Le Canadien ne pouvait jouer un meilleur match collectif, et pourtant, il se retrouve en arrière 0-2 contre le Lightning de Tampa Bay. Est-ce le temps de commencer les prières et les appels aux forces surnaturelles ? Ou est-ce que le retour de Dominique Ducharme derrière le banc changera la donne ? Yves et Léa discutent avant cette cruciale troisième rencontre.

Le plongeon du faucon pèlerin

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Chère Léa,

La foi, je sais, déplace les montagnes. Mais là, avec Vasilevskiy et le reste de Tampa Bay, on parle des Appalaches au grand complet.

Oui, oui, tu as raison : j’ai écrit ici même quand on perdait contre Toronto qu’on n’avait manifestement pas le talent pour passer au tour suivant. C’était en mai, je crois bien, les séries étaient encore jeunes et folles. Oui, le beau-père aussi me le répète : j’ai dû m’excuser piteusement tout de suite après.

Mais sérieusement : comment veux-tu y croire, cette fois ?

Tu me parleras de « vouloir très fort ». Le Club voulait, mercredi. C’est pouvoir, le problème.

Tu me diras qu’il faut y croire quand même. T’es peut-être pas le genre à monter les marches de l’oratoire Saint-Joseph à genoux, mais je t’imagine bien aller y allumer un lampion. De toute manière : es-tu passée devant l’œuvre du frère André récemment ? Y en a même plus, des marches. C’est un gros chantier.

Tu ne pourras pas crapahuter jusqu’au sommet, mais si tu regardes vers le côté sud-est de la coupole, tu verras peut-être le nid de faucons pèlerins. J’ai vu la mère, l’hiver dernier, s’installer dans un grand lit de branchages. Je l’ai vue en pleine chasse, au printemps. Quand ça fond à 300 km/h sur un pigeon, tu te demandes comment il leur reste de la viande entre les serres en rentrant à la maison.

Parlant de chantier, tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé la semaine dernière, avenue Christophe-Colomb. Un moment donné, je roulais distraitement, un peu passé Beaubien, et qu’est-ce que j’aperçois ? À un endroit, il n’y avait même pas de cône. En pleine rue de Montréal, comme ça, paf : pas de cône. C’est comme si je voyais ma pharmacienne sans masque. Ça fait tellement bizarre.

Bref, c’est sans le masque du partisan irréductible que je me présente à toi, Léa. Je ne suis pas un partisan irréductible. Je veux qu’ils gagnent et je crie souvent. Mais je suis réductible.

On nous dit : le Club a mieux joué que Tampa, il méritait de gagner mercredi. L’autre façon de le voir, c’est que même en se défonçant, même en se gallaghérisant, il a perdu. Le gardien floridien est comme un blob bleu qui englue toutes les rondelles.

Léa, je ne l’ai pas dit à mon voisin Émile, mais je n’y crois pas tellement. De toute manière, est-ce vraiment notre job, d’y croire ? C’est à eux d’y croire.

Je ne crois pas à la victoire, mais je trouve ces matchs superbes. Le but cruel de Blake Coleman, qui plonge contre la glace et contre le chrono, c’était du grand art. Ça fonctionne 1 fois sur 100, ces trucs-là, comme les plongeons éperdus des faucons, qui le plus souvent ne sont que des dessins dans le ciel.

Tant qu’à perdre, aussi bien perdre contre une très grande équipe.

En même temps, ne serait-ce que pour des motifs culturels, peut-être qu’en passant par en arrière, tu peux faire visiter l’oratoire à tes enfants ? Et une fois rendue, rallumer une petite flamme ?

Achète le gros lampion, je te rembourse.

Ça achève ?

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

Yves,

Je… j’ai bien peur que ça achève. Je ne sais pas si je vais me remettre du but à 0,3 s de la fin de la période. Je l’ai entendu taper le fond du filet comme un premier clou rentre dans un cercueil.

Qu’est-ce qu’on peut faire en virgule trois seconde, dans la vie ? C’est à peine une mesure de temps. La plupart des montres n’enregistrent même pas cette nuance. Y a 1 ou y a 0. Et tant qu’à moi et peut-être Carey, on aurait pu dire que le chronomètre était à zéro.

Je commence peu à peu à me détacher de la chose, par protection. Peut-être comme lorsque vient le temps de quitter son corps et que face à l’insoutenable fatalité de tout cela, tu te résous à revoir la richesse des moments passés. Et riches ils furent.

Bien sûr, je ne suis pas encore résignée. Comme tu me l’as bien dit lorsqu’on jouait contre les Toronto, je crois : « On a vu souvent rejaillir le feu d’un ancien volcan que l’on croyait trop vieux… » Ou peut-être était-ce Brel qui me le racontait par les haut-parleurs de l’armoire du salon de mes parents.

Ma sœur jouera ce vendredi soir à l’OSM, Yves. Ça non plus, ça n’est pas normal. Hier encore, ses doigts avaient 7 ans. Je les revois sur les touches du piano droit dans sa chambre. Avoir un piano dans sa chambre, ce n’est pas normal. Je te dirais bien qu’elle avait des petites mains, mais ça n’a jamais été le cas. Ses doigts, parce que la nature fait bien les choses, ont toujours été longs et flexibles comme la colonne de Carey Price est élastique. Elle peut écarter le pouce et l’auriculaire pour atteindre les touches très éloignées, comme Carey peut toucher les poteaux avec les jambes.

Moi, à côté, avec la même génétique que ma sœur, la nature m’a donné 10 bébés carottes bourrus comme doigts. Ce qui est largement suffisant pour piocher sur un clavier qui n’est pas musical. Mais j’aime à dire que j’ai les yeux qui vont avec mon métier. Alors que ma sœur est complètement bigleuse.

On n’a pas besoin de tout dans la vie. On a juste besoin de quelques trucs très importants… J’avais justement des amis dans la cour pour regarder la dernière partie. À ce stade-ci, Yves, ça serait mon conseil. S’entourer. Quel que soit le résultat, je pense qu’il faudra vivre les prochaines étapes avec des gens qu’on aime. Va chercher Émile au pire, même s’il sonne chez toi comme un huissier, il semble rusé comme un renard, et puis, quand les choses achèvent, c’est bien de rester proche de ce qui débute.