Au cours des prochaines semaines, nous vous offrirons une analyse de chacun des repêchages du Canadien depuis 2003. Cette cuvée coïncide avec l’entrée en poste de Trevor Timmins à titre de directeur du recrutement amateur chez le CH. Nous replongerons dans le contexte de l’équipe à a veille de chaque cuvée, rappellerons les déclarations enthousiastes de l’époque, avant de terminer avec le bilan.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

LE CONTEXTE

Le Canadien vient de connaître une saison moyenne, marquée par l’échange de José Théodore au Colorado pour David Aebischer et le congédiement de Claude Julien, remplacé par le DG lui-même, Bob Gainey.

Les résultats en séries éliminatoires ont été désastreux. Après avoir remporté les deux premiers matchs de la première ronde en Caroline, le gardien Cristobal Huet s’est écroulé et le CH a perdu en quatre matchs. La blessure à l’œil subie par Saku Koivu lors du troisième match n’a pas aidé non plus.

On sent depuis l’arrivée de Bob Gainey la volonté de bâtir une équipe plus costaude. Saku Koivu, Chris Higgins, Mike Ribeiro, Jan Bulis, Richard Zednik, Tomas Plekanec, Steve Bégin font tous 6 pieds ou moins. Depuis deux repêchages, on a choisi Kyle Chipchura, 6 pieds 2 pouces, en première ronde, et Guillaume Latendresse, 6 pieds 2 pouces, en deuxième ronde.

Malgré tout, Timmins affirme avant le repêchage qu’il ne préférera pas la taille au talent.

On ne peut plus privilégier la grosseur aux dépens de l’habileté, car on risquerait de passer outre un joueur de la trempe de Daniel Brière. Cette année, je m’attends à ce que l’accent soit mis sur la vitesse et les habiletés. Auparavant, certaines équipes se construisaient en fonction de la grosseur et de la force, mais je crois que cette tendance-là diminuera.

Bob Gainey, au sujet de l'équation taille-talent.

Le défenseur Erik Johnson, les attaquants Jonathan Toews, Jordan Staal, Phil Kessel, Nicklas Backstrom, Derick Brassard et Kyle Okposo sont parmi les favoris. Le Canadien détient uniquement le 16e choix.

On ne connaît pas vraiment les intentions du CH. Mais outre Carey Price, les meilleurs espoirs de l’équipe sont des attaquants : Kostitsyn, Perezhogin, Chipchura, Latendresse, Grabovski.

On prête l’intention au Canadien de repêcher un défenseur. Après Johnson, Ty Wishart et Mark Mitera deux colosses, sont les mieux cotés.

LES CHOIX

Quelques instants avant de faire son choix au 16e rang, le Canadien accepte une offre des Sharks de San Jose : inverser les choix au repêchage, reculer jusqu’au 20e rang en retour d’un choix de deuxième ronde, 53e au total.

Les conversations sont très animées parmi les recruteurs du Canadien avant de monter sur l’estrade. Le directeur du club-école et dépisteur amateur à ses heures, André Savard, même s’il se sait à l’aube de quitter l’organisation pour accepter un poste d’entraîneur adjoint à Pittsburgh, plaide pour Claude Giroux.

Un autre groupe, mené par un recruteur influent au sein du groupe, jure uniquement par le grand défenseur droitier de six pieds quatre pouces David Fischer, issu d’une école secondaire. Ce recruteur a des appuis. Un de ses collègues parmi des dépisteurs du CH, Patrick Westrum, a dirigé Fischer au Minnesota deux ans plus tôt.

Personne n’arrive à s’entendre et Trevor Timmins ne parvient pas à établir un consensus. Bob Gainey tranche finalement au dernier moment, à quelques minutes de se prononcer au micro : le Canadien ira pour le défenseur de 6 pieds 4 pouces, d’autant plus que l’équipe a déjà beaucoup de petits attaquants.

On modifie même la liste établie au préalable pour faire passer Fischer devant Giroux. Selon la Centrale de recrutement de la LNH, Fischer est classé au 29e rang, Giroux au 38e rang parmi les joueurs nord-américains. Si on y ajoute les joueurs européens, aucun n’est donc pressenti en première ronde.

