Jonathan Drouin est fou de hockey. Tellement qu’il aimerait parfois avoir un interrupteur, dans sa tête, pour cesser d’y penser. Portrait d’un jeune homme studieux, curieux et sensible, qui a l’ambition de devenir entraîneur.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Imaginez une pyramide des amoureux du hockey. Du plus passif au plus épris. À la base, vous trouveriez les amateurs. Au-dessus, les partisans. Puis les maniaques. Puis tout en haut, debout sur l’unique pierre au sommet, Jonathan Drouin.

« Jonathan, c’est un junkie de hockey », illustre son ancien entraîneur dans le midget, Jon Goyens. « C’est sûrement le joueur qui regarde le plus de matchs à la télé », ajoute l’entraîneur adjoint du Canadien, Dominique Ducharme.

Jonathan Drouin aime tellement le hockey que le soir, en se couchant, il lui arrive d’imaginer des jeux sur une patinoire. Un peu comme Beth Harmon, l’héroïne de la série The Queen's Gambit, qui joue aux échecs sur le plafond de sa chambre. « Je fais beaucoup de visualisation, confie-t-il. Mais des fois, c’est trop. [J’]aimerais trouver l’interrupteur. Le bouton off pour passer à autre chose. Il ne faut pas exagérer. Sinon, ça peut rendre un peu fou... »

***

D’où lui vient cette passion dévorante pour le hockey ?

Pour le découvrir, il faut remonter à la source. Le long de la rivière Rouge, près du mont Tremblant. C’est là que Jonathan a grandi, à l’ombre des décors de carte postale et des pistes de ski. « Je n’ai même jamais skié de ma vie ! »

Son terrain de jeu se trouvait à 10 minutes de la montagne. À Huberdeau, petit village connu dans la région pour son centre jeunesse du même nom. C’est d’ailleurs là que travaillaient ses parents, Serge Drouin et Brigitte Dufour. Ils n’avaient pas à marcher longtemps – leur cour était mitoyenne avec celle de leur lieu de travail.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DU CANADIEN DE MONTRÉAL

Les parents de Jonathan Drouin, Serge Drouin et Brigitte Dufour, lors d’un match du Canadien en 2017

Chez les Drouin, le sport est au cœur de la vie familiale. Serge est un bon hockeyeur, qui a évolué dans le junior élite. Maxime, son fils aîné, est un passionné de motoneige, de motocross et des X Games. Jonathan, le cadet, s’intéresse à tout. Baseball. Soccer. Tennis. Jamais en compétition. Seulement pour le plaisir. Mais un sport le fascine plus que les autres.

Le hockey.

Je passais toutes mes journées à la patinoire. Quand je revenais le soir, je regardais le match du Canadien. Et même ceux des autres équipes canadiennes, si je n’avais pas d’école le lendemain.

Jonathan Drouin

À 7 ans, il commence à jouer officiellement au sein d’une équipe. Ses débuts sont difficiles – il n’aime pas patiner. Ça lui prendra un an pour surmonter ses craintes. Une fois qu’il maîtrise la technique, il devient un des meilleurs joueurs de la région. En parallèle, son père l’amène régulièrement au centre jeunesse pour jouer au hockey-balle avec les autres enfants. Une expérience marquante.

« J’allais jouer avec eux. C’était le fun pour moi. Quand j’étais jeune, je ne réalisais pas tout [de leur situation]. Mais plus je vieillissais, plus je saisissais ce qui se passait. J’ai vite compris que ma famille était là pour moi, pour me soutenir dans le hockey, alors que les autres enfants n’avaient pas eu cette chance. »

Et des sacrifices, Serge et Brigitte en ont fait. Surtout à partir du niveau pee-wee, lorsque Jonathan s’est joint à l’équipe élite de la région... à Mirabel. « C’était à une heure et demie de route de chez nous. Trois fois par semaine. Mes parents en faisaient, du millage. Encore aujourd’hui, je les remercie. Mon père n’a jamais dit non à un seul entraînement. »

À 12 ans, il se distingue nettement des autres. Son coup de patin ne souffre plus d’aucune comparaison. Dans sa tête, son avenir est déjà tracé. « Je n’ai jamais vraiment pensé que je ne jouerais pas au hockey. Que ce soit en Europe ou ailleurs. Je savais que je voulais faire ça. Même à l’école, je savais qu’à terme, je serais hockeyeur. »

L’observateur

À 15 ans, Jonathan Drouin quitte Huberdeau et déménage avec sa mère dans un appartement de l’ouest de l’île de Montréal. Son père les retrouve lorsqu’il est en congé, les fins de semaine. Jonathan se joint alors aux Lions du Lac Saint-Louis, une des meilleures formations midget AAA au pays. Cette équipe est réputée pour être un bon tremplin vers les universités américaines.

