(Toronto) À la surprise générale, à commencer par la sienne, Katerine Savard s’est qualifiée pour les Jeux olympiques de Tokyo à la première soirée des Essais canadiens de natation, samedi, à Toronto.

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Katerine Savard croyait si peu en ses chances de se qualifier pour les Jeux olympiques au 100 mètres papillon qu’elle n’avait même pas prévenu son père qu’elle le nageait, samedi soir.

« Je suis certaine qu’il ne sait même pas encore que je vais aux Jeux ! », a-t-elle dit, les cheveux encore à moitié mouillés, une heure après sa nage.

Il faisait encore beau soleil à la sortie du Centre sportif panaméricain de Toronto. La nageuse venait de laisser tomber le masque, mais ce sont surtout ses yeux embués qu’on remarquait.

« Je ne comprends rien », a-t-elle répété, encore ébahie de sa sélection inattendue à son ancienne épreuve favorite. « Je suis en état de choc. Dans tous les scénarios que j’avais prévus dans ma tête, jamais le 100 fly n’était là. »

La veille encore, Savard songeait à se désister de la finale de peur qu’une contre-performance d’entrée de jeu n’hypothèque le reste de ses Essais olympiques canadiens, présentés jusqu’à mercredi à Toronto.

Elle craignait de ressusciter le cauchemar de 2016. Au même endroit, elle avait vécu la plus grande désillusion de sa carrière, terminant troisième d’une épreuve où elle avait été cinquième mondiale durant tout le cycle olympique. Elle avait rebondi deux jours plus tard au 200 m libre, gagnant ensuite le bronze au relais à Rio.

« Tu l’as déjà fait », lui avait dit sa mère plus tôt cette semaine. « Maman, je ne sais pas comment j’ai fait, lui a répondu sa fille. Il faut de la force mentale en tabarouette pour être capable de faire ce que j’ai fait en 2016. J’avais tellement peur de revivre ça. »

Le 100 mètres papillon, donc, une discipline qu’elle avait rangée sur la tablette du haut, au fin fond de la garde-robe.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

La nageuse Katerine Savard

Le 100 papillon, c’est une course qui m’a tellement fait de la peine pendant longtemps. Il était temps que je me réconcilie avec elle !

Katerine Savard

« Have fun », intimait le t-shirt turquoise que son entraîneur, Claude St-Jean, avait réservé pour cette première journée des Essais. Elle l’a pris au pied de la lettre.

Une promesse

Savard s’est d’abord mise en confiance lors des préliminaires, surprise d’avoir réalisé son meilleur temps en plus de quatre ans (58 sec 13) sans vraiment forcer. Même sans spectateurs et avec des encouragements enregistrés pour bruit de fond, elle s’est éclatée, comme sa petite jambe qui swingue sur le bloc avant le départ.

« Ça faisait tellement du bien de retrouver cette petite adrénaline. La fébrilité qu’on n’avait pas depuis deux ans. Wow, j’ai aimé ça. »

Il n’était donc plus question de rayer la finale où elle nagerait au côté de Maggie MacNeil, championne mondiale de la discipline.

En se rendant à la chambre d’appel, Savard a lancé ce message à Gregory Arkhurst, l’entraîneur qui l’accompagnait : « Je ne veux pas qu’il me fasse de la peine, ce 100 mètres. Peu importe ce qui arrive ce soir, je ne veux pas pleurer. »

Comme en matinée, elle est partie tout en douceur, virant troisième derrière l’intouchable MacNeil et l’Albertaine Rebecca Smith, sa véritable cible. Elle a tout oublié de sa course, mais pas la promesse qu’elle s’était faite sous l’eau : « Ce n’est pas vrai que je vais manquer ça par deux dixièmes. »

Comme prévu, MacNeil, Ontarienne de 21 ans déjà préqualifiée, s’est largement imposée en 56 sec 19, à quelques poussières de son record national. Accusant un retard d’une demi-seconde sur Smith, Savard l’a remontée pour lui souffler la deuxième place par sept centièmes. Son chrono : 57 sec 86, soit six centièmes de mieux que le standard A, qui donne un accès automatique à Tokyo.

Après avoir touché le mur, pris connaissance de son temps sur l’écran géant et compris qu’elle atteindrait ses troisièmes JO, Savard a tourné les paumes de ses mains vers le ciel, surprise de se retrouver dans cette position.

