Lancé dans l’enseignement au primaire pendant la pandémie, l’ancien attaquant du Canadien n’est pas à court de projets. Il rêve notamment d’une grande ligue universitaire de hockey québécois.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Les élèves de l’école primaire Saint-Pie-X, à Magog, ne se doutaient pas, en voyant entrer en classe pour la première fois leur professeur suppléant, que celui-ci avait marqué le but d’assurance au Forum de Montréal le soir où le Canadien a remporté sa dernière Coupe Stanley, en 1993.

Stéphan Lebeau en a fait des choses depuis son départ de chez le Canadien, peu de temps après qu’il eut gagné la fameuse Coupe. Il a joué deux ans à Anaheim, six ans en Suisse, il a été entraîneur en chef chez les juniors à Victoriaville, entraîneur adjoint du club-école du Canadien à Hamilton, analyste à la télé et à la radio, et la pandémie l’a mené, contre toute attente, dans le milieu scolaire…

« [Mon équipe], les Cougars du cégep Champlain de Lennoxville, est en arrêt depuis novembre, raconte l’ancien attaquant du Canadien. Un soir, ma conjointe, enseignante à la Commission scolaire des Sommets, m’a dit qu’il semblait y avoir un manque de personnel et elle m’a demandé si j’étais intéressé. »

Comme Stéphan Lebeau était disponible en raison de la suspension des activités de hockey collégial, il a sauté à pieds joints dans l’aventure.

« La pénurie d’enseignants et de substituts frappe plusieurs commissions scolaires au Québec et celle des Sommets ne fait pas exception. Comme je n’ai pas de formation officielle, j’ai passé une entrevue en bonne et due forme avec les ressources humaines pour s’assurer que j’étais apte à remplir ce mandat-là et de prêter main-forte au système d’éducation québécois. »

Lebeau a commencé par combler les vides de classe en classe. « Le professeur me laissait les matières que je devais transmettre aux élèves. Après sept ou huit suppléances, le professeur d’éducation physique de cette école-là devait s’absenter pour une période un peu plus prolongée. Comme l’école avait de la difficulté à trouver quelqu’un, on m’a offert de le remplacer. C’est ce que je fais depuis cinq semaines. Je trouve l’expérience très enrichissante. J’enseigne de la maternelle 4 ans à la sixième année. »

Les jeunes ne connaissaient évidemment pas le passé de leur professeur au départ. Lebeau, 53 ans, a connu des saisons de 146, 167 et 188 points au niveau junior avec les Cataractes de Shawinigan et joué un peu moins de cinq saisons à Montréal, dont une de 31 buts et 80 points l’année de la conquête de la Coupe.

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Stéphan Lebeau, Vincent Damphousse et Raymond Bourque lors d’un match Canadien-Bruins au Forum en février 1993

« Effectivement, ils sont trop jeunes pour savoir ce que j’ai fait dans la vie, mais par l’entremise de leurs parents, les jeunes ont commencé à me questionner et certains sont arrivés avec des cartes de hockey à faire signer, dit-il. Ça me permet d’aller chercher certains jeunes. Je ne vais pas me servir de mon statut d’ancien joueur professionnel pour aller chercher une forme de crédibilité, je vais chercher ma crédibilité en étant là pour eux, en étant un substitut compétent. »

Mais je pense à des petits gars, par exemple, et le fait qu’ils puissent s’identifier à un modèle, ça peut parfois être utile.

Stéphan Lebeau

Cette expérience, bien qu’enrichissante, demeure temporaire pour notre homme. « Ma priorité demeure le hockey. Je ne suis pas en train de faire une nouvelle carrière. C’était ma sixième année au collégial, cette ligue continue à progresser de façon remarquable, le calibre de jeu surprend bien des gens. C’est une belle ligue de hockey qui veille au développement global de l’athlète, sur le plan sportif, académique et humain. J’aimerais qu’on ait une plus grande visibilité. On le mérite. On est cachés derrière les autres ligues. J’ai espoir avec l’arrivée de Stéphane Auger que notre ligue va continuer à fleurir et à prendre sa place dans le milieu du hockey et contribuer à l’essor de notre hockey scolaire au Québec. »

Stéphan Lebeau rêve d’une grande ligue universitaire québécoise. À l’heure actuelle, seules les universités McGill, Concordia et de Trois-Rivières possèdent des équipes masculines.

