« Je ne veux pas désillusionner les jeunes, mais plusieurs équipes de la LNH ne les regarderont même pas s’ils mesurent moins de 6 pi 2 po. »

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Directeur hockey chez Hockey Québec, Marcel Patenaude dresse un constat dur, mais lucide, sur la réalité des gardiens de but professionnels d’aujourd’hui.

Les chiffres lui donnent raison : au repêchage de 2020, 16 des 20 gardiens sélectionnés mesuraient 6 pi 2 po ou plus. L’année précédente, c’était 14 sur 21.

Pierre Cholette, qui a travaillé pour la Centrale de recrutement de la LNH au cours des deux dernières années, affirme même avoir entendu au moins un recruteur dire qu’« en bas de 6 pi 3 po, on oublie ça ».

« Je trouve ça dommage, car je pense qu’on élimine de bons espoirs en raison de la taille », dit celui qui est aujourd’hui directeur de la Centrale de soutien au recrutement de la LHJMQ.

Ce constat est cruel, mais il est néanmoins bien réel. Et il donne surtout des maux de tête à la fédération québécoise, qui doit jongler avec son secteur participatif et sa catégorie élite.

Pas besoin de faire vos recherches : les Québécois ne sont pas plus petits que les Russes, les Tchèques, les Américains. Pas même plus petits que les Ontariens.

Et les grands gardiens existent, ici comme ailleurs. Sur dix gardiens québécois repêchés dans la LNH depuis 2014, seulement deux mesuraient moins de 6 pi 2 po : Olivier Rodrigue (2018), des Oilers d’Edmonton, et Devon Levi (2020), des Panthers de la Floride.

La province garde néanmoins la réputation de former de nombreux petits gardiens. Une mauvaise nouvelle à une époque où le gabarit devient un critère d’accession aux rangs professionnels.

C’est plate à dire, mais en Europe, on développe davantage de grands gardiens. Ici, au niveau midget AAA ou dans la LHJMQ, on va prendre le meilleur, peu importe sa taille, au lieu d’en prendre un qui est moins bon techniquement pour le développer, prendre son temps, en faire un bon athlète.

Stéphane Waite, entraîneur des gardiens du Canadien de Montréal

« On ne prend pas ce temps-là parce qu’on veut gagner tout de suite, pas dans quatre ans, poursuit Waite. Je comprends, c’est leur réalité. N’empêche, au Québec, au cours des dernières années, on a produit beaucoup de bons petits gardiens, mais peu d’espoirs de la LNH. »

À ses yeux, un grand gabarit n’est plus qu’un atout parmi d’autres, vu la vitesse et la qualité des tirs.

« Je serais très surpris que ça change, dit-il. Il y a des matchs où le pouce qui te manque, il va te rattraper. »

Décourager des jeunes ?

L’idée est embêtante, mais Hockey Québec se demande si elle ne deviendra pas inévitable : devra-t-on « décourager » de jeunes gardiens plus petits ?

« La problématique est là », reconnaît prudemment Marcel Patenaude, qui souligne par contre le manque de gardiens aux niveaux inférieurs.

En outre, envoyer des joueurs dans la LNH n’est pas l’« objectif unique » de la fédération, rappelle-t-il.

Pierre Cholette, lui, est catégorique. Discriminer les gardiens de 6 pi et moins dans les rangs midget, « tu ne peux pas faire ça ». « Ça n’a aucun sens ! »

« Il ne faut jamais arriver à ça, surtout quand tu sais le nombre de joueurs qui ont une réelle chance de gagner leur vie au hockey, dit-il. Tu ne peux pas pénaliser les 99 % qui n’y parviendront pas. »

Il n’est pas question d’en arriver là, nuance Stéphane Waite.

« Pour l’immense majorité des jeunes, jouer dans le midget AAA ou au junior majeur sera le fait saillant de leur carrière, dit-il. Leur taille ne devrait pas les empêcher de rêver au hockey universitaire, à l’Europe… »

Seulement, il faudra avoir une sensibilité à cet argument si l’on veut que les choses changent, enchaîne-t-il. « On cherche les raisons pour lesquelles il y a moins de gardiens québécois dans la LNH. Ça, c’en est une. »

Même chez ceux qui travaillent avec les meilleurs, il n’y a pas de consensus.

Frantz Jean, du Lightning, affirme lui aussi que « tu ne peux pas, comme adulte, décourager un jeune dans sa passion et ses objectifs ».

Selon moi, on doit développer les jeunes qui sont là, qui veulent travailler, qui sont passionnés. Et les meilleurs vont passer.

Frantz Jean, entraîneur des gardiens du Lightning de Tampa Bay

Contraint dans ce débat de jouer le rôle du bad cop, Stéphane Waite apporte un point de vue supplémentaire.

Propriétaire d’une école de gardiens établie dans trois villes du Québec, il travaille depuis trois décennies avec des jeunes de 8 à 15 ans. Lorsque La Presse lui a demandé comment il aborderait cet enjeu avec un athlète élite de 15 ans au petit gabarit, il a convenu que « ça arrive que des gardiens de moins de 6 pi percent chez les pros ».

« Mais ils ne peuvent pas être comme les autres, insiste-t-il. Il faut qu’ils soient plus patients sur leurs pieds, que leurs déplacements latéraux soient plus rapides, que leur temps de réaction soit nettement inférieur à la moyenne. »

« Je leur dis : à talent égal, le grand va passer, conclut-il. Alors, développez quelque chose de spécial. »