Au cours des prochaines semaines, nous vous offrirons une analyse de chacun des repêchages du Canadien depuis 2003. Cette cuvée coïncide avec l’entrée en poste de Trevor Timmins à titre de directeur du recrutement amateur chez le CH. Nous replongerons dans le contexte de l’équipe à la veille de chaque cuvée, rappellerons les déclarations enthousiastes de l’époque, avant de terminer avec le bilan.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

LE CONTEXTE

Le Canadien est à la croisée des chemins en juin 2009. Bob Gainey avait pris les moyens pour gagner, en cette première de deux années de célébrations du centenaire de l’équipe. Mais les revers de fortune n’ont cessé de s’accumuler.

Les frères Sergei et Andrei Kostitsyn ont été impliqués dans un scandale. Ils auraient des liens avec des membres du crime organisé montréalais. La production d’Andrei a chuté de 53 à 41 points. Sergei, brillants en séries le printemps précédent, a obtenu 23 points, dont 8 buts, en 53 matchs.

Un autre brillant jeune joueur de l’équipe, Chris Higgins, ferait aussi joyeusement la fête. Il a obtenu seulement 23 points en 57 matchs, après une saison de 52 points, dont 27 buts.

Robert Lang, acquis en début de saison pour un choix de deuxième ronde, se blesse gravement en décembre alors qu’il a amassé 39 points en 50 matchs. Alex Tanguay, acquis au coût de choix de première et deuxième ronde, tombe au combat lui aussi et est limité à 50 matchs. Il a 41 points. On lui demandera de revenir au jeu en séries malgré une épaule en compote.

L’entraineur Guy Carbonneau paye pour le manque de discipline de ses ouailles. Il est congédié en mars, remplacé par Bob Gainey lui-même.

Le Canadien fait patate en séries, après une saison en demi-teinte de 93 points et le huitième rang dans sa conférence. Il est éliminé sèchement en quatre matchs par les Bruins. Ceux-ci dominent par un score combiné de 17-6.

En mai, Jacques Martin quitte son poste de DG des Panthers de la Floride pour accepter de diriger le Canadien. Le CH est sur le point d’être vendu par l’Américain George Gillett à la famille Molson.

Bob Gainey prévoit aussi un remaniement majeur à sa formation. Les rumeurs d’un échange avec le Lightning de Tampa Bay ne veulent pas mourir. L’avenir des joueurs autonomes Saku Koivu, Alex Kovalev, Robert Lang, Alex Tanguay, Mike Komisarek, Francis Bouillon et Mathieu Schneider est toujours en suspens.

Pour oublier les drames de l’hiver, les fans rêvent à sa prochaine vedette francophone, Louis Leblanc, l’un des bons espoirs disponibles à ce repêchage. Il a été dominant à ses années Midget AAA et vient d’amasser 60 points en 59 matchs avec les Lancers d’Omaha, dans l’USHL. Il fréquentera Harvard dès l’an prochain, c’est un jeune homme sérieux qui ne risque pas de passer ses nuits dans les bars montréalais, contrairement à la bande de jeunes joueurs indisciplinés de l’équipe actuelle…

LES CHOIX

Le repêchage se tient à Montréal, au Centre Molson, dans le cadre des célébrations du centenaire. Sans surprise, John Tavares (Long Island), Victor Hedman (Tampa Bay) et Matt Duchene (Colorado) constituent les trois premiers choix.

Le Canadien détient le 18e choix. Au fil des annonces au micro, on entend les murmures dans un Centre Molson plein à craquer : Louis Leblanc est toujours disponible.

Au 16e rang, le Wild du Minnesota repêche le défenseur Nick Leddy. Un autre défenseur, le Suédois David Rundblad, suit. Bob Gainey, Jacques Martin et Trevor Timmins sont les premiers à monter sur l’estrade. Puis le propriétaire George Gillett, dont c’est la dernière sortie publique à Montréal, et le reste des recruteurs.

Trevor Timmins s’approche du micro et s’adresse aux fans en français.

-Bonsoir, et merci à tous nos partisans. Le club de hockey Canadien est heureux de sélectionner, des Lancers d’Omaha, de la USHL, résidant de Kirkland, Québec, Louis Leblanc !

La foule se lève d’un bond et se met à scander le prénom du jeune homme : Louis ! Louis ! Louis !

