« C’est probablement le meilleur entraîneur que j’aie eu de ma vie. Il vous dira les choses comme elles sont, le plus honnêtement du monde. Quand ça va bien comme quand ça va mal. Il va me manquer. »

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Ces éloges, c’est Josh Anderson qui les a prononcés, en octobre dernier, quelques jours après avoir été échangé au Canadien de Montréal. En entrevue téléphonique avec La Presse, il s’exprimait alors à propos de John Tortorella, son entraîneur à Columbus.

On passe la parole à Anthony Duclair, en décembre 2019, toujours sur Tortorella.

« J’ai tellement de respect pour lui et il en a envers moi. Après mon échange [de Columbus à Ottawa], on s’est textés. Je suis content d’avoir été coaché par lui et d’avoir pu apprendre avec lui. »

C’est peu dire que la lecture d’Anderson et de Duclair sur l’homme de 62 ans diffère quelque peu de celle qu’en fait ces jours-ci Pierre-Luc Dubois.

Un nouveau chapitre de la relation tumultueuse entre le Québécois et « Torts » s’est écrit, jeudi soir, lorsque l’entraîneur a cloué Dubois au banc contre le Lightning de Tampa Bay et lorsqu’il a limité le prolifique jeune homme à moins de quatre minutes sur la glace.

Et cela faisait suite, il y a quelques mois, à l’intervention musclée (le mot est faible) qu’avait servie Tortorella à son joueur de centre au début de la série préliminaire contre les Maple Leafs de Toronto, l’été dernier.

> Voyez l’altercation (en anglais)

Blanchi à ses deux premiers matchs à Toronto, Dubois avait répondu avec 10 points au cours des 8 rencontres suivantes.

Tortorella a toujours été reconnu comme un entraîneur dur, mais qui, au final, sait être juste. De Duclair, il avait même dit qu’il n’était pas certain qu’il sache « jouer au hockey ».

Si cette remarque a pu être pardonnée, il y a résolument une vie après un conflit entre un entraîneur et son joueur.

« Payé pour coacher »

Au cours d’un point de presse, vendredi, Dubois ne semblait pas vouloir s’épancher sur la situation inconfortable dans laquelle il est plongé.

Visiblement préparé à affronter les questions à ce sujet, il s’est entêté à répéter, en anglais comme en français, des lignes convenues.

« Je n’ai pas joué au niveau que je peux atteindre. Je dois être meilleur. » Difficile de le contredire, vu son seul point (un but) en cinq matchs cette saison. Au cours des quatre premières rencontres, son temps de glace a oscillé de 15 min à 18 min 30 s.

Dubois, encore : « Ce n’est pas la première fois que Torts ou un autre entraîneur me garde au banc ou garde un autre joueur. » En effet.

Enfin, ceci : « Les coachs sont payés pour coacher et les joueurs pour jouer. »

C’est là que Dubois ne paraît pas bien. On peut – très aisément – s’opposer aux méthodes de Tortorella. Tenter de « casser » un joueur en public relève de pratiques d’une époque révolue. L’évolution des modes de gestion, dans le sport comme ailleurs dans le monde du travail, tend à faire disparaître la proverbiale « méthode forte », surtout auprès d’une jeune génération plus encline à poser beaucoup de questions.

PHOTO CHRISTOPHER HANEWINCKEL, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

John Tortorella, entraîneur-chef des Blue Jackets de Columbus

Or, qu’on soit pour ou contre son style, Tortorella a fait son boulot en clouant au banc un joueur… qui ne faisait pas le sien.

La séquence qui a fait le tour des réseaux sociaux jeudi soir ne fait pas bien paraître le Québécois. On l’aperçoit se traîner les pieds sur la patinoire et étirer sur plusieurs secondes son retour au banc.

> Voyez la séquence

Ça n’a pas passé et il n’a plus joué.

Or, le problème était plus profond, a expliqué Tortorella, vendredi, au cours d’un laïus à ce sujet.

Je n’ai pas cloué Dubois au banc à cause d’une seule présence. Ça témoigne de ce qu’il fait depuis quatre ou cinq matchs. Je ne vais pas permettre que notre culture change.

John Tortorella, entraîneur-chef des Blue Jackets de Columbus, à propos de Pierre-Luc Dubois

Un gars parmi d’autres

L’entraîneur était lancé. Cette « culture » animée par un esprit collectif est celle qui, selon lui, a permis à un club comme les Blue Jackets de boucler des saisons gagnantes dans un petit marché et parfois sans joueur vedette.

Sans pointer directement Dubois, il a indiqué qu’une partie « éreintante » de son travail consistait à composer avec les « différents types d’athlètes » du hockey d’aujourd’hui. Notamment les prima donna.

Mon travail, et je le prends au sérieux, c’est de monitorer l’attitude, l’effort des joueurs, le genre de coéquipiers qu’ils sont, leur manière d’adhérer au concept d’équipe…

John Tortorella

Pour lui, Dubois est « un gars parmi d’autres dans une formation de 23 joueurs ». Un groupe d’individus qu’il dit traiter « sans égard à l’argent qu’ils gagnent, leur rang de repêchage, qu’ils soient joueurs autonomes ou non, qu’ils jouent sur le premier ou le quatrième trio ».

Le Québécois ne le cache pas : il a demandé une transaction. À seulement 22 ans, et avec un nouveau contrat raisonnable (10 millions étalés sur deux ans), il devrait aisément trouver preneur. Selon Pierre Lebrun, de TSN, une vingtaine d’équipes, dont le Canadien, auraient levé la main.

Sa situation, a insisté Tortorella, n’a rien à voir avec celle d’Artemi Panarin ou de Sergei Brobrovsky, dont il était connu qu’ils voulaient quitter Columbus au terme de la saison 2018-2019. Les deux Russes ont toutefois été de « vrais pros » jusqu’à leur départ, selon Torts.

« C’est à [Dubois] de gérer la situation. On a été honnêtes avec lui. Le reste lui revient sur la glace. »

La balle est maintenant dans son camp. Vincent Lecavalier a surmonté ses différends avec Tortorella avant de gagner la Coupe Stanley, a écrit Marc de Foy, du Journal de Montréal. À moins d’un miracle maintenant, la relation entre l’entraîneur et Dubois ne connaîtra vraisemblablement pas cette consécration.

« Comme joueur de hockey, on veut être sur la glace, faire une différence et aider ses coéquipiers », a encore dit Dubois, vendredi.

S’il n’est pas échangé au cours des prochaines heures, ce sera à lui de tenir parole et de permettre à son DG de régler le dossier une fois pour toutes. D’autres avant lui ont su « être meilleurs » quand le torchon brûlait entre eux et Tortorella. C’est son tour.