Notre histoire commence à la fin de janvier 2020. Le Rocket de Laval annonce qu’il accueillera le match des Étoiles de la Ligue américaine en 2021 et tient une conférence de presse, à laquelle participe Francis Bouillon, un des responsables du développement des joueurs du Canadien.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Shea Weber a alors 977 matchs au compteur. S’il n’en manque pas, il disputera son 1000e sept semaines plus tard, le 19 mars, à San Jose. Bouillon, qui a joué trois saisons à Nashville, est le point de départ parfait pour notre reportage.

« Il avait 25 ans quand je l’ai eu comme capitaine. Ce que je retiens de ce gars-là, c’est que c’est un modèle », lance Bouillon au confrère Simon-Olivier Lorange.

Ce jour-là, le Tricolore cède Cale Fleury à Laval. Le jeune défenseur s’était taillé un poste au camp d’entraînement, causant une certaine surprise, mais il commençait à s’essouffler.

« Quand le Canadien a gardé Cale, je lui ai dit : “La meilleure chose que tu puisses faire, c’est de te mettre dans les culottes de Shea Weber. Il peut tellement t’en apprendre sur la psychologie, le professionnalisme.” »

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Deux jours plus tard, les Blue Jackets de Columbus débarquent à Montréal pour le traditionnel match du dimanche du Super Bowl.

Dans un corridor du Centre Bell, Seth Jones vient nous faire la causette. En voilà un qui a appris « la psychologie, le professionnalisme » de Weber. À son arrivée à Nashville, à 19 ans, c’est chez Weber qu’il a posé ses valises.

Le moment pour lui parler tombe pile. Une semaine plus tôt, Jones était dans le même vestiaire que son mentor au concours d’habiletés du match des Étoiles de la LNH. « On a pris des nouvelles. J’ai vu Bailey et ses enfants », raconte-t-il, souriant.

Jones plonge dans ses souvenirs, principalement les trois mois où il a habité chez son ancien capitaine à Nashville. « Je suis le premier à qui il a présenté son premier fils. J’étais le premier à l’hôpital. Ce moment va toujours nous unir. Je suis comme oncle Seth ! »

Jones était alors une recrue. Il a été échangé à Columbus pendant sa troisième saison, et il s’y est établi comme l’un des meilleurs défenseurs de la LNH. Mais il demeure reconnaissant du soutien de Weber.

« Il m’a montré la vie, laisse-t-il tomber. Souvent, les recrues se retrouvent à l’hôtel ou en condo au centre-ville, et ne savent pas vraiment où aller, quoi faire. C’était spécial que Shea et Bailey m’invitent à vivre avec eux. J’essayais de ne pas déranger, je faisais mon lit tous les jours ! »

On voyageait ensemble, c’était lui qui conduisait. Peut-être qu’il n’avait pas confiance en mes talents de chauffeur !

Seth Jones

Jones n’a joué que deux ans et demi avec Weber, mais l’a souvent affronté depuis. Y a-t-il un match en particulier qui lui revient en tête ?

« Pas nécessairement. Quand tu penses à Shea, tu penses à son tir. Depuis que je l’affronte, je vous assure que Shea Weber occupe une grande partie de nos réunions de désavantage numérique ! On change notre façon de jouer quand il est sur la patinoire.

« Sinon, son leadership est ce qui ressort le plus. Il avait cette façon de s’assurer que les gars écoutaient quand il parlait. Il ne le faisait pas à chaque match. Si tu parles tout le temps, ça peut diluer le sens de ce que tu dis.

« Quand il parle, on sait que c’est significatif. Les gars se disent : “Oh merde, Shea est fâché.” C’est quelque chose que j’essaie d’intégrer à mon leadership. »

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Une semaine plus tôt, Jones avait été témoin de son tir à 171,4 km/h (106,5 mph), qui avait permis à Weber de gagner le concours du tir le plus puissant.

C’est avec ce tir qu’il a défoncé un filet aux Jeux de Vancouver. Il a aussi transformé le pauvre Joel Eriksson Ek en martyr.

« Quand on s’exerçait en avantage numérique, il faisait attention et gardait ses tirs bas, se souvient le gardien Carter Hutton, ancien des Predators, aujourd’hui chez les Sabres, rencontré à Buffalo il y a un an. Il essayait de ne pas nous tuer, sauf quand les joueurs du désavantage numérique devenaient arrogants. Là, il pouvait décocher un boulet, et le gardien finissait par payer pour les autres ! »

Le lendemain du Super Bowl, on se retrouve à Newark avec Damon Severson, défenseur des Devils du New Jersey, qui a joué pour le même club junior que Weber, à Kelowna, et qui y passe ses étés. Les deux s’entraînent ensemble.