Deux rangs après Fischer, les Flyers de Philadelphie repêchent Giroux. En se présentant sur l’estrade, le DG de l’équipe à l’époque, Bob Clarke, ne se rappelle pas de son nom et doit se tourner vers l’équipe de recruteurs pour se faire souffler la réponse !

Au début de la deuxième ronde, au 49e rang, le Canadien jette son dévolu sur le centre Ben Maxwell, du Ice de Kootenay. La valeur de Maxwell a augmenté après une performance de sept points en autant de rencontres au Championnat mondial des moins de 18 ans. Il figure au 44e rang chez les joueurs de l’Amérique du Nord.

Avec le choix de deuxième ronde obtenu des Sharks, le Canadien pige au Québec en deuxième ronde pour la troisième fois en quatre ans. Le défenseur offensif Mathieu Carle, 69 points en 67 matchs avec le Titan de l’Acadie-Bathurst, est choisi au 53e rang.

Au début de la troisième ronde, le Canadien offre ses choix au 79e rang et au 109e rang aux Flyers pour obtenir le choix au 66e rang et mettre la main sur le robuste Ryan White, pourtant classé en première ronde selon plusieurs listes.

Les deux derniers choix, Pavel Valentenko et Cameron Cepek, sont des inconnus et le resteront. Quoique Valentenko est passé dans la célèbre transaction de Chris Higgins et Ryan McDonagh pour Scott Gomez quelques années plus tard.

QUELQUES CITATIONS

Lorsque notre tour est arrivé, nous avons vu que nous avions la chance d’attendre jusqu’au 20e rang pour réclamer le joueur qu’on voulait. Je crois que David Fischer a la chance de se développer comme un véritable défenseur de la Ligue nationale. D’ici là, l’équipe avait besoin de faire le plein de joueurs prometteurs en défensive.

Le DG Bob Gainey

Oui, je suis très heureux du choix de Mathieu Carle. Il a des pieds extrêmement rapides. Et je dirais qu’outre Erik Johnson, Mathieu est probablement le meilleur passeur parmi tous les défenseurs du repêchage. On va le soutenir durant son développement afin qu’il devienne un quart-arrière dans la LNH.

Le dépisteur en chef Trevor Timmins

Pavel Valentenko pourrait s’avérer le vol de notre repêchage. Nos dépisteurs affirment qu’il est le meilleur défenseur européen né en 1987. Ils voulaient qu’on le choisisse dès la deuxième ronde ! Pavel a un lancer frappé très dangereux. C’est un défenseur physique qui possède un style de jeu nord-américain.

Le dépisteur en chef Trevor Timmins

La bourde de Bobby Clarke nous a fait oublier, pendant un court moment, qu’une surprise de taille venait de se produire. Giroux était classé au 38e rang, parmi les patineurs nord-américains. On l’attendait donc vers le début de la troisième ronde. Les Flyers l’ont réclamé au milieu du premier tour. Le Franco-Ontarien était le premier surpris : ’Un de mes amis venait de m’envoyer un message sur mon téléphone cellulaire. Je ne m’attendais pas à être repêché à ce moment-là. Quand j’ai entendu le mot Gatineau dans les haut-parleurs, je me suis dépêché de ranger mon téléphone dans la poche de mon veston.’’ »

Le journaliste Sylvain St-Laurent, dans le quotidien Le Droit d’Ottawa

Vous pouvez revoir l'« oubli » de Bobby Clark dans cette vidéo.

LA SUITE

Le Canadien a rapidement réalisé l'ampleur de sa gaffe. Fischer a eu beaucoup de difficulté à s’adapter à la NCAA à sa première saison. Il a obtenu cinq maigres passes en 42 matchs, au sein d’un club pourtant riche en talent avec Kyle Okposo, Blake Wheeler, Alex Goligoski et Erik Johnson. Il y est demeuré quatre ans. Le Canadien n’a même pas daigné lui offrir un contrat.

