Des matins de match sous perfusion pour chasser une grippe et jouer le soir venu. Un vol nolisé pour rejoindre son équipe au lendemain de la naissance de son fils. D’innombrables traitements pour garder la forme.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Patrick Marleau n’a négligé aucun effort, au cours de sa prolifique carrière, pour s’assurer de ne jamais laisser tomber son équipe.

Et voilà qu’à 41 ans, le plus grand joueur de l’histoire des Sharks de San Jose s’apprête à battre un record qui semblait inaccessible au hockey moderne. À moins d’un imprévu, Marleau disputera lundi prochain son 1768e match en saison dans la LNH, améliorant ainsi la marque détenue depuis plus de 40 ans par Gordie Howe.

Ce dernier avait l’âge vénérable de 52 ans lorsqu’il a disputé son dernier match, avec les Whalers de Hartford, en 1980. Il avait d’abord pris une première retraite en 1971, puis avait disputé 419 matchs dans l’Association mondiale. Son retour dans la LNH pour une ultime saison à Hartford a constitué un véritable tour de force, et on peut supposer que sa longévité ne sera probablement jamais égalée.

Les similitudes entre les Saskatchewanais sont néanmoins manifestes. Les deux ont joué la majorité de leur carrière avec la même équipe – les Red Wings de Detroit pour Howe, les Sharks pour Marleau. Mais surtout, leur résistance suscite l’admiration.

Choix de premier tour (deuxième au total) des Sharks en 1997, Marleau a fait le saut dans la LNH au terme de son premier camp d’entraînement.

De son premier match jusqu’à son 1765e, il n’a raté que 35 petites rencontres. Imperméable à l’usure du temps, il a disputé la totalité des 786 parties de ses équipes – principalement les Sharks, puis les Maple Leafs de Toronto – pendant sa trentaine.

En entrevue avec les membres des médias, jeudi midi, Marleau a reconnu qu’une certaine dose de chance se cachait derrière cette réalisation. Mais elle ne s’y résume pas pour autant.

Il a d’une part rendu hommage à « toutes les personnes qui ont ponctué [sa] route », à commencer par ses nombreux coéquipiers et entraîneurs, mais aussi sa famille et ses amis. D’autre part, le vétéran a salué le travail des membres du personnel médical qui l’ont aidé à surmonter l’épreuve physique monumentale que représente une carrière au hockey professionnel.

Interrogé sur les moments où, de 30 à 39 ans, il est passé le plus près de rater un match, Marleau a répondu en riant qu’il y en avait « trop pour les compter ».

« Il y a des matins où je me suis levé avec la grippe et où on m’a injecté des fluides par intraveineuse pour que je sois capable de jouer le soir, a-t-il raconté. Les thérapeutes ont fait tout leur possible pour m’envoyer sur la glace malgré toutes les petites blessures. »

Long chemin

Celui qui a grandi dans une petite ville rurale de la Saskatchewan était loin de se douter, à l’aube de sa carrière, qu’il serait aujourd’hui sur le point de dépasser Gordie Howe, incontestable héros de son coin de pays.

Il dit n’avoir réalisé qu’au cours des deux dernières années que la marque de « Monsieur Hockey » était atteignable.

De son tout premier match en carrière, le 1er octobre 1997, il se souvient de peu de détails, si ce n’est la mise en échec que lui a assénée d’entrée de jeu Bryan Marchment, des Oilers d’Edmonton, défenseur réputé pour ses coups salauds qui sera plus tard son coéquipier à San Jose pendant quelques années.

« C’était à ma première présence : j’ai trébuché, mais je m’en suis sorti ! », se rappelle-t-il.

Son tout premier entraîneur-chef, Darryl Sutter, lui a appris les vertus du travail acharné et la responsabilité défensive. Ça peut sembler une évidence aujourd’hui, mais avec 125 points en 71 matchs à sa dernière saison dans la Ligue junior de l’Ouest, Marleau avait surtout bâti sa réputation sur sa présence en territoire adverse.

« Quand tu passes la majorité de ta carrière contre les meilleurs trios de l’autre équipe, tu dois être responsable dans ta zone », rappelle Marleau.

Aujourd’hui à la tête des Flames de Calgary, Sutter a décrit son ex-poulain comme une « personne spéciale », déjà caractérisée par une grande humilité à 18 ans. Son éthique de travail sur la glace et à l’extérieur de celle-ci faisait de lui, estime-t-il, « un joueur parfait ».

Cela correspond en quelque sorte à ce que Marleau lui-même a dit souhaiter laisser comme héritage lorsqu’il aura pris sa retraite. Le souvenir d’un joueur « qui a trimé dur chaque soir, qui a été un bon coéquipier, qui a tout donné ».

« Ajouter une Coupe Stanley serait idéal, mais j’aimerais d’abord être reconnu comme un bon joueur d’équipe », a-t-il dit.

Déception

Sans en parler nommément comme d’un regret, l’absence de Coupe Stanley à son palmarès demeure un (gros) caillou dans le soulier de Marleau.

Sa carrière ne manque pourtant pas de réalisations : deux médailles d’or olympique, deux titres au Championnat du monde, presque 1200 points en saison, au 50e rang de l’histoire de la LNH, et 127 autres points en 195 matchs de séries éliminatoires.

Or, bien que les Sharks aient constitué une puissance de la ligue au cours des deux dernières décennies, son vieux complice Joe Thornton et lui n’ont jamais soulevé le Saint Graal du hockey. Les deux ont dû se contenter de trois finales d’association et d’une défaite en grande finale en 2016, aux mains des Penguins de Pittsburgh.

« Chaque saison où ça n’arrive pas, c’est comme un coup de pied dans le derrière, surtout quand tu sais que ton équipe a la chance d’aller jusqu’au bout, a dit Marleau. C’est une déception de ne l’avoir jamais gagnée, mais c’est l’objectif qui me motive à continuer à jouer. »

Les années de vaches maigres que traversent les Sharks ne laissent pas présumer une conquête imminente de la Coupe, mais qui sait ce que l’avenir lui réserve.

Il refuse toujours de parler de retraite et désire encore « jouer le plus longtemps possible ». Au cours des dernières années, il a ajusté sa routine d’entraînement et a perdu quelques kilos, s’efforçant de conserver sa vitesse au rythme du hockey d’aujourd’hui.

Ses derniers matchs à Los Angeles et à Anaheim ont tout de même commencé à ressembler à une tournée d’adieu, alors qu’il a reçu les accolades de Marco Sturm, Todd McLellan et Ryan Getzlaf, entre autres. Ces attentions le touchent beaucoup, assure-t-il, notamment en raison du respect mutuel qu’il entretient avec ces anciens coéquipiers et entraîneurs.

Il se dit pleinement conscient des sacrifices que sa longue carrière a demandés à sa femme et à leurs quatre fils. Tant et aussi longtemps qu’ils seront prêts à le suivre, il sera prêt à jouer, promet-il.

Peut-être pas au point de disputer 400 parties de plus comme Gordie Howe, par contre. On lui pardonnera toutefois d’être humain, finalement.