Les partisans attendaient ce moment depuis plusieurs semaines. On imagine mal Timmins, dans ce climat d’effervescence, gâcher la fête en annonçant avoir repêché un autre obscur Américain d’une école secondaire, Chris Kreider, ou un membre du programme de développement américain comme Kyle Palmieri.

Les fans de l’équipe en ont soupé des Américains. Mike Komisarek et Chris Higgins, les premiers choix de l’équipe en 2001 et 2002 respectivement, ont connu des saisons décevantes et en sont déjà à leurs derniers pas avec le club.

Le premier choix en 2006, David Fischer, issu d’une école secondaire comme Kreider, a déjà 21 ans et il ne semble pas progresser à l’Université du Minnesota.

Les deux choix de première ronde en 2007, Ryan McDonagh et Max Pacioretty, ne se développent pas assez vite au goût des partisans. McDonagh est toujours à l’Université du Wisconsin deux ans après avoir été repêché et sa production offensive est modeste. Pacioretty a fait le saut chez les pros le printemps précédent, mais il a marqué seulement trois buts et amassé huit passes en 34 matchs à Montréal. Pendant ce temps, le Québécois David Perron, repêché quelques rangs plus loin, obtenait une première saison de 50 points chez les Blues à seulement 20 ans.

Le CH n’a plus de choix de deuxième ronde. Bob Gainey l’a cédé un an plus tôt dans l’échange pour Alex Tanguay. Le choix de deuxième ronde obtenu pour Cristobal Huet en février 2008 a été cédé aux Thrashers d’Atlanta pour le joueur de location Mathieu Schneider.

Dommage car à compter du 45 rang, Robin Lehner, Brian Dumoulin, Dmitry Orlov, Tyson Barrie et un certain Tomas Tatar sont toujours disponibles dans cette deuxième ronde d’un repêchage très riche.

Montréal se tourne vers le centre finlandais Joonas Nattinen et le défenseur américain Mac Bennett en troisième ronde. Le Russe Alexander Avtsin et le Québécois Gabriel Dumont suivent, en quatrième et cinquième ronde.

QUELQUES CITATIONS

Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il était très haut sur notre liste «, a souligné le président Pierre Boivin, tout à fait pimpant dans les circonstances. À talent supérieur, on est chanceux d’avoir pu choisir le francophone.

Pierre Boivin, président du Canadien

C’est drôle, je me sentais moins nerveux que d’habitude, a confié Timmins. Il était le meilleur joueur disponible sur notre liste. C’est un gars qui participe dans toutes les facettes du jeu et il n’a pas peur d’aller dans la circulation. Il a un bel avenir.

Trevor Timmins

Je ne serais pas gêné de l’amener à Hamilton dès aujourd’hui. Il a les habiletés d’un choix de première ronde. Son rang a souffert à cause de sa nationalité et du peu de visibilité qu’il a eue. Mais il s’est engagé : il est à Montréal ce week-end, il était présent au Combine… Ce gars-là veut jouer dans la LNH.

Trevor Timmins, à propos du choix de 4e ronde Alexander Avtsin

Il a besoin d’être bon ! Parce qu’ils comptent sur ce gars-là pour s’imposer et devenir le centre numéro un qu’ils n’ont pas eu depuis longtemps…

Pierre McGuire, sur les ondes de TSN, quelques secondes après la sélection de Leblanc.

LA SUITE

Une semaine après le repêchage, Bob Gainey échange McDonagh, Higgins et Valentenko aux Rangers de New York en retour du centre Scott Gomez. « Nous avons des jeunes défenseurs comme P. K. Subban, Mathieu Carle et Yannick Weber, qui peuvent remplacer un Ryan McDonagh chez les espoirs de notre organisation, dira Bob Gainey aux journalistes. McDonagh est un bon espoir, mais on ne peut quand même pas insérer tous nos jeunes joueurs dans l’équipe en même temps. »

Trevor Timmins est livide au camp de développement de l’équipe en commentant la nouvelle. « Il fallait donner quelque chose pour avoir quelque chose en retour, mais la décision n’était pas la mienne. D’une certaine manière, c’est un coup de chapeau au personnel de recruteurs amateurs de voir un jeune joueur être impliqué dans l’acquisition d’un hockeyeur de premier plan. On a cédé du futur pour améliorer le présent. »

Koivu, Kovalev, Lang, Tanguay, Komisarek, Schneider et Bouillon ne sont pas retenus. Bob Gainey embauche Mike Cammalleri, Brian Gionta, Hall Gill et Jaroslav Spacek.

