Mars 1970. Non, on ne vous parle pas de la séparation des Beatles, ni de la dernière victoire des Sabres de Buffalo.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Le 11 mars, Serge Savard subit une fracture de la jambe gauche, qui le forcera à rater la fin de la saison et le début de la suivante. Onze mois plus tard, le 30 janvier 1971, nouvel incident, nouvelle fracture à la jambe, et on commence à se demander si la carrière du défenseur du Canadien est compromise. Il gagnera finalement cinq autres Coupes Stanley…

Cette inspirante histoire est détaillée dans Canadien jusqu’au bout, la biographie de Savard écrite par le confrère Philippe Cantin. Si on vous en parle aujourd’hui, c’est parce que le récit de Savard sert d’inspiration à un jeune homme qui a marqué samedi, à 25 ans, son premier but dans la Ligue nationale : Samuel Morin.

Morin n’a pas été épargné par les malchances depuis qu’il a été repêché par les Flyers de Philadelphie au 11e rang en 2013.

PHOTO ROBERT NADON, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Savard (au centre) en 1972

Et comme il y a quelques parallèles à faire entre son histoire et celle de Savard, il a lu – sur la recommandation de son agent André Ruel – le bouquin relatant la carrière d’un joueur qui a joué deux générations avant lui.

« C’est sûr que c’est une autre époque. Dans le temps, les docteurs ne faisaient pas de scan. C’était une radiographie et un plâtre ! », rappelle Morin, au bout du fil depuis Buffalo.

« Mais il est revenu et il a eu une très belle carrière. Un peu comme moi, il a eu un bon début dans le pro, puis deux ou trois ans avec plein de blessures. Mais il est revenu et a gagné plein de Coupes Stanley. C’est super intéressant. C’est toujours le fun de lire l’histoire d’une autre personne qui a fonctionné, ça donne de l’inspiration. »

Des blessures, un changement

À l’été 2013, l’avenir de Morin était prometteur.

Au repêchage, les Flyers parlent au 11e rang. Marc Bergevin intercepte alors Paul Holmgren, DG des Flyers. Bergevin cherche à ajouter du muscle à une formation qui s’était fait tabasser par les Sénateurs d’Ottawa et les Maple Leafs de Toronto pendant la saison. Il repêchera d’ailleurs Michael McCarron et Connor Crisp cette année-là. Un défenseur de 6 pi 6 po, adepte du jeu rude, cadrait parfaitement avec cette philosophie.

À l’époque, on disait que Bergevin souhaitait obtenir le choix des Flyers pour réclamer Morin. Comme Montréal et Philadelphie visaient le même joueur, les Flyers ont gardé leur choix et repêché Morin.


PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Samuel Morin a joué quatre saisons avec l’Océanic de Rimouski

Le grand défenseur est un projet à long terme, mais les étapes sont encourageantes. En 2015, il représente Équipe Canada au Championnat du monde junior. Au printemps 2015, il mène l’Océanic de Rimouski à la conquête de la Coupe du président et à une participation à la Coupe Memorial. Il dispute ensuite 76 et 74 matchs à ses deux premières années dans la Ligue américaine et joue même, le 4 avril 2017, son premier match dans la Ligue nationale.

C’est là que les ennuis commencent.

– Automne 2017 : un vieux problème à une hanche devient chronique et il est opéré.

– Mai 2018 : il subit une déchirure du ligament antérieur croisé du genou droit et est opéré.

– Novembre 2019 : son même ligament cède de nouveau après seulement quatre matchs. Une nouvelle opération est nécessaire.

C’est donc dire qu’en trois saisons, entre 2017 et 2020, Morin ne disputera que 31 matchs, LNH et Ligue américaine, saison et séries.

La deuxième blessure au genou, c’était dur. C’est là que je me suis dit : est-ce que ça me tente vraiment de refaire ça ? Mais ça a duré une heure ou deux, et j’étais de retour. J’ai eu d’autres moments de questionnement. T’as beau avoir une bonne attitude, c’est normal de te poser des questions.

Samuel Morin

En janvier, nouvel obstacle à l’ouverture du camp : Alain Vigneault, entraîneur-chef des Flyers, lui annonce qu’il l’utilisera comme ailier, afin de lui donner davantage de chances de jouer dans la LNH, plutôt que dans la Ligue américaine.

« Comme j’ai raté trois ans de hockey, je n’ai pas eu le choix de dire oui ! lance Morin. Ce n’est pas quelque chose que je voulais vraiment faire, mais je me suis dit : je vais l’essayer et on verra. »

Après quelques matchs et un renvoi dans la Ligue américaine, Morin prend son courage à deux mains et appelle Chuck Fletcher, le directeur général, pour lui dire qu’il se voit réellement comme un défenseur.

Un but et de l’amour

C’est justement comme défenseur qu’il a marqué, samedi, son premier but dans la LNH. Il arrivait du banc quand son coloc Nicolas Aubé-Kubel l’a vu arriver à toute vitesse et lui a fait la passe.

> Revoyez le but

La réaction des joueurs dit tout. Remarquez que le but sera peut-être crucial dans la saison des Flyers. C’était l’égalité 1-1, il restait moins de cinq minutes au match et les Flyers venaient de subir cinq défaites en six matchs, dont des dégelées de 9-0 et de 8-3 aux mains des Rangers. Mais il y a plus.

Il y avait la joie de coéquipiers qui ont vu Morin bûcher pour marquer ce satané premier but. Il est le premier à le dire : « Je ne serai jamais jugé pour mes points. Je le serai pour mon jeu défensif. »

Ça fait longtemps que je suis à Philadelphie. J’ai été repêché en 2013. De mon premier camp, il reste Voracek, Giroux, Couturier, Laughton et Raffl. On est six. Ils ont vu mon parcours. C’était spécial de voir leur réaction. Et c’était un gros but pour notre saison.

Samuel Morin

Morin a aussi été touché par la réaction des partisans clairsemés dans les gradins du Wells Fargo Center. Des partisans avec lesquels il avait tissé des liens au fil de ses blessures. « Quand je me suis blessé la deuxième fois, je recevais des lettres à l’aréna, écrites à la main, de gens qui m’encourageaient, qui croyaient en moi.

« Les fans ici développent un amour pour toi quand ils savent que tu travailles fort. C’est une ville dure. Il n’y a rien de facile ici. Regarde Rocky, ils aiment ça, quand tout le monde est contre toi. J’ai vécu pas mal de choses avec mes blessures, et que j’aie continué à pousser, à croire en moi, les fans se voient là-dedans. J’ai toujours eu une bonne relation avec les fans depuis que j’ai été repêché, même si je n’ai pas joué beaucoup ! »

Morin espère maintenant que ce sera le début de quelque chose de durable. Il sait très bien qu’il ne comptera pas des centaines de buts, mais s’il peut jouer des centaines de matchs, il aura atteint son objectif.

« Ce n’est pas que c’est facile, mais il y a plein de joueurs qui ont marqué un but dans la Ligue nationale. Le plus dur, c’est de jouer plusieurs matchs. »