Printemps 1986. Le Québec n’en finit plus de faire le bilan du règne de Pierre Marc Johnson comme premier ministre. Mais à Montréal, ça parle plus hockey que politique, car le Canadien vient de gagner sa 23e Coupe Stanley.

Publié le 5 février
Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Partout, c’est le délire, et on ne parle pas que des partisans. Pour preuve, cette photo d’un maigrichon, torse nu, en une de La Presse du 27 mai 1986.

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La Une de La Presse, le 27 mai 1986

Craig Ludwig n’en garde que de bons souvenirs. À un détail près.

« On avait eu droit à un boni, je crois que c’était 54 000 $. Une fois de retour au Wisconsin, après le taux de change et les impôts, il me restait 18 000 $ ! On se faisait souvent dire qu’à Montréal, on se faisait avoir avec le taux de change, mais c’est correct, ça venait avec une bague ! », raconte l’ancien robuste défenseur du Tricolore.

Pour un gars élevé au Wisconsin, qui a étudié au Dakota du Nord et qui vit maintenant au Texas, Ludwig s’y connaît un brin en taux de change, taux d’imposition et autres réalités d’un Américain au Canada. Il a en effet disputé 597 matchs avec le Canadien.

Ludwig est neuvième dans l’histoire de la LNH pour les matchs joués par un Américain pour une équipe canadienne. Là où ça devient plus intrigant, c’est quand on regarde qui est le meneur de tous les temps. Jeff Petry, bien sûr !

Écartez les doigts sur le graphique pour le visualiser en mode plein écran.

Petry n’a connu que les Oilers et le Canadien. Mais cette relation tire visiblement à sa fin. Début janvier, sa conjointe, Julie, a annoncé sur Instagram qu’elle passerait le reste de la saison au Michigan, « où nos garçons auront un mode de vie plus “normal” [les guillemets étaient dans sa publication] et sain, tout en étant plus proches de notre famille ».

Puis, en entrevue avec La Presse dimanche, le nouveau DG du Canadien, Kent Hughes, a indiqué qu’il était disposé à échanger le numéro 26 « si ça fonctionne des deux côtés ». À entendre les critiques formulées par Julie Petry au sujet du « système de santé canadien » sur Instagram la semaine dernière, on devine qu’une transaction à Ottawa ou à Calgary ne réglerait rien.

Les excuses habituelles

On revient à Craig Ludwig. À l’époque, le taux de change causait effectivement des maux de tête, puisque les équipes canadiennes versaient les salaires en dollars canadiens. Depuis 2005, toutes les équipes sont tenues de payer les joueurs en devises américaines.

« Il y avait même des joueurs canadiens qui préféraient jouer aux États-Unis ! », se remémore l’attaquant Joel Otto, Américain qui a disputé 730 matchs avec les Flames entre 1984 et 1995.

Le séjour de Ludwig à Montréal avait pris fin en septembre 1990, lorsqu’il a été échangé aux Islanders contre Gerald Diduck. « Je me souviens encore de notre réaction, à ma femme et à moi, quand je suis revenu à la maison pour lui annoncer l’échange. Les deux, on s’est regardés. On s’est dit : “On va faire de l’argent, on ne perdra plus au taux de change !” Mais ensuite, une fois à New York, on s’est rendu compte que les impôts étaient élevés là-bas aussi ! », lance-t-il en riant.

La bonne vieille météo est un autre facteur souvent cité comme étant un repoussoir pour des joueurs américains. Mais il faut éviter de généraliser.

Prenez les Jets de Winnipeg. Cette saison, ils ont compté dans leurs rangs six joueurs originaires du Minnesota, État au climat pas tellement tropical, qui a une frontière commune avec le Manitoba. Parmi eux, on retrouve notamment Blake Wheeler, au deuxième rang dans notre liste plus haut, de même que le défenseur Nate Schmidt.

« Nate dit toujours que le Manitoba, c’est comme le Minnesota du Nord », s’esclaffe Matt Keator, agent de Schmidt et de Wheeler. « Il va à la pêche sur la glace. Il dit souvent qu’il s’y sent comme chez lui, notamment parce qu’il est habitué à ce type de climat. Je ne sais pas si un jeune de la Californie dirait la même chose, mais lui, ça lui va. »

Et la fameuse pression ? « Avec mon style de jeu, je n’avais pas besoin d’être une supervedette », rappelle Ludwig, un défenseur robuste à souhait. « J’essayais de jouer à l’intérieur de mes limites. Quand les gens ne s’attendent pas à ce que tu marques, c’est facile. »

Son observation est intéressante à la lumière de ce qu’a vécu en 2019 Jake Gardiner, défenseur offensif dont le séjour à Toronto s’est terminé en queue de poisson. Courtisé par le Canadien, il avait finalement accepté une offre de moindre valeur chez les Hurricanes, un contrat assorti d’une clause de non-échange concernant sept équipes…

Impossible de savoir avec certitude si cette liste regroupe les sept équipes canadiennes. Mais cette simple idée fait rager Ludwig. « Je sais que des gars ont des clauses pour ne pas être échangés au Canada. Mais je ne comprends pas pourquoi. Si un jeune me disait qu’il a ça, je lui donnerais un bon coup de pied dans la fourche et je lui dirais : “Arrête, t’as la chance de jouer dans la Ligue nationale !” »

L’importance de la famille

Cela dit, les vrais blocages – et le cas de Petry l’illustre bien – peuvent provenir d’enjeux familiaux.