« Au début des entraînements, il faut réchauffer les gardiens. C’est l’été, donc c’est évidemment plus léger. Il se place donc à la ligne rouge, il lève le bâton pour prendre son élan, et même de là, il fait tressaillir les gardiens », décrit Severson.

Son moment préféré de Weber dans la LNH ? « En fait, je retiens surtout ses matchs aux Jeux olympiques, répond Severson. Il aidait tellement l’équipe. C’est un joueur des séries. Si tu as un gars comme lui dans ton équipe, tu as de très bonnes chances de gagner. »

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Malgré toutes ses qualités, Weber n’est pas parfait. Si Severson a parlé des Jeux olympiques, c’est notamment parce que le numéro 6 n’a jamais connu de longs parcours en séries éliminatoires.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE


Carey Price et Shea Weber aux Jeux olympiques de Sotchi

Autre tache à son dossier : son bilan médical. À Nashville, il a évité les blessures majeures. Mais depuis son arrivée à Montréal, il a raté 90 des 326 matchs que le Canadien a joués, principalement en raison de sa blessure à un pied en 2017, qui a dégénéré.

La vie fait drôlement les choses. La marche de Weber vers son 1000match est justement interrompue par une blessure pendant deux semaines, en février 2020. À son retour au jeu, voilà que son 1000match est prévu pour le 1er avril… à Nashville !

« Ça serait tellement approprié. » Celui qui lance ça, c’est Barry Trotz, rencontré au début de mars, au centre d’entraînement des Islanders de New York. Entraîneur-chef des Predators de 1998 à 2014, c’est Trotz qui a accueilli Weber dans la LNH, et qui en a fait son capitaine en 2010.

« Sans Shea Weber à Nashville, sans Ryan Suter, les Predators auraient pu déménager. Les gens pensaient qu’on s’en irait à Hamilton, rappelle Trotz. J’étais là quand on n’avait plus d’argent. Ce sont des gars comme Shea qui nous ont aidés à nous en sortir, qui étaient dans la communauté, qui ont implanté nos racines quand on n’en avait pas. Regarde Nashville aujourd’hui, c’est dur de trouver des partisans plus fidèles. »

Et comme capitaine ? « Parfois, l’entraîneur a du mal à exprimer sa vision au groupe. C’est là que c’est important d’avoir un capitaine capable de transmettre un message…

« Quand tu parles à un joueur, parfois, il se dit : “Trotz est sur mon dos.” Quand ça vient du capitaine, il peut se dire : “Attends, l’entraîneur a peut-être raison là-dessus.” Le capitaine est l’extension du personnel d’entraîneurs. Shea comprend le message et il le transmet. Les jeunes à Montréal se comportent bien et ça vient de ce que Shea transmet. »

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10 mars 2020. Le 1000match est toujours prévu le 1er avril, mais la pandémie commence à frapper le monde du sport en plein visage. Deux jours plus tôt, le tournoi de tennis d’Indian Wells est annulé.

Dans la LNH, on continue à jouer, mais les mesures évoluent d’heure en heure. À l’entraînement matinal des Predators au Centre Bell, les journalistes font leurs entrevues comme à l’habitude, mais dans un corridor, pas dans le vestiaire. Le soir, le Canadien n’ouvrira pas son vestiaire ; les joueurs viendront plutôt répondre aux questions dans la salle de conférence de presse.

Avec le recul, il était clair que le 1000match n’aurait pas lieu le 1er avril à Nashville. Mais à l’époque, ce n’était pas si évident.

PHOTO MIKE STRASINGER, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Shea Weber a été le capitaine des Predators de Nashville.

Avec les Predators en ville, Weber est un sujet incontournable. « Il a été là longtemps. S’il ne peut pas jouer son 1000match ici, le faire à Nashville serait sans doute spécial pour lui », estimait Ryan Ellis, son ancien collègue à la ligne bleue.

Aucun doute, les Predators auraient souligné comme il se doit ce 1000match. Cette organisation avait bien fait les choses lors du retour de Weber à Nashville, le 3 janvier 2017, réussissant presque à percer son flegme habituel.

L’hommage était-il prêt ?

Un relationniste des Predators refuse d’y répondre, prétextant que l’organisation refuse de parler de moments hypothétiques. « Par contre, étant donné l’importance de Shea dans l’organisation, on peut présumer que nous avions planifié quelque chose de spécial. »

Nous voici, donc, à ce 1000match. Notez l’absence de commentaires de Weber dans ce dossier. Les journalistes montréalais ont demandé au Canadien de le rendre disponible en conférence lundi, le matin de son 999match. Mais Weber a refusé, préférant attendre le jour même du match.

Avec tout ce qui s’est passé pour retarder ce moment, on peut le comprendre de ne pas vouloir s’exprimer à l’avance !