(EDMONTON) Samedi soir, Jake Evans faisait tranquillement ses étirements pendant la période d’échauffement à la Place Rogers d’Edmonton. Tranquillement, jusqu’à ce qu’une voix le sorte de sa bulle.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

« Hé ! Grosse tête ! Je ne peux pas croire que ta tête est encore aussi grosse par rapport à ton corps ! »

Cette voix était celle de Connor McDavid. Les deux se sont connus comme rivaux dans le hockey mineur torontois. McDavid est né en 1997, mais en raison de son grand talent, il jouait avec les 1996, l’année de naissance d’Evans.

« On a des amis communs, on s’est vus quelques fois, mais là, ça devait faire six ou sept ans que je ne l’avais pas vu et il me parle de ma grosse tête ! a raconté un Evans amusé, au bout du fil. À l’époque, il avait eu vent que Big Head était mon surnom dans l’équipe, et il m’a toujours taquiné avec ça. »

On devine toutefois que McDavid avait moins le goût de rire deux heures plus tard. C’est en effet sa passe qu’Evans a interceptée en deuxième période, pendant un avantage numérique des Oilers. Evans est alors parti à toute vitesse et a marqué en saisissant son propre retour.

« Quand tu affrontes l’avantage numérique d’Edmonton, Connor McDavid, Leon Draisaitl… tu ne cherches pas vraiment à marquer. Tu veux juste les neutraliser. D’avoir eu cette chance était assez spécial. »

Vieux ennemis

C’était une des rares présences d’Evans contre McDavid samedi. Claude Julien s’en est surtout remis à Phillip Danault et Nick Suzuki pour surveiller le meilleur joueur au monde, une tâche un peu lourde pour une recrue.

PHOTO JASON FRANSON, LA PRESSE CANADIENNE

Connor McDavid (97) et Nick Suzuki (14) durant la deuxième période du match Canadien-Oilers, le 16 janvier

Mais à une autre époque, patiner dans les culottes de McDavid était précisément le rôle d’Evans. La recrue du Canadien estime avoir affronté McDavid « une bonne trentaine de fois ». Le plus récent duel : en 2012 en finale de l’OHL Cup, tournoi regroupant les meilleures équipes midget de l’Ontario et quelques clubs américains.

McDavid était membre des Marlies de Toronto, une équipe qui comptait deux autres futurs choix de premier tour dans la LNH, soit Sam Bennett et Josh Ho-Sang. Selon les données d’Elite Prospects, le capitaine des Oilers débarquait en finale avec 18 points… en 6 matchs !

Les Marlies étaient les grands favoris pour cette finale contre les Rebels de Mississauga. « Ils gagnaient des matchs 15-0, c’était fou, se souvient Evans. Nous, on les avait affrontés environ huit fois pendant la saison, et ils avaient gagné au moins six fois, parfois par cinq ou six buts d’avance. »

Pour la finale, c’est à Evans que revenait la tâche de surveiller McDavid.

« Même plus jeune, il était si intelligent, responsable, et il ne trichait pas, raconte Geoff Schomogyi, entraîneur-chef de Mississauga à cette époque. Donc, ce n’était pas comme si on l’avait pris à part pour lui dire qu’il allait affronter McDavid. Il savait, tout simplement, que c’était son rôle. Il l’a neutralisé et il était fier de le faire. Il n’est pas aussi rapide que lui – personne ne l’est –, mais il restait du bon côté de la rondelle. »

PHOTO FOURNIE PAR GEOFF SCHOMOGYI

Jake Evans et Geoff Schomogyi

Les Rebels ont finalement causé la surprise, l’emportant 2-1 en prolongation. McDavid a obtenu une mention d’aide sur l’unique but de son équipe. « Un des matchs préférés de ma vie », nous a dit Evans.

« Ce n’était pas une tâche facile. Je sais qu’il est incroyable maintenant, mais dites-vous qu’il était encore meilleur, encore plus dominant au hockey mineur. Il faisait juste partir avec la rondelle et il patinait. J’essayais simplement de lui compliquer la vie. Même s’il a eu un point, je pense qu’on l’a assez bien contenu. »

Trajectoires divergentes

C’est là que les destins d’Evans et de McDavid se sont séparés.

À l’automne 2012, McDavid débarquait dans la Ligue junior de l’Ontario à 15 ans, en vertu de son statut de joueur exceptionnel. Après trois ans à changer l’eau en vin, il a été repêché par les Oilers au tout premier rang en 2015 et il totalise déjà 474 points dans la LNH… à 24 ans.

« Je suis encore surpris de le voir aller, ajoute Evans. Il fait encore ce qu’il nous faisait quand on était jeunes. Quand il se met à patiner à pleine vitesse, ça ressemble à des jeux de hockey mineur tellement il est supérieur. »

PHOTO TIRÉE DU SITE ONTARIOHOCKEYLEAGUE.COM

Jake Evans (en bas à gauche complètement) à l’OHL Cup en 2012

Evans a quant à lui joué les deux saisons suivantes dans l’OJHL, une ligue de junior A, afin de préserver son admissibilité dans la NCAA. En 2014, il s’est joint aux Fighting Irish de l’Université Notre Dame, où il a passé quatre ans, tout en obtenant son diplôme en gestion.

« Jake a une bonne tête de hockey, décrit Geoff Schomogyi. Il voit bien la patinoire. Sa faiblesse, c’était son coup de patin. Il y a remédié pour atteindre la LNH, mais il a toujours eu l’intelligence. Je suis content pour lui parce qu’il semble avoir trouvé un bon rôle à Montréal. »

C’est donc grâce à ce travail de longue haleine que, neuf ans plus tard, Evans a fini par rejouer sur la même patinoire, dans la même ligue, que le phénomène McDavid. Il n’a pas encore atteint le point où il est confronté régulièrement au numéro 97, mais s’il continue à progresser comme centre défensif, qui sait ?

« Au point où j’en suis, je sais que quelques mauvais matchs peuvent me mettre en difficulté. Donc je travaille fort et je veux jouer en ayant confiance que je suis à ma place, mais sans l’arrogance de penser que mon poste est assuré.

« On savait tous que Connor allait se rendre, mais ce n’était pas aussi sûr pour moi. On a pris des chemins différents, on n’avait pas le même potentiel. Mais c’est assez cool d’être sur la patinoire avec le meilleur joueur au monde. »

On remet ça lundi soir.