Jason Pominville a eu un cheminement inverse de celui de Petry : un Québécois (qui possède la double citoyenneté, cependant) qui a joué toute sa carrière aux États-Unis.

« J’ai été privilégié, j’avais dans mes contrats une clause partielle de non-échange, avec des équipes auxquelles je refusais d’être échangé. Et cette liste, je ne la faisais jamais tout seul, assure l’ancien des Sabres et du Wild. En général, les joueurs qui ont des familles vont toujours en parler avec leur femme. »

Pour Joel Otto, la question familiale était plus simple puisque c’est à Calgary qu’il a rencontré sa conjointe. Après ses 11 ans chez les Flames, l’attaquant a disputé trois saisons avec les Flyers. Le couple pensait ensuite rentrer au Minnesota pour la retraite, mais « on a réalisé qu’on avait un plus grand cercle social à Calgary qu’au Minnesota ». Otto demeure toujours dans la métropole albertaine.

Chez le Canadien des années 1980, Cathy Gainey « était comme une mère pour toutes les femmes des joueurs, se souvient Ludwig. Je suis sûr que ma femme a beaucoup appris de Cathy. Le plus difficile pour elle, c’est que je n’étais jamais à la maison parce que je sortais toujours avec Chris Nilan ! »

Comme on le voit avec les Petry, les restrictions liées à la pandémie s’ajoutent en ce moment à la liste des facteurs que les familles évaluent.

« Je ne pense pas que la pandémie va aider les équipes canadiennes à recruter des joueurs, estime l’agent Matt Keator. C’est une question de qualité de vie. Les gens veulent plus de liberté et moins de restrictions. Les deux derniers étés ont été durs pour les équipes canadiennes. »

La victoire et le bonheur

Tous nos intervenants s’entendent : une organisation gagnante et un entourage adéquat font vite oublier les irritants évoqués jusqu’ici.

À Winnipeg, les Jets ont participé aux séries cinq fois dans les sept dernières saisons, et ils ont atteint le carré d’as au printemps 2018. Quatre mois plus tard, Blake Wheeler signait une prolongation de contrat de cinq ans.

« Blake avait des relations à long terme avec les joueurs, avec la direction, avec Paul Maurice. C’était ça, son incitatif pour rester », explique Matt Keator.

Quand Craig Ludwig est débarqué à Montréal en 1982, il arrivait dans une équipe qui venait de connaître huit saisons de suite de 100 points. Pendant ses huit ans à Montréal, le CH a gagné une Coupe Stanley, a perdu en finale en 1989 et s’est rendu en demi-finale à deux autres reprises.

« J’arrivais de North Dakota, un très bon programme. On avait remporté deux championnats nationaux en trois ans. J’étais habitué à gagner », rappelle-t-il.

Joel Otto s’est joint aux Flames en 1984, au moment où s’amorçait leur montée en puissance. Ils ont été finalistes en 1986 et champions en 1989.

« Les équipes ne se bousculaient pas pour moi, rappelle ce joueur jamais repêché. J’étais simplement reconnaissant que les Flames veuillent de moi. C’était une époque différente, les salaires n’étaient pas publics, et le marché des joueurs autonomes n’était pas comme aujourd’hui. J’étais simplement heureux ici. On avait une bonne équipe, de bons propriétaires et une atmosphère familiale. Je n’avais aucune raison d’aller voir ailleurs. »

Notons aussi qu’à l’époque où jouait Otto, les équipes canadiennes avaient remporté la Coupe Stanley sept saisons de suite, de 1984 à 1990. Le gros trophée n’a pas été gagné au Canada depuis 1993, et le Tricolore est devenu, l’été dernier, la première équipe canadienne à atteindre la finale en 10 ans. Les organisations gagnantes des dernières années sont donc forcément au sud de la frontière.

L’autre meneur

Théoriquement, l’Américain qui a disputé le plus de matchs pour des équipes canadiennes n’est pas Jeff Petry, mais bien Dave Ellett, qui a disputé 921 matchs avec les Jets et les Maple Leafs de 1984 à 1997. Mais c’est compliqué. Ellett est né à Cleveland, où son père, Bob, jouait au hockey. Ellett possède donc la double citoyenneté, mais il a grandi à Ottawa, qu’il considère comme sa ville d’origine. « Je suis très fier d’être canadien », nous a-t-il dit au bout du fil depuis l’Arizona, où il est maintenant établi. Ellett est même l’un des rares à avoir porté les couleurs des deux pays à l’international. « Je faisais partie de l’équipe américaine à la Coupe Canada de 1987, mais j’étais toujours laissé de côté et je n’ai pas joué un seul match ! Donc, au Championnat du monde de 1988, Équipe Canada m’a ramassé. USA Hockey s’était opposé, mais ça n’avait pas fonctionné ! »

En savoir plus

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    Nombre de matchs qu’a joués Max Pacioretty dans l’uniforme du Canadien, un sommet pour un joueur américain dans l’histoire de l’équipe
    19,3 %
    Sur les 290 joueurs américains dans la LNH cette saison, 56 jouent pour des équipes canadiennes, soit 19,3 %. Ils sont donc légèrement sous-représentés, puisque 21,8 % de la LNH est constituée d’équipes canadiennes (7 sur 32).