Yves et Léa ont lancé leur correspondance il y a maintenant plus d’un mois. C’était une toute simple idée pour traverser un premier tour qui s’annonçait funeste contre Toronto. Mais voilà le Canadien plusieurs semaines plus tard, puis à sept victoires de la Coupe Stanley. Vegas et ses paillettes débarquent en ville. Et Yves et Léa poursuivent leur correspondance, sur fond bleu-blanc-rouge.

Le mouvement perpétuel du pendule

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Léa !

Peux-tu croire ? Je ne comprends vraiment rien au hockey. Perdre aussi fort et gagner autant en si peu de temps… et contre les mêmes gens… dans le même désert.

Et revoici le Club en ville, avec tout ce que cela comporte.

Je dois te dire que chez nous, l’expression « avec tout ce que cela comporte » a un caractère presque mythique.

Le beau-père a confessé à mes fils qu’un jour, dans un examen de physique, il fallait répondre à la question « Qu’est-ce qu’un pendule ? »

Ayant peu étudié, ou beaucoup étudié et peu assimilé – on n’a jamais su –, il avait répondu : « Mouvement perpétuel, avec tout ce que cela comporte. »

Le prof, un peu sévère, lui a collé un zéro. C’est un peu sibyllin comme réponse, j’en conviens, mais avoue qu’il y a du génie dans ce flash. C’est un peu dire au prof : je sais ce que c’est, mais pour les détails, voyez votre propre manuel.

Je lui ai tout de même interdit de parler de sciences devant les enfants sans supervision.

On disait quoi ? Ah oui, vendredi soir d’été, match de demi-finale en ville… Tu vois un peu ce que « cela comporte » ?

Léa, ils ne sont peut-être pas les meilleurs, les plus rapides ou les plus gros, mais les gars du Club sont braves. Ça m’impressionne. Gallagher, il serait philippin, il ferait la queue à l’aube pour se faire clouer sur une croix le Vendredi saint, je te dis.

Veux-tu en entendre une bonne ?

Tu sais comment sont les gens. Tu as beau ignorer les importuns, les rustres et les malpolis, il se trouve toujours une personne-qui-te-veut-du-bien pour te rapporter les choses désagréables qui se disent à ton sujet.

D’après ce que rapporte Luc Lavoie, le gouvernement s’apprêtait à permettre une foule de 5000 personnes au Centre Bell, et « à cause » de ma chronique de l’autre jour, qui les aurait « politiquement » énervés « incroyablement », ils ont limité ça à 3500. Et d’ajouter Lavoie : « Quand les joueurs ont su ça, ils étaient furieux. » Et il a des « sources », en plus. Lesquelles ? Ah ça, c’est sacré, ça doit rester aussi mystérieux que les sources du Missouri avant l’exploration de Lewis et Clark.

Tu comprends, les joueurs du Club ont vu c’est quoi, une foule éructante de 18 000 personnes. En plus, des chevaliers, à part mon voisin Émile avec son épée, on n’en a même plus ici, depuis le départ des regrettés Chevaliers O’Keefe, qui faisaient le tour des terrains de balle molle du Québec tout l’été.

Bref, si ça tourne mal, cette série, ce sera un peu la faute au bon docteur Arruda, mais plus à moi. Je suis officiellement à ne pas inviter au même barbecue finlandais que KK et Armia dans la charmante ville portuaire de Pori, où ils sont nés tous deux.

Pourtant, je les aime, moi, Léa. Je ne leur veux qu’amours, délices et harengs de la mer Baltique à profusion.

Comprends-moi : qu’on accueille autant de fans que possible, 21 000, ce serait formidable… mais pas pour égaler Las Vegas, parce que c’est sanitairement inintelligent… Bref, laissez à Horacio ce qui revient à Horacio, et à Chiarot ce qui revient à Chiarot.

En tout cas.

Léa, on dirait qu’ils peuvent vraiment gagner. Et pourtant, avant-hier encore… Je ne sais plus quoi penser. Mes convictions sont comme un pendule, dans un mouvement perpétuel, avec tout ce que cela comporte.

Tout redevient possible

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

On a gagné, Yves.

Je dirais pas qu’on a gagné les doigts dans le nez, mais on a gagné. On n’a pas juste gagné, en fait, on a gagné chez eux dans leur arène shootée aux stéroïdes. Tu sais ce qu’on devrait faire ce soir au Centre Bell ? Pas dire un mot. Les faire jouer dans le silence le plus profond. Ils s’enfargeraient dedans. Sont tellement habitués à être dopés à l’exagération, au supersize, à tout ce que l’Amérique a de trop gros, trop grand, trop bruyant, on devrait leur servir sournoisement l’inverse.

Ça marche avec les enfants en tout cas. L’autre fois, mon 9 ans s’est enfui. On était à un anniversaire dans un parc. Il avait pas envie d’être là, il aurait préféré être avec ses amis. J’ai chargé mon plus vieux de le ramener plus près de nous, il arrêtait pas d’aller bouder dans les buissons. Sauf que ma tactique a foiré (ça m’arrive), au lieu de ramener le petit à l’ordre, le grand l’a énervé, résultat des courses, ils se sont engueulés et il était encore plus fâché qu’avant. Eh bien, ni une, ni deux, il a décidé qu’il quittait le parc. Sans que je le sache, bien sûr.

Tu te souviens, je t’ai dit que c’était mon débrouillard ? Le problème avec les enfants, c’est qu’ils ont toujours le défaut de leur talent. Alors il est débrouillard quand vient le temps de se faire des œufs, mais il est débrouillard aussi quand il décide de quitter un parc et de marcher 3 km jusqu’à la maison. On était rendus à le chercher activement quand mon téléphone a sonné. Il avait demandé à un voisin s’il pouvait m’appeler. J’adore quand je reçois des appels de mes enfants du téléphone d’une tierce personne parce que je ne sais pas où ils sont.

Déjà, avec mon cerveau de maman, tu t’imagines bien qu’en voyant un numéro que je ne connaissais pas et la voix de mon fils à l’autre bout du fil, je me suis dit : voilà, il s’est fait enlever, il m’appelle du téléphone de son ravisseur, ils vont me demander un rein et les cinq trophées Félix de ma sœur (si, si, c’est de l’or). C’est très reposant être parent. T’as remarqué que lorsque quelqu’un t’approche pour te demander si c’est ton enfant, c’est rarement pour te dire que tu l’as bien élevé ?

Tout ça pour dire que lorsqu’on l’a récupéré (c’était pas Al-Qaïda qui l’avait finalement), bien sûr, le petit s’attendait à se faire gronder. On a fait l’inverse. Son père l’a ramené en voiture jusqu’à l’anniversaire où on était et il lui a pas dit un mot. T’aurais vu sa petite face qui savait qu’il avait fait une connerie. On l’a privé de jeu vidéo pareil, mais l’important, c’était qu’il sente que ce qu’il avait fait était grave. Parfois quand on les gronde, ils retiennent rien. Le silence, ça te montre qu’il est arrivé quelque chose de sérieux.

De toute façon, qu’est-ce qu’on va faire, sinon ? Se prendre pour Vegas ? On sera 3500 dans les gradins, parce que nous, on n’est pas fous, on fait passer la crise sanitaire avant le hockey. On mettra pas Diane Bibeau en brassière à paillettes certain. Mieux vaut rester nous-mêmes, jusqu’à maintenant, ça marche.