« Je pleurais de joie… J’essayais de parler, mais je n’étais pas capable ! »

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Pendant une dizaine de minutes, Marc-Antoine Blais Bélanger est resté bouche bée. L’escrimeur montréalais de 26 ans venait de se qualifier pour les Jeux olympiques de Tokyo. Il espérait ce moment depuis plus d’un an, quand la pandémie a relégué les Championnats panaméricains aux calendes grecques.

Reprogrammé au Panamá au début d’avril, cet ultime tournoi de qualification olympique a finalement été disputé trois semaines plus tard à San José. Blais Bélanger n’en était pas à une surprise près. Trente-six heures après son arrivée dans la capitale du Costa Rica, jeudi soir, il attendait toujours le résultat de son test de détection de la COVID-19. La première analyse l’avait rangé dans la catégorie des positifs, ce qu’il ignorait alors.

« C’était une erreur de leur part, a-t-il raconté lundi. Mon coach, Jacques Cardyn, a bien joué ça. Il ne me l’a pas dit avant que la situation soit réglée. »

L’épéiste d’Outremont n’a donc eu qu’une quarantaine de minutes pour se délier les muscles la veille de la compétition, sa première en 14 mois.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Jacques Cardyn

L’enjeu du tournoi était simple : « La seule façon d’aller aux Jeux olympiques, c’était de gagner. Je savais — du moins, je pensais — que j’avais de bonnes chances, même si je n’étais pas le favori, loin de là. Sur 15 tireurs, j’étais classé sixième. »

En se levant samedi matin, Blais Bélanger a peiné à manger une bouchée. « J’étais tellement stressé, c’était incroyable. Je savais que je devais être relax, mais je ne réussissais pas. »

Défait à son premier match de poule, il a « commencé à respirer un peu » à partir de la mi-parcours. À son dernier affrontement, il a battu l’Argentin Jose Felix Dominguez, invaincu jusque-là. « Il y a eu comme un déclic. J’ai super bien tiré et ça m’a vraiment mis en confiance pour démarrer le tableau éliminatoire. »

Après une victoire en huitième de finale contre un Dominicain, Blais Bélanger a facilement disposé de l’Argentin Dominguez 15-8 pour passer en demi-finale. Il a ensuite eu le meilleur dans un duel serré (15-13) contre le Colombien John Edison Rodriguez.

En finale, il s’est retrouvé contre le Cubain Yunior Reytor Venet, 42e mondial, qui l’avait sorti en quart aux Jeux panaméricains de Lima, en août 2019.

« Tu essaies de l’oublier, mais ça te trotte quand même un peu dans la tête. J’ai bien commencé et pris une avance assez rapidement. Les deux premiers tiers du match, j’ai réussi à rester calme, à ne pas y penser. Mais à 12-9, ça m’a comme frappé : dans trois points, tu irais aux Jeux olympiques. »

Ingénieur à temps plein

Il pouvait ainsi suivre les traces de Philippe Beaudry, ancien coéquipier au club du collège Jean-de-Brébeuf qui a participé aux Jeux de Pékin, en 2008. « Ça a été un moment assez marquant. De voir quelqu’un qui vient du même club que toi rend l’objectif plus réaliste. »

Après le secondaire, Blais Bélanger a passé quatre ans à l’Université Ohio State, où il a bénéficié d’une bourse d’études. En 2018, il en est sorti avec un solide bagage, un diplôme en génie mécanique et un titre de la NCAA, une première pour un Canadien à l’épée. « Ça a été un bon tremplin et j’ai continué sur ma lancée. »

Aux Championnats du monde en Chine, l’été suivant, il a pris le 10e rang. La suite de son parcours a été plus difficile. « Je n’avais pas réussi à performer à ce niveau-là jusqu’à samedi, a constaté le 97e mondial. Je faisais assez bien pour être le premier Canadien au classement, ce qu’il fallait pour aller aux Championnats panaméricains, mais ça n’a pas été une saison à la hauteur de mes attentes. »

Comme tous les athlètes, il a vécu difficilement l’incertitude de la pandémie. Comme le judo et la boxe, son sport de combat a été frappé des restrictions les plus importantes. Il a pu poursuivre l’entraînement tant bien que mal dans des bulles à l’Institut national du sport du Québec, au Parc olympique.

