Pour accéder à sa première finale depuis 1993, le Canadien doit remporter deux des trois prochains matchs. Une partie de son sort repose entre les mains de Luke Richardson, l’entraîneur qui doit remplacer Dominique Ducharme au pied levé. Qui est-il ? La Presse s’est entretenue avec sept hommes de hockey qui l’ont bien connu.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

(Las Vegas) Les Senators de Binghamton traversaient une période creuse. L’équipe avait été exclue des séries éliminatoires la saison précédente et traînait la patte en cette saison 2012-2013.

À leur tête : Luke Richardson, entraîneur-chef de première année, qui avait pris sa retraite de joueur seulement quatre ans plus tôt.

« On jouait vraiment mal, se souvient Steve Stirling, adjoint de Richardson à l’époque. Un bon jour, on a donc convenu que ce dont l’équipe avait besoin, c’était une bonne vieille séance de patinage sans rondelle.

« Il m’a dit : “Steve, aujourd’hui, je veux que tu prennes le sifflet.” On a parlé des exercices qu’on voulait faire pendant une séance de 40 minutes. Luke a mis son équipement et a fait les exercices de patinage comme les gars de 21 ans de l’équipe ! C’était sa façon de montrer que personne n’était au-delà du travail dur. »

Ces histoires de Richardson en équipement ont visiblement fait sa renommée pendant son passage à Binghamton, car d’autres joueurs nous ont mis la puce à l’oreille au fil de nos entrevues. Stirling a confirmé la chose.

PHOTO JUSTSPORTS PHOTOGRAPHY

Luke Richardson derrière le banc des Senators de Binghamton

« Je n’ai pas de chiffres, mais je sais qu’il a enfilé son équipement à quelques reprises, affirme-t-il. Parfois, il allait carrément jouer comme huitième défenseur pour nous éviter de faire des rotations pendant les exercices. Ce n’était pas par nostalgie de sa carrière de joueur. C’était simplement sa façon de démontrer que ce qu’il exigeait, c’était faisable. »

Des propos qui rejoignent ceux de Cory Clouston, qui a ouvert la porte à Richardson dans le milieu du coaching. Clouston était entraîneur-chef des Sénateurs d’Ottawa en 2009 quand il a embauché Richardson comme adjoint.

« Il ne demandait jamais à ses joueurs quelque chose qu’il ne ferait pas lui-même. Il était sincère, authentique. Quand tu as une personne comme ça, les gars sont prêts à tout faire, car ils savent qu’il le ferait pour eux », affirme Clouston.

Un coéquipier apprécié

Dimanche matin, Ben Chiarot a rendu un bel hommage à Richardson. « Je pense que je parle pour tous nos défenseurs en disant qu’on passerait tous à travers un mur pour Luke. Car il ferait la même chose pour nous. »

Shayne Corson est un des nombreux coéquipiers que Richardson a croisés sur son chemin au cours de sa carrière de 1417 matchs, qu’il a disputés avec six équipes. De 1992 à 1995, ils ont été coéquipiers chez les Oilers d’Edmonton.

« Il était incroyable comme personne et comme coéquipier, estime Corson, qui s’est lié d’amitié avec Richardson. Déjà à un jeune âge, c’était un meneur. J’étais plus vieux [Corson a trois ans de plus], mais je m’inspirais de lui. »

En 1997, à 28 ans, Richardson se joint aux Flyers de Philadelphie. Deux ans plus tard, un jeune Simon Gagné débarque à Philadelphie. « C’était le gars que tu pouvais appeler à 3 h du matin si tu avais besoin d’aide. Il aurait été le premier à venir réparer quelque chose chez toi. Et sur la glace, si tu recevais un cheap shot, il s’occupait du gars », énumère Gagné.

Cinq ans plus tard, Richardson passe aux Blue Jackets de Columbus, où il deviendra plus tard capitaine.

« À l’Action de grâce, si tu n’avais personne chez qui aller, si tu étais célibataire ou en couple sans enfant, c’était Luke et Stephanie qui te recevaient. Ils avaient une famille, ils avaient une vie occupée, ils n’étaient pas obligés de faire ça ! », raconte l’ancien homme fort Jody Shelley, coéquipier de Richardson de 2002 à 2006 à Columbus.

