Ça sent la fin. C’est indéniable. L’optimisme du premier match est parti tellement loin. Yves et Léa ont vécu les hauts, les bas, les doutes des séries. Il reste peut-être un seul match à la saison avant les longues vacances. La suite de leur correspondance, sur fond bleu-blanc-rouge.

Les limites de la psychologie sportive

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Léa,

On a dû mal entendre. C’est pas un club « de séries » qu’on nous a présenté. C’est un club de scierie. Les gars jouent comme avec des deux par quatre. Y a rien qui rentre…

Faut arrêter de dire qu’ils n’ont pas de cœur, qu’ils ne se « présentent pas » ou qu’ils ne veulent pas assez. Ils veulent, voyons ! Mais y a des limites à l’autosuggestion, la visualisation, le lâcher-prise et l’autohypnose.

L’autre jour, j’ai fait quelques kilomètres avec un groupe d’infirmières qui allaient d’hôpital en hôpital à Montréal pour rendre hommage à leurs collègues (et à la mémoire de l’infirmière Sonia Brown, qui s’est donné la mort). Il y avait dans le groupe Mélanie Myrand.

Tu la connais ? C’est une coureuse de calibre international. Elle a participé aux derniers Championnats du monde d’athlétisme. Elle a déjà fait un chrono de 2 h 33 min sur marathon.

On joggait avec le groupe sur le mont Royal et pour rire, j’ai juste accéléré 30 secondes pour passer devant elle. Je suis revenu avec les amis en disant : « J’aurai dépassé Mélanie Myrand une fois dans ma vie. »

Mais tu vois, même avec les meilleurs psychologues sportifs, même en embauchant un fakir ou un astrologue (quoique dans mon cas, ça me prendrait plus un réparateur d’électroménagers), je ne courrai jamais même proche de ses vitesses.

Mais oui, je sais bien, il y a moins de distance entre deux équipes de la Ligue nationale qu’entre un amateur médiocre et une athlète de haut niveau.

N’empêche. Le Canadien a beau vouloir fort, fort, fort, il n’est pas capable. Je dirais même : pas hapab.

Oh oui, je sais, il y a parfois des miracles sur glace. Des renversements inouïs. Le feu qui rejaillit d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux.

Si tu veux mon avis, il y a surtout des vulcanologues incompétents.

Ce n’est pas entre Québec et Lévis qu’il nous faut un tunnel. C’est entre la réalité athlétique de la saison et les fantasmes du début des séries. Un long tunnel pour se glisser sous les analyses psychologisantes, les références historiques et l’espèce d’incompréhension générale devant la défaite.

Regarde la saison. Regarde ce qui se passe en ce moment. Qu’y a-t-il de difficile à comprendre ?

C’est la suite du même effilochement, effondrement, effoirement.

Le Canadien a une équipe médiocre, qui s’est encore « qualifiée » en 2021 pour les séries par un autre concours de circonstances géographiques – après le concours de circonstances sanitaires de 2020.

Oui, mais ils se sont reposés une semaine !

Et les Toronto, eux, on les a forcés à travailler pour le Clan Panneton pendant ce temps-là ?

Les Maple Leafs, c’est vrai, ont une longue et réjouissante histoire de nullité. Elle nous a maintes fois consolés d’une élimination hâtive. On pouvait toujours se dire : « Au moins, Toronto est pire » et ça réchauffait nos cœurs.

Mais rendons-nous à l’évidence, Léa, le talent, ça compte, ça compte des buts.

Tu auras beau manger toutes les bandes que tu veux, faire toutes les « mises en échec qui changent l’allure d’un match » que tu peux, ou « amener la rondelle au filet », si tu ne peux pas la faire rentrer dedans, si tu ne peux pas faire de jeux de passes dignes de ce nom, bref, si tu n’as pas ce surplus d’agilité qui fait la différence entre un très bon et un grand joueur, ça se peut que tu perdes quand même.

Je ne te dis pas de ne pas prêcher la valeur de l’effort, Léa, et souvent ce qu’on appelle « talent » est le fruit d’immenses efforts.

Mais des fois, c’est juste que… les meilleurs gagnent.