Dans cet environnement anglophone, il trouve rapidement ses aises. Étonnant ? Pas du tout. Ce que peu de gens savent, c’est que Jonathan Drouin a une grand-mère anglophone, du côté de son père. Ça lui a permis d’obtenir une dérogation pour pouvoir étudier en anglais.

Le matin, Jonathan étudie à l’école secondaire de Pierrefonds, où il est un bon élève – « autour de 75-80 % ». Le reste du temps ? Il est à l’aréna, où les entraîneurs des Lions l’initient à la vidéo. « Les coachs m’ont fait comprendre que si tu veux atteindre un autre niveau comme joueur, tu dois être attentif à ces choses-là. Tu dois pouvoir regarder une vidéo sur toi-même quand ce n’est pas un bon match. Encore aujourd’hui, je fais beaucoup de vidéo. »

Jonathan, c’est un student of the game. Il apprenait vite, c’était fou.

Jon Goyens, son entraîneur chez les Lions

« Un jour, il est entré dans mon bureau et m’a dit : “Coach, j’aimerais ça jouer à gauche en supériorité numérique. J’ai regardé les vidéos de [Pavel] Datsyuk, et ça m’inspire.” Il m’a ouvert les yeux. Après, notre première unité en supériorité numérique est devenue exceptionnelle », ajoute Jon Goyens. En séries, son protégé inscrit 28 points en 15 matchs, ce qui lui a valu d’être sélectionné au deuxième rang dans la LHJMQ.

Sauf que Jonathan Drouin avait un autre rêve : aller jouer dans la NCAA. L’automne suivant, il demande à Jon Goyens de l’accompagner à Boston, pour faire la tournée des universités. Il tombe sous le charme des campus, plus bucoliques que celui de l’école secondaire de Pierrefonds, il faut le reconnaître.

« J’ai visité Northeastern, Boston College, Boston University. J’ai tripé. Sur l’aréna. Les gyms. Les cafétérias. Anthony [Duclair] et moi étions censés [aller y jouer]. Sauf qu’Anthony a choisi d’aller [avec les Remparts] à Québec. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Jonathan Drouin à l’aéroport, quelques heures avant la séance de repêchage de la Ligue nationale de hockey, en 2013

Quelques semaines plus tard, Jonathan Drouin fait à son tour le saut dans la LHJMQ. Avec les Mooseheads de Halifax, une superpuissance qui compte dans ses rangs le meilleur espoir au pays, Nathan MacKinnon. Dominique Ducharme, aujourd’hui entraîneur adjoint avec le Canadien, est l’entraîneur qui l’a accueilli en Nouvelle-Écosse.

« Jonathan n’a pas dominé dès son arrivée. Ça lui a pris deux, trois mois pour s’adapter. C’est un observateur. Il a besoin de sentir ce qui se passe. Il est encore comme ça aujourd’hui. C’est un gars studieux. Il adore analyser le jeu. »

Observateur.

Studieux.

Ce sont des mots que j’ai souvent entendus de ses proches, en préparant ce portrait. On me l’a aussi décrit comme un jeune homme réservé. Introverti. Analytique. Difficile d’approche, sans toutefois être condescendant. « Il a besoin d’apprendre à connaître les autres, explique Dominique Ducharme. Mais une fois qu’il est à l’aise, il n’est pas gêné. Tu peux le voir avec ses coéquipiers. Ce n’est pas le clown du groupe, mais il aime avoir du plaisir avec eux. »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Jonathan Drouin

Dans une entrevue avec TVA Sports, le DG du Canadien, Marc Bergevin, a souligné un autre trait de caractère de son ailier gauche de 25 ans : sa sensibilité. « Jo, c’est une bonne personne. C’est un petit gars peut-être un peu sensible [à l’intérieur]. »

J’ai demandé à Jonathan Drouin s’il se reconnaissait dans la description de son patron.