Avec le soutien de la fédération québécoise, ses entraîneurs, Cardyn et Iulian Badea, ont fait des pieds et des mains pour suivre son horaire. Depuis l’automne 2019, Blais Bélanger travaille à temps plein comme ingénieur mécanique pour la firme EXP, spécialisée dans le bâtiment.

Toujours en quarantaine dans un hôtel de l’aéroport de Dorval, le nouveau qualifié olympique a d’ailleurs pris une pause de boulot (virtuel) pour répondre aux questions de La Presse, lundi.

« Sous le choc »

À 12-9 contre le Cubain aux Championnats panaméricains au Costa Rica, tout ce parcours était donc dans la balance. Blais Bélanger a réussi à se ressaisir pour inscrire deux points de plus. « Quand j’ai fait le 14e, je tremblais quasiment. »

Il a pu laisser éclater sa joie quand il a marqué le point gagnant pour signer une victoire de 15-10. La salle du San Jose Hotel Real Continental était vide, à part les 15 tireurs et leurs entraîneurs. Cardyn, quatrième par équipes aux JO de Los Angeles, et son élève étaient sans voix.

Je n’ai pas été capable de dire quoi que ce soit pendant cinq, dix minutes. Mon coach et moi, on était sous le choc. On n’était pas capables de parler tellement on était contents. C’est gros.

Marc-Antoine Blais Bélanger

Il ajoute : « Les Jeux olympiques, c’est un rêve depuis que j’ai commencé. C’est une consécration de tellement de travail, des années d’efforts, de sacrifices. Je voulais y arriver, mais avec les conditions qu’on a eues, c’est quand même un peu une surprise. On a fait ce qu’on pouvait et on s’est donnés à fond. »

Blais Bélanger n’a pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin. Il se sait négligé pour Tokyo, mais affiche une grande confiance en lui après sa victoire au Costa Rica.

« C’est un tournoi assez court, à élimination directe. Tout peut arriver. À quoi je rêve ? C’est sûr que c’est de gagner. Je veux aller là-bas avec cet état d’esprit. On verra. Je n’ai jamais été quelqu’un qui voulait juste participer. J’ai toujours aimé gagner et je suis motivé par la compétition. »

L’incertitude entourant la tenue de l’évènement l’inquiète, mais il préfère ne pas y penser. Il lui reste à demander quelques semaines de vacances à son employeur quelque part en juillet.

Marc-Antoine Blais Bélanger en bref

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marc-Antoine Blais Bélanger

26 ans
1,81 m, 84 kg
Montréal
Épée
Club : Brébeuf
Entraîneurs : Jacques Cardyn et Iulian Badea
Diplômé en génie mécanique de l’Université Ohio State
10e aux Championnats du monde 2018
2 fois champion canadien
Champion de la NCAA en 2018
2 Médailles d’or aux Jeux du Canada en 2013

Avec deux ex-coéquipières d’Ohio State

Aux Jeux de Tokyo, Marc-Antoine Blais Bélanger devrait retrouver deux ex-coéquipières avec les Buckeyes d’Ohio State. Eleanor Harvey et Alanna Goldie ont participé à la qualification du Canada au fleuret féminin. Sur le plan individuel, Gabriella Page, de Blainville, et Shaul Gordon, de Richmond (Colombie-Britannique), ont assuré leur sélection. L’équipe de fleuret masculin, à laquelle appartient le Montréalais Maximilien Van Haaster, a également obtenu un laissez-passer, une première depuis 1988.