Avant de devenir agent, puis directeur général du Canadien, Kent Hughes a passé quatre ans au Vermont, à étudier et à jouer au hockey au Middlebury College. La Presse s’est rendue sur ses traces.

Publié le 22 janvier
Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

(Middlebury, Vermont) On n’a pas exactement l’impression de pénétrer dans un centre sportif. Devant l’entrée du Virtue Field House, des étudiants font la file pour se désinfecter les mains et mettre un masque médical.

Dans le hall d’entrée, une dizaine de tables sont alignées. « Voulez-vous vous faire tester ? », demande la dame à l’accueil. Trois heures après s’être fait tâter le cerveau pour le test du retour, on n’insiste pas.

Pour l’heure, ces stations de test cachent ce qui est normalement le Temple de la renommée des sports du Middlebury College. Caché derrière une table, un jeune Kent Hughes, début vingtaine, le crâne encore garni, est immortalisé. « Un des moteurs derrière l’émergence du hockey à Middlebury dans les années 1990 », lit-on.

Lisez l’article « Le hockey, ce gros village »

C’est là que nous attend Bill Beaney, homme affable qui a dirigé l’équipe de hockey masculine des Panthers de Middlebury pendant 28 saisons. Il y travaille toujours, mais maintenant comme entraîneur de l’équipe de golf.

Il suffit de l’entendre prononcer les mots « cégep », « Terrebonne » et « Boucherville » pour comprendre qu’il connaît bien la vie au nord de la frontière du Vermont.

« J’ai passé plusieurs dimanches au Québec à faire du recrutement. Et je te dirais que Kent a été le premier d’une longue lignée », raconte-t-il.

Une partie de ces dimanches ont justement été employés pour courtiser celui qui est aujourd’hui directeur général du Canadien. Hughes portait alors les couleurs des Patriotes du cégep de Saint-Laurent.

PHOTO GUILLAUME LEFRANÇOIS, LA PRESSE

Bill Beaney a dirigé l’équipe de hockey masculine des Panthers de Middlebury pendant 28 saisons.

On a passé deux ans à le recruter. Il voulait jouer pour un collège de l’Ivy League, mais il n’a pas été accepté. Donc on l’a recruté.

Bill Beaney

L’Ivy League est un groupe de huit prestigieuses universités, dont font partie notamment Harvard, Yale et Princeton. Hughes a eu des contacts avec Dartmouth, mais n’y a finalement pas été accepté.

« Il aurait pu aller dans les autres collèges de l’Ivy League, plusieurs entraîneurs me l’ont dit, soutient Beaney. Mais je pense que Kent était réaliste quant à ses chances de faire carrière au hockey, compte tenu de sa taille et de ses habiletés. Pour lui, l’important était d’avoir une instruction de qualité. C’est pourquoi il est venu ici. »

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Difficile de savoir à quoi pouvait ressembler Middlebury en 1988. Mais si le village a mieux vieilli que Steven Tyler, Kent Hughes n’est pas exactement arrivé en enfer en débarquant ici.

Le cœur du village est établi autour d’un parc triangulaire bordé des habituels commerces des plus beaux bourgs de la Nouvelle-Angleterre : une galerie d’art, une librairie, un café, le bureau de poste, quelques boutiques d’artisanat, deux débits de boisson, tout ça scindé par la rivière Otter et ses chutes.

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Le village de Middlesbury, au Vermont

Sans oublier les églises. Au loin, on en voit une ornée d’un drapeau arc-en-ciel et d’une bannière « Black Lives Matter ». Devant nous, l’église épiscopalienne St. Stephen a elle aussi son drapeau arc-en-ciel. Des symboles qui semblent aller de pair avec les résultats des dernières élections présidentielles ; à Middlebury, le vote a été à 80 % pour Joe Biden, contre 17 % pour Donald Trump.

« En 2020, quand les problèmes des injustices raciales ont éclaté au pays, les paroissiens ont voulu faire partie du mouvement et ont dit qu’il était temps d’affronter nos inégalités raciales et de régler nos problèmes », nous explique le prêtre de l’église St. Stephen, Paul V. Olsson, en train d’en griller une.

Le révérend Olsson a de la jasette. Il nous invite à l’intérieur, où il nous apprend que l’évêque de son église au Vermont est Shannon MacVean-Brown, une femme noire. Le genre d’information qui peut paraître banale par ici, mais qui décoiffe un brin quand c’est expliqué à un visiteur du Québec, où l’Église demeure une affaire d’hommes blancs, du moins dans l’imaginaire populaire.

Au fil de la discussion, on comprend l’enthousiasme du révérend Olsson à discuter. « Je suis arrivé en 2020. Pendant mes six premiers mois, j’animais la messe devant un écran d’ordinateur et l’église était vide ! »

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Le prêtre de l’église St. Stephen, Paul V. Olsson

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Le village est bien beau, mais pour un jeune hockeyeur, il y a une certaine fatalité à débarquer ici, parce que le programme sportif de Middlebury fait partie de la Division III de la NCAA, et non de la Division I. Un seul joueur du collège a atteint la LNH, un certain Phil Latreille, qui a disputé quatre matchs avec les Rangers de New York en 1960-1961.