Louis Leblanc passe une seule année à Harvard. Il affiche une production modeste de 23 points en 31 matchs. Il est retranché après deux matchs préparatoires à son premier camp d’entraînement avec le Canadien et rétrogradé au Rocket de Montréal, dans la LHJMQ, dirigé par Pascal Vincent, Dominique Ducharme et Joel Bouchard. Il demeure plutôt discret offensivement pour un joueur de 20 ans, avec 58 points en 51 matchs. Mais il fait bien au Championnat mondial junior.

Jacques Martin lui donnera sa chance l’année suivante. Mais en 42 matchs, il obtient dix points, dont cinq buts. L’arrivée de Marc Bergevin en 2012 marque la fin des faveurs. Il est vite retranché au camp du Canadien et amasse seulement 28 points en 70 matchs à Hamilton, dans la Ligue américaine. Il est échangé aux Ducks en juin 2014. S’il dispute 15 matchs à Anaheim en 2014-2015, Montréal obtiendra un choix de cinquième ronde. Il n’en dispute aucun et s’exile en Europe l’année suivante.

Malgré l’échec de sa carrière, Leblanc, un garçon intelligent, prend sa retraite en 2016, à 25 ans, retourne aux études à Harvard. Il est entraîneur-adjoint là-bas. Voyons comment il gravira les échelons dans son après-carrière.

Mais le futur centre numéro un du Canadien, l’idole d’un peuple le temps d’un instant en juin 2009 a été donc perdu sans rien obtenir en retour. Gabriel Dumont, repêché en cinquième ronde dans la discrétion la plus totale cette année-là, disputera 40 matchs de plus que lui dans la LNH.

Chris Kreider, repêché un rang après Leblanc, était en voie de réussir une autre saison de 28 buts cet hiver. Kreider, l’attaquant de puissance qui a blessé Carey Price en séries 2014, a signé en février une prolongation de contrat de sept ans pour 45,5M$ avec les Rangers. Marcus Johansson, Kyle Palmieri, Ryan O’Reilly et Jakob Silfverberg étaient aussi disponibles au 18e rang.

Chris Kreider était mon choix à la place de Louis, me confiera Trevor Timmins quelques années plus tard. On ne m’a jamais forcé à prendre Leblanc, mais on m’a clairement laissé entendre que je devais m’éloigner des espoirs américains issus d’une école secondaire… Si j’avais choisi Kreider à la place de Louis Leblanc, j’aurais eu besoin d’une escorte policière pour quitter le Centre Bell, lance-t-il en riant. Je ne serais peut-être pas en train de donner cette entrevue en ce moment…

Trevor Timmins

NOTE FINALE 3/10

Les choix du Canadien en 2009

Louis Leblanc, centre, 1re ronde, 18e total.

Seulement 50 matchs dans la LNH, l’un des plus maigres totaux parmi les choix de première ronde.

Joonas Nattien, centre, 3e ronde, 65e total.

Trois saisons peu concluantes à Hamilton avant de rentrer en Finlande.

Mac Bennett, défenseur, 3e ronde, 79e total.

Exceptionnel à son premier camp de développement, ordinaire par la suite. Trois saisons dans la Ligue américaine avant de prendre sa retraite.

Alexander Avtsin, ailier, 4e ronde, 109e total.

Un joueur dont le talent a été monté en épingle. On n’a jamais compris l’enthousiasme à son sujet. Même pas de calibre pour la Ligue américaine.

Gabriel Dumont, centre, 5e ronde, 139e total.

Le meilleur de sa cuvée avec 90 matchs dans la LNH.

Dustin Walsh, centre, 6e ronde, 169e total.

Pas même une carrière chez les pros.

Mike Cichy, centre, 7e ronde, 199e total.

Pas même une carrière chez les pros.

Petteri Simila, gardien, 7e ronde, 211e total.

Comparé à Pekka Rinne le jour du repêchage, ce gardien de 6 pieds 5 pouces n’a même pas réussi à s’imposer dans la Liiga en Finlande.

À LIRE !

Son plan n’est toujours pas clair, mais le commissaire de la LNH, Gary Bettman, répète ne pas vouloir annuler la saison.

Bien hâte de lire la réaction d’Alexandre Pratt, qui écrivait justement ceci mercredi matin !