La victime de Brad Aldrich ne veut plus se cacher. Plus jamais. C’est pourquoi elle a senti que l’heure était venue de sortir de l’ombre, maintenant que l’horreur qu’elle a vécue est connue de tous.

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Le jeune hockeyeur agressé sexuellement par Aldrich pendant les séries éliminatoires de 2010, chez les Blackhawks de Chicago, ne s’appelle plus John Doe, nom générique qui lui avait été attribué dans le rapport d’enquête sur le scandale étalé au grand jour mardi. Kyle Beach, natif de la Colombie-Britannique et choix de premier tour des Hawks en 2008, a accordé une longue entrevue à Rick Westhead, du réseau TSN, et a raconté son histoire.

C’est lui qui, il y a 11 ans, a été agressé par Aldrich, entraîneur vidéo des Blackhawks. Et c’est aussi lui qui s’est senti abandonné par l’organisation qui l’a repêché.

Pendant les quelque 25 minutes de l’entretien, Beach a retenu ses larmes, ne craquant qu’à une reprise.

Au printemps 2010, après avoir terminé son ultime saison junior avec les Chiefs de Spokane, le jeune homme, alors âgé de 20 ans, a successivement été rappelé par les IceHogs de Rockford, dans la Ligue américaine, puis par les Blackhawks, dans la LNH, en vue des séries éliminatoires. Il faisait partie des « black aces », groupe de réservistes qui s’entraînent avec le club principal en séries.

C’est à ce moment que les avances d’Aldrich se sont produites et que l’agression alléguée est survenue. « J’avais peur, a avoué Beach en début d’entrevue. Je me sentais seul, je sentais que je ne pouvais me tourner vers personne. À 20 ans, tu ne peux pas imaginer que quelqu’un censé t’aider à devenir une meilleure personne, un meilleur joueur, agisse de la sorte. »

Alerte

Malgré les menaces d’Aldrich, Beach a alerté Paul Vincent, entraîneur d’habiletés, qui a lui-même informé ses supérieurs de la situation.

Selon une enquête indépendante menée par une firme d’avocats et dont les conclusions ont été révélées cette semaine, la direction des Hawks a alors décidé d’étouffer l’affaire afin de se concentrer sur la finale de la Coupe Stanley qui allait s’amorcer. Après le championnat, Aldrich a démissionné, mais a pris part à toutes les célébrations au cours des semaines suivantes. L’équipe n’a jamais mené d’enquête. Elle n’a ni puni son employé ni fourni d’aide à son joueur.

Pire : Beach affirme que Jim Gary, entraîneur de préparation mentale et conseiller de l’équipe, l’aurait blâmé pour le crime dont il a été victime.

Le rapport d’enquête identifie d’ailleurs Gary comme l’une des personnes qui étaient au courant des allégations sans avoir réagi. On retrouve également sur la liste Stan Bowman, directeur général du club, Al MacIsaac, directeur administratif sénior, John McDonough, président de l’organisation, Kevin Cheveldayoff, adjoint au DG, Jay Blunk, vice-président exécutif, et Joel Quenneville, entraîneur-chef. Bowman et MacIsaac étaient jusqu’à cette semaine encore employés des Hakws et ont quitté leurs fonctions.

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L’entraîneur-chef des Panthers de la Floride, Joel Quenneville

« Ça m’a rendu malade, a confié Beach en entrevue. J’ai rapporté les faits, ç’a monté dans la chaîne décisionnelle, et rien n’est arrivé. […] Quand ils ont gagné, de voir [Aldrich] parader, soulever la Coupe, ça m’a fait sentir comme si je n’existais pas. Comme si je n’étais pas important. Qu’il avait raison, et moi, tort. Il n’y a pas de mots pour décrire ça. »

Au camp d’entraînement suivant, Beach a commencé à recevoir des remarques à teneur homophobe. Il a rapidement eu le sentiment que « tout le monde dans le vestiaire » savait ce qui lui était arrivé. Ce qu’ont publiquement confirmé, il y a quelques semaines, les ex-joueurs Nick Boynton et Brent Sopel.

Autre victime

Après son départ des Blackhawks, Aldrich a occupé diverses fonctions dans le milieu du hockey, notamment dans les rangs universitaires. Il a également collaboré avec le programme national américain aux Jeux de Vancouver, en 2010, de même qu’au Mondial U18 en 2011.

En 2013, alors qu’il travaillait bénévolement pour une équipe d’une école secondaire, au Michigan, il a agressé un autre jeune homme. Il a ensuite plaidé coupable à une accusation d’agression sexuelle sur un mineur.

Lorsque le reporter lui a demandé quel message il adressait à cette jeune victime, Beach a fondu en larmes. « Je suis désolé de ne pas en avoir fait davantage, quand je le pouvais, pour ne pas que ça arrive, pour le protéger, a-t-il dit. Mais je dois aussi le remercier, car c’est lui qui m’a donné la force d’agir pour m’assurer que ça n’arrive plus à personne d’autre. »

« Malheureusement, lui et moi, nous partageons quelque chose en commun qui nous suivra le reste de notre vie », a-t-il ajouté.

Après les évènements, faute de soutien, Beach a entrepris d’effacer cette histoire de sa mémoire afin de poursuivre sa carrière de hockeyeur. Il a joué pour le club-école des Hawks pendant quelques années et, depuis 2014, il évolue en Europe.

Refouler ainsi ce traumatisme l’a mené à « faire des choses stupides ». Il s’est tourné vers l’alcool et la drogue. Il ne se reconnaissait plus.

Il a donc d’abord entrepris des démarches judiciaires contre Aldrich et les Blackhawks. L’organisation, en lui présentant ses excuses cette semaine, a dit souhaiter trouver un règlement à l’amiable avec son ancien joueur.

Guérison

Le rapport d’enquête lui a procuré une incroyable « libération ». Et ce n’est qu’aujourd’hui qu’il se sent à même d’amorcer une véritable guérison.

Révéler son visage au public est pour lui un « grand pas » en ce sens.

« Pendant 11 ans, j’ai enterré ça, et ça m’a détruit, constate-t-il. Je veux que tout le monde sache, dans le monde du sport et ailleurs, que vous n’êtes pas seuls. Vous devez parler. »

Les Blackhawks, selon lui, bien que « trop tard » et malgré « le déni » passé, ont pris les mesures nécessaires au cours des derniers jours pour éviter que des situations du genre se reproduisent.

Beach montre du doigt Don Fehr, directeur exécutif de l’Association des joueurs de la LNH, qui, selon lui, aurait été mis au courant de l’affaire et aurait promis de déclencher une enquête à ce sujet – ce qui n’est jamais arrivé.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Don Fehr

Beach défie maintenant la LNH et son commissaire Gary Bettman de prendre leurs responsabilités à l’égard des intervenants dans cette affaire qui travaillent toujours dans la ligue. Kevin Cheveldayoff est aujourd’hui directeur général des Jets de Winnipeg et Joel Quenneville, entraîneur-chef des Panthers de la Floride. Bettman est censé rencontrer les deux hommes sous peu.

Les dirigeants de la LNH « m’ont laissé tomber et en ont laissé tomber d’autres que moi », accuse-t-il.

« Ils ont essayé de protéger leur nom au détriment de la santé et du bien-être de ceux qui risquent leur vie au quotidien pour eux. J’espère que Gary Bettman prendra la situation au sérieux cette fois. »