« Il y a eu des développements, dit-il. Stéphane Quintal et moi sommes ambassadeurs pour l’UQAM [Université du Québec à Montréal] parce que nous croyons au hockey scolaire. »

Il y a un exode des jeunes vers les États-Unis, on le voit même au collégial. Les jeunes visent la NCAA. Ils ont très peu de vitrine au Québec. Le hockey universitaire doit absolument se dynamiser. Je suis heureux de voir que ça bouge.

Stéphan Lebeau

« On doit offrir ça à nos jeunes, poursuit-il. On regarde la structure américaine, le développement à long terme de l’athlète, il faut être capable de l’offrir à nos Québécois. »

À quoi ressemblerait une ligue universitaire québécoise dans un monde idéal ? « Il y aurait entre six et huit équipes au Québec, elle serait associée avec une autre division canadienne pour faire des matchs entre les divisions, d’ici trois à cinq ans. L’UQAM serait la quatrième équipe. Elle annoncerait d’ici un an ou deux que le programme serait lancé. La COVID-19 a compliqué plein de choses, mais il y a un désir de redynamiser le hockey scolaire. Il faut donner la chance aux jeunes de jouer au hockey tout en continuant leurs études jusqu’à 22, 23 ans et leur permettre, s’ils se développent assez, de goûter au hockey professionnel comme Mathieu Darche l’a fait. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Mathieu Darche en 2012

Stéphan Lebeau regarde encore régulièrement les matchs du Canadien. « J’ai collaboré pendant 15 ans comme analyste dans différents médias, j’ai pris ma retraite l’automne dernier, mais je continue à suivre la Ligue nationale tous les jours. La saison de [Tyler] Toffoli et [Josh] Anderson est remarquable, au-delà des espérances, mais Jeff Petry représente pour moi la plus belle surprise. Il est peut-être un candidat au trophée Norris [remis au défenseur par excellence]. »

Et chez jeunes ? « [Nick] Suzuki est intéressant à regarder. Mais j’ai une approche plus terre à terre. Je m’emballe beaucoup moins rapidement qu’une grande majorité des gens. J’aime la moyenne au bâton et non pas une grande performance. Une moyenne au bâton, pour moi, c’est un échantillonnage qui dure sur une certaine période de temps. Je suis toujours prudent avant de m’emballer ou de paniquer. Suzuki démontre de belles choses, [Jesperi] Kotkaniemi montre de bons flashs. Où vont-ils se situer dans l’avenir ? Seront-ils dominants ou des joueurs de qualité ? Il faut leur donner du temps avant de se prononcer sur leur positionnement final. »

Il est agacé par les commentaires à l’égard d’un joueur comme Cole Caufield en raison de sa petite taille. Il n’était pas un géant lui non plus à 5 pi 9 pouces, à une époque où les joueurs de petite taille étaient encore plus rares dans la LNH.

« Le hockey a beaucoup changé. Il n’y a jamais eu autant de petits joueurs dans la Ligue nationale. Il n’y en avait presque pas à mon époque. Mais l’étiquette du petit joueur demeure. Il faut apprendre à vivre avec. Quand tu te blesses, c’est parce que tu es petit, quand tu perds ta bataille dans le coin, c’est parce que tu es petit, quand tu as une mauvaise performance, c’est parce que tu es petit, quand tu es fatigué, c’est parce que tu es petit. Il faut se faire une carapace et avancer. Caufield a une très belle saison universitaire. Comment va-t-il s’adapter à la nouvelle réalité de la Ligue nationale ? Ça peut bien se passer pour lui. Mais s’il ne réussit pas, on va dire que c’est parce qu’il est petit. Mais les gros qui réussissent, on ne dit pas que c’est parce qu’ils sont gros. Cette étiquette m’a suivi toute ma carrière et elle risque de le suivre lui aussi. On est condamnés à toujours prouver au-delà de notre statut… »