnée à ses débuts au centre.

Paradoxalement, le groupe qui s’entraîne là-bas va rapetisser au retour de Tokyo. Mac Neil repartira probablement aux États-Unis, comme Taylor Ruck. Kayla Sanchez retournera à Vancouver, Rebecca Smith à Calgary.

« C’est difficile pour nous de fournir un environnement véritablement viable pour ces enfants de 18 à 22 ans, a regretté Titley. À moins que tu aies 14 ans comme Summer ou que tu sois diplômé comme Kylie Masse, qui est professionnelle et peut se concentrer sur la natation seulement. C’est un défi et je ne peux avoir de réel impact direct que sur les kids qui choisissent d’être avec nous. »

Heureux au Canada

Le contrat de Titley avec Natation Canada vient à échéance en mars. A-t-il eu des contacts avec d’autres nations ? « Je n’ai aucun plan immédiat d’aller ailleurs. Bien sûr, il y a des pays qui s’informent, se demandent ce qu’on fera, comme c’est le cas pour plusieurs des meilleurs coachs au monde après les Jeux olympiques. Mais pour le moment, je suis heureux au Canada et j’ai encore sept mois de contrat. »

Portera-t-il l’unifolié sur sa poitrine aux JO de Paris en 2024 ? « On verra. »