En lui faisant l’accolade, MacNeil lui a dit qu’elle était heureuse pour elle. Avant de devenir une vedette internationale de la natation, l’athlète de London était venue s’entraîner quelques semaines avec elle à Montréal, au club CAMO.

« Elle a pris les rênes du 100 papillon et elle le fait très bien, a affirmé Savard. Je ne rêve même plus à ça. Je sais qu’elle est une coche au-dessus. Tout ce qu’elle a réalisé, c’est incroyable. »

Savard a grimpé quelques marches pour rejoindre St-Jean, confiné dans les gradins comme tous ses homologues. Appuyée sur la rambarde, la nageuse s’est pris la tête, incrédule. Son coach l’a applaudie. Les larmes ont coulé. « Cette fois, elle pleure pour les bonnes raisons », s’est réjoui St-Jean.

Confiance de retour

À Toronto, Savard visait davantage le 200 m libre, où elle pense avoir une chance au relais dimanche, et le 200 m papillon, une distance très ouverte depuis la retraite d’Audrey Lacroix.

Surpris, monsieur l’entraîneur ? « Ben oui », a-t-il admis avant de préciser : « Je savais qu’à 28 ans, avec toute l’expérience qu’elle a, si elle se sentait bien… Elle avait tellement le goût de racer, de performer. C’est ce que ça a donné. »

En matinée, St-Jean l’avait priée de se ménager à l’aller et de mettre la gomme sur la longueur de retour. La finale en a été une copie conforme, avec une parcelle d’énergie supplémentaire.

« J’ai trouvé que [Smith] était partie trop vite, a analysé St-Jean. Elle a fait un peu comme Katerine faisait avant. À la fin, sur les 10 derniers mètres, les bras ne lèvent plus. Là, Kat a confiance. Elle est capable de partir moins vite. Quand elle arrive aux 50 mètres, elle peut se concentrer sur son 15 mètres sous l’eau. »

Un entraîneur de Calgary a dit à Savard que cela lui avait sans doute fait du bien de mettre sa course de prédilection de côté. Elle était d’accord.

Je pense que ça a aidé que j’arrête de me concentrer sur les petits détails d’un 100 mètres qui me tuait encore à l’intérieur.

Katerine Savard

À Rio, la médaille de bronze au relais n’avait pas effacé la peine du 100 mètres papillon. Cette fois, Savard est ailleurs.

« Cette peine, je l’ai vécue pendant des années. Là, je vis autre chose et je vais le vivre séparément. C’est l’une des plus grandes surprises qui me soient arrivées. Je vais la prendre. Pour vrai, je pars de loin. Depuis 2016, j’étais hors forme, physiquement et mentalement. Cette année, je me suis entraînée extrêmement fort. Je n’ai vraiment pas, mais vraiment pas le même mental qu’en 2016. »

Avant de partir sous les sifflets et les encouragements des entraîneurs canadiens – elle les a fait rire en montrant ses muscles –, Savard a prévenu qu’elle n’allait « pas s’asseoir sur [ses] lauriers » au 200 mètres libre dimanche.

Son plus grand souhait ? Se qualifier avec sa coéquipière Mary-Sophie Harvey, malheureuse quatrième du 100 mètres dos remporté par la championne mondiale Kylie Masse dans un temps canon de 57 sec 70, troisième de l’histoire.

« Mary le mérite aussi, on s’entraîne fort toutes les deux. J’aimerais tellement le faire avec elle. »

Une victoire, mais pas de standard pour « Aly »

PHOTO FRANK GUNN, LA PRESSE CANADIENNE

Alyson Ackman

Alyson Ackman, de Pointe-Claire, a mené de bout en bout le 400 mètres libre, mais son meilleur temps à vie (4 min 10 sec 92) n’est pas suffisant pour lui attribuer un billet direct pour ses premiers JO à Tokyo. Elle tentera de se reprendre ce dimanche au 200 mètres libre.

Ce dimanche

200 m libre, 100 m brasse : entrée en scène de Penny Oleksiak, qui a préféré faire l’impasse sur le 100 m papillon. Son entraîneur, Ben Titley, a expliqué que la vice-championne olympique de la discipline était plutôt une crawleuse naturelle, que des problèmes de dos dans la dernière année l’avaient empêchée de travailler adéquatement son kick au papillon et, surtout, qu’il fallait ménager son horaire en prévision des Jeux de Tokyo, où elle pourrait s’aligner dans deux distances individuelles et trois relais. Oleksiak est déjà préqualifiée au 200 m libre en vertu de sa sixième place aux Mondiaux de Gwangju en 2019.