Ce n’est pas qu’une impression : depuis 18 ans, la présence des gardiens de but québécois est en chute libre dans la LNH. Les causes sont multiples, complexes. Mais l’espoir de sauver une spécialité bien d’ici n’est pas totalement disparu.

Publié le 16 janv. 2021
Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Quinze ans.

Cela fera 15 ans, en juin prochain, qu’a été repêché le tout dernier Québécois devenu un gardien pleinement établi dans la LNH. En 2006, les Kings de Los Angeles sélectionnaient Jonathan Bernier au tout premier tour (11e au total).

Cette saison-là (2005-2006), neuf gardiens natifs de la province avaient obtenu au moins 30 départs. Martin Brodeur était au sommet de sa carrière. Roberto Luongo entrait dans ses années les plus fastes. Jean-Sébastien Giguère était à un an de soulever la Coupe Stanley. Un tout jeune Marc-André Fleury tentait de survivre devant le filet des pauvres Penguins de Pittsburgh.

Quinze ans plus tard, les gardiens québécois ont presque été complètement effacés du paysage de la LNH. À la suite de la retraite surprise de Corey Crawford, seuls Bernier et Fleury occupent l’un ou l’autre des 62 postes réguliers du circuit. C’est notre collègue Martin Leclerc, de Radio-Canada, qui a d’abord soulevé cet état de fait la semaine dernière.

Louis Domingue a momentanément appartenu à ce groupe, mais il est désormais considéré comme un troisième gardien.

Trois fois au cours des cinq dernières années, aucun homme masqué d’ici n’a été repêché – cinq l’ont toutefois été en 2018, et 16 au total depuis 2011. Du groupe, seuls Samuel Montembeault (25 matchs) et Antoine Bibeau (4) ont vu de l’action dans la LNH à ce jour.

Ni plus ni moins qu’un fleuron national à une certaine époque, les gardiens québécois n’ont plus la cote dans la LNH. Après avoir connu leur apogée au tournant du nouveau millénaire, leur présence est en décroissance constante depuis 2003, révèle une compilation de La Presse.

Aux fins de l’exercice, nous avons calculé la proportion des départs (présence devant le filet au début d’un match) accordés à des Québécois par rapport à tous les matchs disputés dans la LNH depuis 1960.

Au milieu des années 60, jusqu’à 51,4 % des départs ont été donnés à des gardiens d’ici. Facile, direz-vous, puisque seulement six équipes évoluaient dans la ligue. Et ce n’est qu’en 1965 que les équipes ont été tenues d’avoir deux gardiens dans leur formation à chaque match.

La présence québécoise fléchit légèrement au moment où l’expansion de 1967 double le nombre d’équipes, mais demeure élevée (plus de 30 %) pendant la décennie 1970. Une chute s’amorce dans les années 80 à la suite de la fusion de la LNH avec l’Association mondiale de hockey, qui marque, notamment, l’arrivée des premiers Européens sur les patinoires nord-américaines.

Un creux est atteint en 1988-1989, mais c’est alors que s’amorce une fulgurante montée qui culmine en 2002-2003 : cette saison-là, dans une ligue à 30 équipes, des Québécois obtiennent près du tiers (31,3 %) des départs. Martin Brodeur remporte le trophée Vézina et la Coupe Stanley.

L’euphorie est toutefois de courte durée. En cinq ans, la proportion perd 10 points de pourcentage (21,7 % en 2007-2008). Au cours des cinq années suivantes, 10 autres points retranchés (11,9 % en 2012-2013).

Le plancher historique a été atteint la saison dernière, alors qu’à peine 7 % des départs ont été donnés à des Québécois. Seulement trois d’entre eux (Fleury, Crawford et Bernier) ont alors disputé la majorité des matchs de leur équipe.

La remontée attendra

Selon toute vraisemblance, l’empreinte québécoise diminuera encore en 2021 maintenant que Crawford est rentré à la maison. Bernier et Fleury partageront respectivement leur filet avec Tomas Greiss et Robin Lehner, qui viennent tous deux de signer de nouvelles ententes. Leurs responsabilités devraient être diminuées par rapport à la saison dernière.

