Le Canadien a remporté 8 des 16 victoires nécessaires pour soulever la coupe Stanley. La vérité est que c’est déjà beaucoup plus que ce que plusieurs espéraient. Cette fois, le défi est immense, les puissants Golden Knights de Vegas. Mais comme le veut l’adage, rendu là, tout est possible. Après une pause forcée, Yves et Léa reprennent leur correspondance, sur fond bleu-blanc-rouge.

Poissons d’eau douce dans l’océan

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Chère Léa,

Ça fait si longtemps, le dernier match… As-tu délaissé le hockey pour l’Euro ? As-tu eu un autre bébé ? Comment va ton ancien maire Ferrandez ? Il était fâché, fâché, fâché l’autre jour, au point de souhaiter la défaite du Club, pour le punir d’avoir juste un Québécois en uniforme. Tu t’en rends compte ? Il prend pour la ville anti-écologique par excellence, c’est dire !

Peut-être on pourrait envoyer de l’eau au Nevada en échange de Jonathan Marchessault ?

En tout cas.

Pourquoi on « prend » pour un club, après tout ? On se projette dans ses succès, on le boude dans ses échecs. Mon beau-frère allemand ne devient vraiment nationaliste que devant un match de soccer ou une bière – qui doit être faite selon la loi de 1516. Or, je suis incapable de ne pas prendre pour la France. Tu devines avec le match France-Allemagne, mardi, que j’évite tout contact ces jours-ci.

L’autre jour, un ami acadien me disait sur le ton du demi-reproche que le Canadien n’appartenait pas seulement à Montréal ou au Québec. C’est probablement le club le plus populaire dans les Maritimes, anglos ou francos confondus.

Comme preuve, il m’a envoyé la notice nécrologique du juge Jack Walsh, du Nouveau-Brunswick, mort cet hiver : « Au lieu de fleurs, encouragez les Habs ; si vous êtes un partisan des Leafs, faites un don à l’Association du saumon de la Miramichi. »

Les gens à Caraquet et à Bathurst sont aussi énervés qu’à Montréal, à ce qu’il paraît. Il reçoit des appels de sa parenté, des amis d’enfance ressurgissent…

C’est devenu si rare, atteindre les demi-finales, on dirait un rêve. Aussi bien en profiter avant de se réveiller.

Il paraît que les gens rêvent plus, en pandémie. Depuis que j’ai entendu ça, je me suis mis à me souvenir de mes rêves. L’autre nuit, j’ai rêvé que j’étais à l’aéroport et Réjean Tremblay était à une table avec des producteurs de télévision et le chef de police de Souris (tu sais, le village de l’Île-du-Prince-Édouard où on prend le traversier pour aller aux Îles-de-la-Madeleine ?). Il essayait de convaincre le chef de police de le laisser faire un tournage.

Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Je me suis réveillé avant la fin des négociations, mais d’après moi, il va falloir qu’ils trouvent un autre village.

Maintenant, tu sais que cette série ne sera pas un trottinement dans le parc Laurier, Léa.

As-tu vu un peu jouer Las Vegas ? Ça va vite, Léa, ça va très, très vite, comme disait Jo Malléjac en regardant courir Lasse Virén sur 5000 m.

Un ami pêcheur m’expliquait la différence entre les poissons d’eau douce et les poissons de mer. Ces derniers sont beaucoup plus rapides et puissants.

Pourquoi ? Excellente question, Léa, et je la lui ai posée aussi.

Parce que dans un lac, Léa, y a trois, quatre sortes de poissons. Tout le monde se connaît. Les achigans sont dans leur coin. Les truites se tiennent dans le fond et font leurs petites affaires dans le frais.

Mais dans l’océan… Imagine ! Le danger est partout, il est pour ainsi dire infini ! Tu ne sais jamais qui va venir par en arrière pour te manger tout cru. Tu te retournes sans arrêt, il n’y a pas une seconde de repos, toi-même tu dois en manger un autre, peut-être il n’est pas comestible, y a tellement d’espèces…

Déjà, les séries par rapport à la saison, c’est comme le lac Ouareau par rapport au golfe du Saint-Laurent. Mais si en plus tu t’aventures dans l’Ouest… C’est l’océan immense de tous les dangers qui guettent le Club.

As-tu peur ?

Moi oui.

Courage.

Les hommes du désert

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

J’ai pas grand-chose à dire sur les Chevaliers dorés, Yves. À part que d’ici, ils sont tout ce que je déteste. C’est une équipe qui évolue dans la LNH depuis 2017. Déjà, je roule des yeux. Ça fait tour de condos en papier mâché vendue par un courtier à l’eau de Cologne cheapette.

Ensuite, ce nom. Non, mais pour vrai, les Chevaliers dorés… Pourquoi pas les chevaliers de l’espace tant qu’on y est ? On dirait un nom choisi par trois ou quatre garçons en bobettes qui jouent à Superman.

Eh puis après, cet uniforme. Non, mais t’aurais pas pu plus faire un agencement de couleurs qui a été vomi là comme des comptoirs en mélamine des années 1980 ? Gris et or ! Prenez les uniformes bourgogne et jaunes qu’on nous imposait en éducation physique au primaire tant qu’à faire.

Je les connais pas et déjà, je sais qu’ils savent pas vivre. De toute façon, si c’était que de moi, les endroits où il fait chaud n’auraient pas d’équipe de hockey. Tampa ? Ark ! Los Angeles ? N’importe quoi ! Celui qui ne s’est jamais fendu les doigts en déglaçant son char ne mérite pas la Coupe Stanley. C’est pas une question de chauvinisme, c’est du gros bon sens. Tu nous vois pas faire des régates de pédalo, nous. Ou se partir des élevages de flamants roses. C’est notre humilité qui veut ça. On sait qui on est, point.

Bon, là, tu vas me dire, Léa, en été à Montréal, avec l’humidex, il fait 250. Oui, mais Yves, nous on sait que notre été, c’est du crémage. C’est une fioriture sur un cercueil. On est conscients que ce qu’on est au fond, c’est le -15 qui pique la peau. Quand il se remet à faire bien en dessous de zéro, y a que là qu’on sait qu’on est chez nous. Tout le reste, c’est une blague.

L’été de Montréal, c’est le porte-jarretelles d’une mère qui passe les 364 autres jours en grosse culotte. Tout le monde le sait. …

Tu penses qu’on va perdre, Yves ? Tu penses que Céline viendra chanter l’hymne national à Vegas ? Ça serait bien le boutte, la moitié de leurs joueurs viennent déjà de chez nous. Je suis nerveuse. J’arrive pas à savoir si avant, on se battait contre des mauviettes et là, on passe au secondaire. Mais normalement, ça devrait aller, on vient au monde avec des patins dans les pieds. On ne perdra pas au hockey sur glace contre les hommes du désert !

Les hommes du désert, ça serait déjà mieux comme nom.