« Une fois que tu as été à Middlebury, tu es super content, tu ne changerais ça pour rien au monde. Mais tu signes aussi ton arrêt de mort pour ta carrière de joueur », estime Marc Alcindor, un Québécois arrivé ici en même temps que Kent Hughes, en 1988.

Un indice de l’écart avec les grands programmes de hockey : les premiers entraînements de l’automne se faisaient à l’Université du Vermont, car la glace était seulement installée le 1er novembre à Middlebury.

« On y allait une fois par semaine pour patiner. La première fois, Kent avait son chandail des Lions du Lac St-Louis, je m’en souviens », se remémore Brent Truchon, gardien des Panthers de Middlebury pendant quatre ans avec Hughes.

De ce premier entraînement, Truchon se rappelle aussi la présence de Hughes, malgré ses 18 ans. « C’était clair qu’il serait un meneur sur la glace et à l’extérieur », affirme Truchon, un sympathique bonhomme de North Bay, qui est demeuré au Vermont.

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Brent Truchon a été gardien des Panthers de Middlebury pendant quatre ans avec Kent Hughes.

Kent a une présence et une confiance en lui toujours sur la ligne entre la confiance et l’arrogance. Quand tu cherches un meneur, tu cherches quelqu’un qui a confiance en ce qu’il fait.

Brent Truchon

Tous nos intervenants, dont Bill Beaney lui-même, nous ont aussi décrit Hughes comme étant pratiquement un joueur-entraîneur.

« Tu as rencontré coach Beaney ? C’est un très gentil monsieur. Mais c’était un coach très, très dur, se souvient Marc Alcindor. Sauf que Kent n’était tellement pas intimidé par lui que le coach le respectait. Kent n’était pas assistant, mais le coach écoutait son feedback en tabarnouche ! Moi, j’étais un joueur d’instinct, mais Kent était déjà très intéressé par les systèmes de jeu, il a pris ça de Gérard Gagnon au cégep de Saint-Laurent. »

Son leadership et son intelligence sur la patinoire servaient donc à masquer des capacités athlétiques moyennes pour un joueur de ce niveau. « Ce n’était pas un bon patineur, ajoute Truchon. Il pensait à des jeux trois fois plus vite que les autres, mais il patinait deux fois plus lentement ! »

PHOTO FOURNIE PAR MIDDLEBURY ATHLETICS

Kent Hughes détient encore les records d’équipe pour les passes et les points dans l’histoire moderne des Panthers de Middlebury.

Ça n’a pas empêché Hughes de s’illustrer offensivement. Il détient encore à ce jour les records d’équipe pour les passes (140) et les points (194) dans l’histoire moderne des Panthers.

PHOTO TODD BALFOUR

Kent Hughes (au centre) a été intronisé au Temple de la renommée des sports du Middlebury College.

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Selon Bill Beaney, toutefois, l’impact de Hughes sur son programme dépasse largement les points amassés.

« Il nous a grandement aidés à recruter plusieurs joueurs francophones, des joueurs qui nous ont permis de gagner des championnats nationaux. Les frères Alcindor sont arrivés en même temps que lui. Ensuite, Martin Lachaine, Sébastien Bilodeau, ces gars-là ont eu un gros impact. Et c’est Kent qui a lancé tout ça. Il était très impliqué.

« Tout ce que j’avais à faire, c’était de l’appeler et de lui demander : “Pourrais-tu appeler cette famille-là ?” Parce que pour bien des étudiants québécois, le défi était financier. Le père de Kent les aidait à se retrouver parmi les règles pour obtenir de l’aide financière. C’est tellement de l’inconnu pour ces gens-là. »

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Martin Lachaine confirme. « C’était plus facile de prendre une décision quand tu avais un gars de Montréal qui t’appelait, qui parlait français, qui appuyait la crédibilité de l’école. Et quand tu arrives là, Kent est imprimé sur les murs ! Moi, si ça n’avait pas été de Kent et de l’environnement que son groupe a créé, je ne pense pas que j’aurais été là. »

C’est un peu ce qui permet à Bill Beaney de nous montrer fièrement les installations du collège. Un an après le départ de Hughes, Middlebury a été admis au championnat national de Division III de la NCAA. Les Panthers ont vite formé une dynastie, gagnant le tournoi cinq années de suite, de 1995 à 1999, avec des noms comme Bilodeau, Lachaine, Cournoyer et Gravel dans son effectif. Les bannières et photos de championnats sont partout.

« Il y avait des files les jours de match pour entrer à l’aréna, se souvient Beaney. C’était des enfants, des étudiants, le boucher, le président de la banque. Avec cette génération de joueurs, l’engouement pour l’équipe est revenu. »