Chez les Panthers de la Floride, Samuel Montembeault fait toujours partie de la formation principale, mais il devrait être cédé à l’escouade de réserve lorsque Sergei Bobrovsky retrouvera la santé. Il y délogera logiquement son compatriote Philippe Desrosiers.

À Calgary, Domingue a lui aussi été affecté à l’escouade de réserve des Flames, tout comme Alex D’Orio chez les Penguins de Pittsburgh. À Washington, Zachary Fucale fait partie d’un curieux ménage à trois sur l’escouade de réserve des Capitals, avec Pheonix Copley et Craig Anderson. Du mouvement est à prévoir de ce côté.

Pâle souvenir d’une expertise passée : les Québécois demeurent plus représentés chez les gardiens que chez les patineurs. La saison dernière, 6 des 84 cerbères ayant disputé au moins un match étaient québécois, soit 7,1 %, contre 5,3 % chez les défenseurs et chez les attaquants (47 sur 883).

Ce n’est pas véritablement une consolation. Mais il y a de l’espoir, assure-t-on.

« Beaucoup de gardiens se perdent »

PHOTO CHRIS SZAGOLA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Au cours des dernières années, les gardiens canadiens, comme Carter Hart, semblent s’être davantage démarqués dans la LNH que les Québécois.

François Allaire n’a pas seulement inventé le métier d’entraîneur des gardiens. Il a révolutionné l’art de protéger le filet.

Le style papillon, c’est lui. Toute la génération de gardiens qui a suivi, c’est à son école qu’elle a été formée. Le mérite de l’irrésistible augmentation de la présence des Québécois dans la LNH durant les années 1990 lui revient donc naturellement.

Toujours actif dans la ligue, Allaire a aussi été témoin de l’« inévitable » décroissance observée depuis 18 ans.

Du sommet, on ne peut en effet que redescendre. Pendant des années, la préparation des gardiens était une spécialité d’ici. Elle était unique, même au pays : de 1994 à 2004, les Québécois ont exercé un quasi-monopole devant le but de l’équipe canadienne au Mondial junior.

« On était peut-être 10 ou 15 ans en avance sur ce qui se passait ailleurs dans le monde », relate Allaire, qui fait partie du nouveau département d’excellence des gardiens chez les Panthers de la Floride.

De 1985 à 1995, le Forum de Montréal a été le laboratoire de François Allaire et de Patrick Roy, son cobaye. Ensemble, ils ont développé des techniques d’entraînement et de patinage spécifiques à cette position.

Chaque détail était pris au sérieux, jusqu’à l’affûtage des patins, afin qu’arrêter les rondelles ne représente plus « une aventure à chaque tir ».

Expertise

Jusqu’au début des années 2000, le hockey québécois a récolté les fruits de cette expertise, et ses gardiens sont devenus omniprésents dans la LNH. En 2002-2003, toutes équipes confondues, près d’un départ sur trois a été confié à l’un des 18 représentants de la province.

« Avec Patrick Roy, il y a eu une augmentation flagrante du nombre de jeunes qui voulaient devenir gardiens », se souvient David Marcoux, ex-entraîneur chez les Flames de Calgary et les Hurricanes de la Caroline, aujourd’hui établi en Alberta, où il forme des gardiens toute l’année.

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Patrick Roy en septembre 1989

« Plus il y a de jeunes qui veulent commencer, plus on est capables d’en développer de bons », résume-t-il. Soudain, les meilleurs athlètes ne voulaient plus devenir les prochains Mario Lemieux ou Raymond Bourque. Ils voulaient imiter le numéro 33 du Canadien. Le Québec est devenu une véritable pépinière de gardiens professionnels.

En outre, à l’époque, le recrutement des gardiens était déficient, ajoute Marcoux. À l’international, il était quasi inexistant.