Ça a pas bien allé

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

Cher Yves,

Quand je suis arrivée à l’hôpital pour accoucher de ma fille, tout le monde m’avait dit : « C’est ton troisième, tu vas voir, ça va bien aller. » Ben, comme dirait mon mari, ça a pas bien allé. Accoucher, c’est comme vouloir la Coupe Stanley, tu ne peux jamais présumer que ça va bien se passer. Surtout quand tu as eu des premières victoires.

Et c’est ça, le plus gros problème avec le Canadien, il a toujours des premières victoires ! Tu te souviens du début de notre saison ? Les ailes de poulet coulaient à flots. On aurait dit le repas des titans dans Les 12 travaux d’Astérix. Celui qui est servi par le gros cuisinier belge. Cinq buts par-ci, cinq buts par-là, j’ai bien cru qu’à un moment donné, le gouvernement verserait la PCU en ailes de poulet.

Donc, nous, qu’est-ce qu’on faisait ? Ben oui, on se réjouissait. On se léchait les babines. Ça y est, c’est cette année qu’on récolte ! Enfin, il va y en avoir une de facile ! Ben non, y en aura pas de facile. Y en a jamais de facile. Pourquoi on oublie chaque fois comme des têtes de mulot ? Rien n’est facile. C’est pas ça qui me fâche, c’est que je l’oublie.

Comme moi, la pauvre naïve qui s’est pointée à son troisième accouchement en pensant qu’elle savait. Je te dis que la machine m’a rapidement rappelée à l’ordre. Des contractions, c’est des contractions, t’as beau l’avoir déjà vécu, ça fait toujours aussi mal. C’est un peu comme si Dieu déchirait tes entrailles. Mais au moins, la douleur n’est pas constante. Les contractions viennent par vagues, qui s’accélèrent, comme un métronome qui devient fou. Dans le gros de la tempête, t’as généralement 30 secondes pour te reposer entre chaque rafale. C’est pas beaucoup. Surtout si t’en passes 15 à te dire : « Mais bordel, c’était quoi ça ? » et les 15 autres à te demander ce qui s’en vient. C’est pas la sieste de ta vie, disons.

À la petite, vu que je pensais que je savais ce que je faisais, j’ai pris une dizaine de contractions d’affilée, l’interne m’a fait un examen pour vérifier que le travail se faisait, il a dit : c’est bon, vous êtes dilatée à 6-7. J’ai pensé : j’ai déjà fait plus de la moitié, je suis une championne, dans deux heures, j’ai mon bébé et on passe au casse-croûte.

C’est là que Donald Trump s’approcherait du micro pour dire « Wrong ». Une demi-heure plus tard, le médecin en chef est arrivé, celui qui fait ça en n’ayant pas retiré sa montre. Il m’a à nouveau examinée et il a dit : vous êtes à 3-4. Euh… Pardon ? Il m’a rétrogradée. Il m’a retiré des centimètres. Des centimètres qui avaient été placés dans ma tête par l’interne. Euh… Je croyais que l’autre aussi, il était médecin, mais en fait, il venait d’où ? De la Pat’Patrouille ? Vous allez devoir me rendre mes centimètres. Je m’en fous, je travaille plus. Ce bébé est désormais votre problème. C’est vous qui le sortez, vous qui poussez. Moi, je suis plus là, je sors.

Évidemment, je t’épargne les détails, mais ça marche pas comme ça. La dureté du mental, comme dirait l’autre. La lutte a beau être sale, pleine d’erreurs, de remous, d’injustices, faut faire face. Ne pas perdre ton énergie à maudire les obstacles. J’espère honnêtement que les joueurs liront ceci dans le vestiaire, comme ça je leur apprends le hockey. Je veux pas me péter les bretelles, Yves, mais moi, mes Coupes Stanley sont assez rutilantes. J’en ai trois. J’ai gagné chaque fois que j’ai participé. On me les a remises avec quelques années d’écart.

Je te dirais que les joueurs ont raison de se battre, les tenir dans mes bras a été chaque fois le plus beau moment de ma vie. C’était atrocement difficile, chaque fois, y en a jamais de facile, mais que veux-tu, tout ce qui vaut la peine en ce bas monde s’obtient à la dure.