De combien de centres de troisième trio l’Histoire se souvient-elle ? Poser la question, c’est un peu y répondre.

Publié le 9 févr. 2021
Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Mais combien de centres de troisième trio ont remporté six Coupes Stanley ? La réponse est simple : un seul.

Ralph Backstrom s’est éteint le week-end dernier, à 83 ans, à la suite d’une longue maladie. Pour celles et ceux qui ne l’ont pas vu jouer pendant sa carrière d’un peu plus de 1000 matchs, de 1956 à 1973, son nom est loin d’être le plus connu.

Il a pourtant été un élément-clé de ce que Jean Béliveau surnomme, dans son autobiographie Ma vie en bleu-blanc-rouge, la « décennie oubliée ». Les années 1960 qui, après la retraite de Maurice Richard, ont tout de même vu le Tricolore remporter quatre fois la Coupe Stanley.

Au total, Backstrom aura disputé 844 matchs avec le Canadien, récoltant 502 points. Il a toutefois évolué dans l’ombre de plusieurs des géants de l’histoire du club : Maurice et Henri Richard, Bernard Geoffrion, Dickie Moore, Doug Harvey, Jacques Plante, Jean Béliveau, Yvan Cournoyer, Serge Savard… Si bien que l’histoire l’a quelque peu oublié.

Des 24 joueurs de la LNH qui ont remporté six Coupes Stanley ou plus, seulement quatre ne sont pas des membres du Temple de la renommée. Backstrom est l’un d’eux.

Des débuts fracassants

« Il était tout jeune quand il est arrivé avec nous… Il a bien fait ça ! »

Au bout du fil, Jean-Guy Talbot, défenseur aujourd’hui âgé de 88 ans, nous raconte l’histoire d’un joueur « pas peureux », qui « n’arrêtait jamais de travailler ».

Originaire de Kirkland Lake, petite ville en Ontario située à moins de 100 km à l’ouest de Rouyn-Noranda, Backstrom a gravi tous les échelons de l’organisation du Canadien, d’abord au sein du Canadien Junior, puis chez le Canadien d’Ottawa-Hull, équipe avec laquelle il a remporté la Coupe Memorial en 1958.

Ses débuts dans la LNH ont d’ailleurs été fracassants : à sa première saison complète avec le Tricolore, en 1958-1959, il a été sacré recrue de l’année, en plus de remporter sa première Coupe Stanley.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Frank Selke, Ralph Backstrom et Hartland de Montarville Molson en avril 1959

Or, pour un joueur à sa position, les astres n’étaient pas alignés pour devenir une vedette offensive à Montréal, où il a passé 12 saisons derrière Béliveau et Henri Richard, puis Jacques Lemaire.

« Un peu comme Henri, il aimait prendre la rondelle dans son territoire et la transporter jusqu’à l’autre bout de la patinoire, se rappelle Serge Savard. Ce n’est pas celui qui cherchait ses ailiers pour lui remettre la rondelle ni un fabricant de jeu comme Béliveau. Mais c’était un gars talentueux. »

« Il était intelligent sur la glace », enchaîne Rogatien Vachon, gardien de but qui l’a côtoyé avec le Canadien pendant quatre saisons à Montréal, puis pendant deux autres chez les Kings de Los Angeles.

Il savait où se positionner, il était très bon défensivement et sur les mises en jeu. Il avait la mission de couvrir les gros joueurs des autres équipes. Il a fait du bon travail.

Rogatien Vachon

Jean-Guy Talbot parle également d’un joueur qui, malgré son petit gabarit, ne se laissait pas marcher sur les pieds.

« Quand j’ai été échangé aux Blues de St. Louis, il jouait encore pour le Canadien, alors je disais à mes coéquipiers : ‟Quand Ralph passera près de vous, vous lui direz : c’est juste parce que John Ferguson est à côté de toi que t’as pas peur !” Il était furieux. Mais il savait que ça venait de moi, alors on en a ri par après. »

L’échange

Les plus vieux amateurs de hockey se souviennent bien sûr de Backstrom pour son jeu sur la glace.

Mais dans la culture populaire du Québec, son nom est aussi lié à un échange qui a eu un impact incalculable sur les années qui ont suivi chez le Canadien.

Le 26 janvier 1971, le directeur général Sam Pollock envoie Backstrom aux Kings en retour de Ray Fortin et de Gord Labossière, deux joueurs à la carrière quelconque, ainsi que d’un choix de deuxième tour au repêchage de 1973.

Surprenante, la transaction est à sens unique. Mais elle est tout sauf désintéressée : pire équipe du circuit la saison précédente, les Kings sont près du fond du classement une nouvelle fois cette année-là. Or, Pollock voulait s’assurer que les Kings ne finissent pas derrière les Golden Seals de la Californie, qui évoluaient dans la même division et dont le Canadien détenait le premier choix en 1971.

La stratégie a porté ses fruits : les Golden Seals ont fini bon derniers au classement général, ce qui a permis au Tricolore de repêcher… Guy Lafleur.

Sam Pollock n’a jamais avoué ouvertement que c’était sa stratégie, mais tout le monde l’a vu venir. Ce n’était pas une affaire cachée !

Michel Vigneault, historien du hockey

En 1968 et en 1969, la LNH avait accordé au Canadien le privilège de repêcher les deux premiers joueurs francophones disponibles. Or, ce passe-droit avait été retiré à l’équipe en 1970. Pollock avait donc fait ses devoirs pour récupérer son avantage en 1971, rappelle M. Vigneault.

Par ailleurs, ajoute-t-il, les six équipes issues de l’expansion de 1967 étaient aux prises avec un « manque de punch », de cohésion. Leurs formations étaient essentiellement composées de joueurs de la Ligue américaine, puisque les six clubs originaux avaient protégé leurs meilleurs éléments.

PHOTO PAUL HENRI TALBOT, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Larose, Ralph Backstrom et John Ferguson en avril 1967

« Ils étaient tous capables de jouer dans la LNH, mais il n’avaient jamais joué ensemble. Ça a pris un certain nombre d’années avant qu’elles performent », dit encore l’historien.

Conséquemment, l’ajout d’un vétéran comme lui était susceptible d’avoir un effet immédiat. Et c’est ce qui est arrivé. « Il avait quand même joué 12 ans avec le Canadien, il fallait qu’il soit bon ! », conclut Michel Vigneault.

Backstrom pointe d’ailleurs au 23e rang de la glorieuse histoire de l’équipe pour le nombre de points, et au 19e rang pour les matchs joués.

Pas si mal, pour un petit centre de troisième trio.