Cette ère est révolue depuis longtemps. La raison première est simple : toutes les autres nations de hockey ont emboîté le pas au Québec. Des formateurs comme Allaire ou Stéphane Waite ont voyagé un peu partout en Europe pour faire partager leur expertise. Puis la démocratisation des modes de communication a donné à tous les entraîneurs de la planète la possibilité de décortiquer les techniques d’ici afin de les reproduire chez eux.

« Tout le monde nous a rattrapés, certains nous ont même dépassés, estime Waite. C’est nous qui avons commencé à copier les autres ! »

« Ici, tous les gardiens ont la même technique, ils jouent de la même manière », explique l’actuel entraîneur des gardiens du Canadien de Montréal.

On s’est concentrés à n’en faire que des gardiens, et non de meilleurs athlètes, comme dans la plupart des pays européens. Ça fait 30 ans que je dis aux jeunes : faites d’autres sports, développez d’autres qualités athlétiques.

Stéphane Waite, entraîneur des gardiens du Canadien de Montréal

Il salue toutefois « une prise de conscience », observée depuis quelques années dans la province.

Repêchage

La globalisation du hockey et ses effets sur la présence des gardiens de but québécois ne sont pas un phénomène nouveau. D’autres éléments apparaissent toutefois dans l’analyse des experts.

Les règles entourant le repêchage des joueurs canadiens sont de plus en plus montrées du doigt. Lorsqu’un Américain ou un Européen est sélectionné, son équipe dispose de quatre années complètes avant de lui offrir un contrat. Pour les Canadiens, ce délai est de deux ans.

Ce règlement pèse encore plus lourd sur les gardiens de but, car s’ils atteignent leur apogée au même âge que les patineurs (24 à 27 ans), les postes disponibles sont rares, de sorte que, sauf exception, ils font leurs débuts professionnels plus tard.

« Il y a beaucoup de gardiens qui se perdent », s’attriste François Allaire.

« Un Américain, il a la chance de jouer à l’université jusqu’à 23 ou 24 ans, à un niveau compétitif avec des structures autour de lui, souligne-t-il. Ça lui donne beaucoup de temps pour se développer. Au Canada, il faut que tu sois numéro 1 dans le junior à 17 ans pour être repêché. Si tu as 20 ans et que tu n’as pas de contrat, c’est fini. »

L’Europe donne encore plus d’options. Un joueur non repêché a la chance de terminer son stage junior avant de passer en deuxième division professionnelle de son pays, puis en première division ou dans la KHL.

Sergei Bobrovsky, par exemple, n’a pas été repêché. Mikko Koskinen ne s’est établi en Amérique du Nord qu’à 30 ans.

Tout à coup, on s’aperçoit qu’un gars est devenu un vrai bon gardien et on lui donne un contrat à sens unique de la LNH. C’est deux poids, deux mesures. Le système canadien désavantage ses athlètes.

François Allaire, consultant au département d’excellence des gardiens chez les Panthers de la Floride

Au nord de la frontière américaine, la situation est de plus en plus « frustrante », affirme Maxime Ouellet. L’ancienne gloire des Remparts de Québec, choix de premier tour des Flyers de Philadelphie en 1999, est aujourd’hui mentor auprès de Hockey Québec et travaille de près avec la LHJMQ.

« Il faudrait que la Ligue canadienne s’assoie avec la LNH pour revoir les façons de faire », croit-il.

« No man’s land »

À défaut d’un changement réglementaire, l’une des solutions pour pallier ce désavantage serait une promotion plus efficace du circuit universitaire canadien.

Depuis quelques années, il y a une « vive compétition » entre les établissements du pays pour avoir les meilleurs joueurs-étudiants disponibles, assure Pierre Cholette, directeur de la Centrale de soutien au recrutement de la LHJMQ.