« C’est sûr. Je prends les choses à cœur. Quand je n’ai pas eu un bon match, tu n’es pas obligé de me le dire. Je suis dur envers moi-même. Mes parents étaient exigeants aussi. Mon père exigeait que je travaille fort. Il y a des matchs où je faisais quatre points, mon père savait que je m’étais traîné les pieds un peu. Il n’était pas malheureux ou mécontent. Mais je devais toujours mettre l’effort. Mon père faisait des heures supplémentaires. Il pouvait travailler 18 heures de suite. Si j’allais me traîner les bottes à Mirabel, ça ne lui faisait pas plaisir [rires]. »

L’apprenti

Après des débuts mitigés dans la Ligue nationale – marqués par une grève et des attentes non comblées –, Jonathan Drouin commence à trouver son erre d’aller. Avant sa blessure au poignet, la saison dernière, il était le meilleur attaquant du Tricolore. En séries, il fut le meilleur marqueur de l’équipe. Depuis le début de la saison, le trio qu’il forme avec Nick Suzuki et Josh Anderson est dominant.

Ses succès, Jonathan Drouin les attribue entre autres à sa préparation.

Des gens disent qu’on peut naître avec un talent. Je ne crois pas vraiment à ça. C’est peut-être vrai pour des gars comme [Connor] McDavid. Mais j’ai passé beaucoup d’heures sur la patinoire à pratiquer.

Jonathan Drouin

« Dans le pee-wee, dans le bantam, je commençais le hockey d’été une semaine après la fin de la saison d’hiver. Je n’ai jamais vraiment arrêté », ajoute-t-il.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Jonathan Drouin

Il passe aussi beaucoup de temps à analyser les systèmes de jeu des autres équipes, confirment ses entraîneurs. Jon Goyens raconte une anecdote pour le démontrer. La scène se déroule en janvier 2016. Drouin, mécontent de son renvoi dans la Ligue américaine, a quitté le Lightning de Tampa Bay. Il est revenu s’entraîner à l’aréna des Lions du Lac St-Louis, à Dollard-des-Ormeaux.

Un jour, Goyens l’invite à dîner dans un restaurant du Marché de l’Ouest. Les deux hommes discutent des Lions. « Je cherchais à améliorer notre avantage numérique. Jonathan me dit : “Essaie celui des Sharks. Ou untel. Ou un autre.” Il les connaissait tous par cœur. Je lui ai demandé s’il pouvait venir montrer quelques trucs aux gars à l’entraînement de l’après-midi. “Avec plaisir”, m’a-t-il répondu. On a trouvé ses vieilles séquences avec les Lions. Ses vidéos à la Coupe Memorial. Quand les gars sont rentrés dans le bureau et qu’ils l’ont vu, ils étaient tellement excités. Et Jo a pris le contrôle en disant : “Toi, va ici, toi, va là.” »

Résultat ? Dans les semaines suivantes, l’efficacité des Lions en supériorité numérique est passée au-dessus de 40 % ! Trois mois plus tard, contre toute attente, les Lions remportaient le championnat québécois et atteignaient la demi-finale canadienne.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Jonathan Drouin avec le Lightning de Tampa Bay, lors d’un match au Centre Bell

Après avoir entendu cette histoire, j’ai demandé à Jonathan Drouin s’il aimerait être entraîneur un jour.

« Oui. À 100 %. Je n’ai pas fini ma carrière. Loin de là. Mais c’est certain que j’y ai déjà pensé. Je me vois rester dans le hockey. J’aime ça regarder certains joueurs. Je peux voir certaines choses que pas grand monde voit. Je suis capable rapidement de savoir si un joueur a le sens du hockey ou non. »

« J’aimerais ça m’asseoir avec un directeur général pour [tout] comprendre. Steve Yzerman avait fait ça avec Ken Holland. Quand j’étais avec Steve à Tampa, je lui demandais des fois : pourquoi tu fais cela ? Pourquoi tu renvoies ce gars-là [aux mineures] ? Je voulais comprendre les transactions. J’ai toujours été intéressé de savoir comment ça fonctionne. »

Mais à court terme, précise-t-il, « je dois me concentrer sur ma carrière de joueur ». Une carrière maintenant sur les rails, à la hauteur de celle à laquelle il a rêvé, enfant, à l’ombre du mont Tremblant.