Comme joueur, Gilles Lupien laissait tomber les gants pour protéger ses coéquipiers, même s’il aurait préféré simplement jouer au hockey. Comme agent, il n’avait pas peur de se brouiller avec des directeurs généraux pour défendre ses clients. Le point commun entre ses deux carrières ?

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

« Il aimait prendre soin des autres, répond Denis Gauthier, un des anciens clients de Lupien. Comme joueur, il savait qu’il était grand et gros. C’était un gars de gang. C’était sa façon d’aider ses chums à s’épanouir. »

C’est de cette façon que Gauthier souhaite se souvenir de Lupien, qui s’est éteint mardi à 67 ans.

Il y a deux semaines, Gauthier venait d’apprendre que Lupien n’en avait plus pour très longtemps à se battre contre le cancer de l’intestin qui l’affligeait. L’ancien défenseur, aujourd’hui analyste à RDS, a passé une quarantaine de minutes au téléphone avec Lupien.

« Il était serein. Il disait : ‟Quand je serai prêt, ils vont juste m’endormir.” J’ai raccroché les yeux pleins d’eau, mais j’étais rassuré de le voir comme ça. »

« C’était une drôle de conversation, mais ça m’a tellement fait du bien, poursuit Gauthier. J’ai eu le temps de lui dire que je l’aimais, que j’appréciais tout ce qu’il a fait pour moi. Je suis content qu’il ne souffre plus. »

Lors de cette dernière conversation, Lupien a été à l’image de l’homme que nous décrit Gauthier.

« On a ri, on a pleuré. Il a continué à me faire la morale, comme il le faisait toujours ! raconte Gauthier. Il voulait que je prenne soin de mes fils, que je ne laisse pas les requins s’approcher. Même à la fin, il pensait aux autres.

« Il voulait que je traite mes enfants comme il a traité ses enfants et ses clients. Parce que lui, il disait tout le temps : ‟Voudriez-vous que vos enfants vous remercient ? Moi, je vous traite comme mes enfants, comme mes fils. Donc pas besoin de me remercier.” C’était ça, l’grand. »

Un deuxième père

Gauthier n’est pas le seul à qui Lupien a laissé une telle impression.

Enrico Ciccone a toujours été très proche de lui. Quand La Presse a joint l’ancien joueur, aujourd’hui député libéral de Marquette, il s’est excusé de ne pas pouvoir témoigner, étranglé par l’émotion.

Il a toutefois rendu hommage à Lupien sur sa page Facebook.

« Je remercie la vie d’avoir mis sur mon chemin un homme intègre, bienveillant et intelligent qui est devenu mon mentor et mon ami », a écrit Ciccone.

« Gilles Lupien s’est éteint aujourd’hui. Sa perspicacité, ses conseils, son appui me manquent déjà.

« Gilles était là, dans ma vie sportive, il était là, dans ma vie professionnelle et il était là, à mes débuts dans la vie politique.

« Tu es pour toujours dans mon cœur, Gilles, et dans celui de tous ceux qui ont eu le bonheur de te connaître. Merci pour tout. Repose en paix, mon ami, et veille sur nous. »

Éric Gélinas, lui, avait appris la nouvelle plus tôt dans la journée par Erik, le fils de Gilles Lupien. Le défenseur, qui a passé les deux dernières saisons en Suède, était représenté par Lupien lorsqu’il jouait en Amérique du Nord.

« On aimait Gilles parce qu’il disait les vraies choses et qu’il ne faisait pas de cachettes, se souvient Gélinas. C’était comme un deuxième père pour moi. Quand j’avais des mauvaises passes, c’était lui que j’appelais. Il avait des conseils de hockey, mais aussi pour planifier ma retraite. »

Il a été plus qu’un agent pour moi.

Éric Gélinas

Gélinas a vu Lupien à l’œuvre lorsqu’il négociait son deuxième contrat avec les Devils du New Jersey et Lou Lamoriello, à l’été 2014. Lupien représentait jadis Martin Brodeur, et les pourparlers avaient été acrimonieux. En entrevue au New York Times en 1995, Lupien avait notamment déclaré que Lamoriello avait « poignardé » Brodeur.

« On a eu plusieurs meetings à trois, Lou, Gilles et moi. C’était un peu bizarre, les deux parlent de toi, mais un des deux te défend. Gilles s’était vraiment battu pour moi, pour aller me chercher un bon contrat avec les joueurs comparables à moi », estime Gélinas.

Denis Gauthier, lui, s’était retrouvé en arbitrage avec les Flames de Calgary, mais quelques minutes avant l’audience, Lupien avait sorti un lapin de son chapeau, « un argument béton qui les a shakés », se souvient Gauthier.

« L’avocat des Flames vient me voir, il me demande : ‟C’est toi qui es arrivé avec cet argument-là ?” Je dis : ‟Ben non, c’est l’grand et l’Association des joueurs !” »

Le protecteur

Avant de devenir agent, Lupien a disputé 226 matchs dans la LNH, dont 174 avec le Canadien. Il a remporté la Coupe Stanley en 1978 et en 1979.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Lupien avec le Canadien en octobre 1979

Reconnu comme le protecteur de Guy Lafleur, il a conclu sa carrière avec 30 points et 416 minutes de pénalité. Du haut de ses 6 pi 6 po, il en imposait.

« Lui, au fond, il voulait jouer au hockey. Il n’aimait pas ça, faire la job de batailleur, raconte Serge Savard, son coéquipier à la ligne bleue chez le Canadien. On le voyait dans les entraînements, il essayait, il avait quand même un certain talent. Ce n’était pas juste d’embarquer et de se battre. »

Plus tard, Lupien ira au front pour justement lutter contre les bagarres au hockey.

De bons conseils

À ses débuts avec le Tricolore, Lupien a emménagé dans un immeuble détenu par Serge Savard à Longueuil. « Il n’a pas manqué un mois de loyer ! », lance Savard.

Le contraire aurait été surprenant, si on se fie à ce qu’il prêchait à ses clients. Denis Gauthier l’a appris lorsqu’il a voulu s’offrir « un Toyota 4Runner à 40 000 $ » après avoir signé son contrat de recrue.

« J’étais rendu big, l’argent me brûlait les poches ! Il m’a fait la morale. J’ai fini par acheter une Honda Civic deux portes. Il m’a dit : ‟Vas-y avec tes moyens. Quand tu seras rendu, tu t’achèteras ton truck.” Je me suis chicané avec lui, mais j’ai fini par acheter mon maudit char. J’ai retenu ça toute ma carrière, de vivre selon mes moyens, et ça venait corroborer ce que mes parents m’enseignaient. »