Cela n’empêche pas qu’à l’heure actuelle, les joueurs qui s’y dirigent se retrouvent dans un « no man’s land » inconnu des recruteurs, déplore François Allaire. Pourtant, au début de la vingtaine, ils ont terminé leur croissance. Cela donne « une idée claire » de leur potentiel réel, dit-il.

Lui-même un ancien des Aigles bleus de l’Université de Moncton, Frantz Jean, entraîneur des gardiens du Lightning de Tampa Bay, renchérit : « Ça semble accepté que ce soit une ligue pour finir ta carrière, alors que tu pourrais étudier et poursuivre tes aspirations au hockey en même temps. Pourquoi, aux États-Unis, c’est un tremplin, alors qu’au Canada, c’est mettre un pied dans la tombe ? »

Il se désole que les dépisteurs ignorent « une très bonne ligue » dont le calibre de jeu est comparable à celui de l'ECHL, selon lui.

Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de leadership de la part d’U Sports. Il y a un manque de visibilité, un manque de matchs… En séries éliminatoires, on pourrait créer une formule intéressante pour les réseaux de télé, comme c’est le cas pour le Frozen Four aux États-Unis.

Frantz Jean, entraîneur des gardiens du Lightning de Tampa Bay

À court terme, François Allaire espère que la nouvelle franchise de Trois-Rivières dans l'ECHL comblera ce vide et offrira à d’ex-joueurs de la LHJMQ « une chance d’aller faire leurs preuves ».

Examen de conscience

Une question laisse nos intervenants songeurs : pourquoi les gardiens des autres provinces suscitent-ils plus d’intérêt que ceux du Québec ?

Les derniers Canadiens à s’être démarqués dans la LNH proviennent soit de l’Ontario (Matt Murray, Jordan Binnington, Mackenzie Blackwood), soit de l’Ouest (Carter Hart, Tristan Jarry). Depuis 2011, 16 Québécois – nous excluons les Européens de la LHJMQ – ont été repêchés par une équipe de la LNH, contre 26 Ontariens et 30 représentants des Prairies ou des Rocheuses.

Aucune explication claire ne semble justifier ce phénomène.

On invoque des effets de mode chez les dépisteurs. « C’est cyclique », suggère Marcel Patenaude, directeur Hockey chez Hockey Québec. « Il se compte moins de buts dans l’Ouest », signale Maxime Ouellet. Stéphane Waite est catégorique : les meilleurs espoirs québécois n’ont « rien à envier » à ceux du ROC, si ce n’est leur gabarit.

N’empêche que le hockey d’ici a dû se prêter à un « examen de conscience », selon Ouellet.

Le modèle finlandais fait rêver, avec une intégration verticale complète de l’entraînement des gardiens de but, de la Liiga jusqu’aux ligues mineures régionales.

À défaut d’aller aussi loin, l’idée d’une centralisation des connaissances a fait son chemin. Les entraîneurs de gardiens de la LHJMQ s’échangent désormais leurs techniques, tranchant avec une époque où « tout le monde essayait d’être le nouveau François Allaire », souligne Maxime Ouellet.

Le même genre de travail se fait chez Hockey Québec afin, selon Marcel Patenaude, que tout le monde « utilise le même vocabulaire ». Ainsi, on diminue les chances qu’un talent passe sous le radar et on se donne l’occasion d’encadrer les portiers les plus prometteurs dès un très jeune âge.

Au moment où a frappé la pandémie de COVID-19, l’organisme travaillait également sur un programme de certification pour les entraîneurs de gardiens.

Déjà, les efforts des dernières années commencent à payer, assure Maxime Ouellet.

« La volonté est là de ramener nos gardiens québécois au premier plan », dit-il.

Exemple récent, mais probant : Devon Levi, qui a grandi dans l’organisation de hockey mineur à Lac-Saint-Louis, a été nommé gardien par excellence du récent Championnat mondial junior.

« Dans le contexte mondialisé du hockey, le meilleur gardien du monde de la cohorte 2021 a été développé par l’expertise québécoise, rappelle Frantz Jean. C’est toute une réussite pour Hockey Québec ! »