La tragédie frappe

Richardson attirait l’attention de ses coéquipiers quand il arrivait à l’entraînement à moto.

« Il arrivait en Harley. C’était impressionnant, car en plus, il est vraiment costaud. Il avait l’air d’un personnage de Sons of Anarchy ! », rigole Simon Gagné.

« Ses deux petites filles blondes venaient tout le temps dans le vestiaire. On était habitués à voir le gars tough, mais il était tellement délicat avec ses filles. C’était incroyable de voir comment il pouvait passer d’un personnage à l’autre. Même dans le vestiaire, sur la route avec les boys, c’était un gars doux. C’était vraiment deux personnes différentes. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Luke Richardson remplace actuellement Dominique Ducharme comme entraîneur-chef du Canadien.

Richardson avait accroché ses patins depuis deux ans quand, en novembre 2010, sa fille de 14 ans, Daron, a mis fin à ses jours. Il était alors entraîneur adjoint chez les Sénateurs, qui étaient à Boston quand il a appris la nouvelle.

Un Cory Clouston émotif s’était adressé aux médias, refusant les questions sur le sujet parce qu’il était trop ébranlé. Les Sénateurs étaient ensuite rentrés à Ottawa au milieu de leur voyage de quatre matchs pour assister aux funérailles, avant de prendre l’avion le jour même pour se rendre en Caroline, où ils s’étaient inclinés 7-1.

« Luke était si respecté, dans les arénas où on jouait, ils faisaient souvent un hommage à sa famille avant les matchs, ou l’équipe faisait un don, se rappelle Clouston. Je regardais au banc pendant ces moments-là, la moitié de nos joueurs avaient les larmes aux yeux. C’était très éprouvant pour tout le monde. »

Les Sénateurs ont raté les séries éliminatoires cette saison-là, mais le club-école de Binghamton était en route vers une conquête de la Coupe Calder.

« Luke et Bryan Murray [le directeur général à l’époque] venaient nous voir à Binghamton. Et Luke continuait à faire son travail comme si de rien n’était. Ça en dit long sur sa force de caractère. Je ne peux pas imaginer ce que lui, Steph et [leur autre fille] Morgan ont vécu. Mais il est passé à travers, comme dans ce qu’il fait, en gardant la tête haute. »

La tragédie a mené les Richardson à lancer le mouvement DIFD (Do it for Daron, fais-le pour Daron) afin de sensibiliser les gens aux problèmes de santé mentale chez les jeunes.

PHOTO FOURNIE PAR LES SÉNATEURS D’OTTAWA

La soirée Do it for Daron du 4 février 2012 à Ottawa

« Ça a eu un énorme impact dans notre communauté, et c’est encore le cas aujourd’hui », estime l’ancien défenseur Jason York, qui habite la région d’Ottawa, comme Richardson. « C’est probablement la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, et lui et Steph ont réussi à s’en inspirer pour aider les gens. »

La cause de Richardson a bénéficié d’une visibilité inattendue, vendredi, quand le Canadien a battu les Golden Knights de Vegas lors du premier match de Richardson en remplacement à Ducharme. Richardson a tapoté une épinglette qu’il porte en souvenir de Daron.

« Ce n’est pas un gars qui montre beaucoup d’émotions, mais quand il le fait, c’est authentique, a souligné Jody Shelley. J’étais content qu’il ait pu partager ce moment avec Daron. »

« Je l’ai texté pour lui souhaiter une bonne fête des Pères et pour le féliciter pour sa victoire, car personne ne le mérite plus que lui, nous a raconté Clouston dimanche. Ce qu’il a vécu, tu ne le souhaites à personne. Mais il a eu de la force, et c’est cette force qui lui a permis de traverser cette épreuve. »

Avec un tel parcours, Richardson semble avoir tout un fan club derrière lui qui souhaite que le Canadien remporte les deux matchs qui le séparent d’une finale. Il le soulignait lui-même en point de presse lundi : en 20 ans comme joueur, et maintenant en 7 ans comme entraîneur, il n’a jamais atteint la finale de la Coupe Stanley. Mais il en a rarement été aussi proche.