Il a tenté sa chance au camp des Canucks de Vancouver en 2010, mais il a été vite retranché. Après deux saisons dans l’ECHL pour une équipe indépendante, il s’est exilé en Allemagne, puis en Autriche.

Le CH a reçu un choix compensatoire de deuxième ronde au 50e rang en 2011 pour sa perte. Pierre Gauthier s’est servi de ce choix pour obtenir le défenseur James Wisniewski quelques mois plus tard, en décembre 2010. Wisniewski a joué une moitié de saison à Montréal, avant d’être échangé à Columbus pour un choix de cinquième ronde en 2012 (Charles Hudon).

Gauthier ne pouvait le prévoir à l’époque, mais à compter de ce rang, en fin de deuxième ronde en 2011, se trouvaient encore disponible William Karlsson et un certain… Nikita Kucherov.

Ben Maxwell montrait de belles promesses. Il a amassé 58 points en 73 matchs à sa première année chez les pros, à Hamilton. Mais il n’a jamais pu s’imposer à Montréal. Pierre Gauthier l’a échangé pour les vétérans Brent Sopel et Nigel Dawes en février 2011. Il a connu des débuts prometteurs à Winnipeg avec cinq points en neuf matchs, mais ça n’a pas duré. Il joue en Europe depuis 2013. Après quelques saisons en KHL, il se retrouve aujourd’hui en Ligue nationale suisse.

Mathieu Carle n’est jamais devenu le défenseur espéré. Il a disputé trois matchs à Montréal. En juin 2011, il a été échangé par Pierre Gauthier il a été échangé pour le défenseur Mark Mitera, 19e choix au total en 2006. Mitera s’est vite retrouvé dans l’ECHL et Carle en Europe.

Seul Ryan White a percé. Il a disputé 313 matchs dans la LNH. Mais dans un rôle de soutien. Il a connu sa meilleure saison en 2016 avec une production de… 16 points.

Giroux a connu un début de carrière plus modeste comparativement à sa production par la suite. Il a amassé 27 points en 42 matchs à sa première saison, à 20 ans, plus de 47 points en 82 matchs l’année suivante. Mais il a explosé en séries éliminatoires à sa deuxième saison complète avec 21 points en 23 matchs.

Il a connu sept saisons de plus de 70 points par la suite (au pro rata d’une saison complète en 2012), dont des saisons de 93, 86, 85 et 107 points. Giroux vient au quatrième rang de tous les temps chez les compteurs des Flyers avec 815 points en 889 matchs et il devrait dépasser Brian Propp et Bill Barber d’ici un an ou deux. Il reste à 400 points du meneur Bob Clarke.

« C’est mon plus grand regret, évidemment, m’avait confié Timmins en entrevue en 2014. En plus, mon cœur me disait de le prendre en première ronde en 2006. Il était nez à nez sur nos listes avec le joueur que nous avons finalement repêché et nous avons hésité jusqu’au moment de quitter la table pour le podium. À cette époque, notre relève était faible en défense et nous croyions que David Fischer allait devenir un défenseur de calibre top 4. Claude était un petit ailier, il ne jouait pas encore au centre et il n’était pas un espoir très en vue. Au moins une équipe ne l’avait même pas sur sa liste ! Nous étions convaincus qu’il serait encore disponible en deuxième ronde, mais les Flyers nous ont surpris. Fischer ne s’est pas développé comme prévu. Il a vécu des drames personnels et l’engagement n’y était peut-être pas. »

Semyon Varlamov, Nick Foligno et Patrik Berglund ont été repêchés après Giroux et Fischer en fin de première ronde.

Les deux choix de deuxième ronde du Canadien n’ont jamais percé non plus. Seulement six joueurs sur les 32 repêchés dans cette ronde ont disputé 500 matchs ou plus dans la LNH, mais Maxwell a été repêché un rang devant Milan Lucic et Carle un rang devant Artem Anisimov.

Cette année-là, Brad Marchand a été repêché où on s’y attendait, au début de la troisième ronde. Reste que le CH a repêché Fischer, Maxwell, Carle et White avant lui. Les Flyers et les Bruins ont eu beaucoup de flair cette année-là.

Pour la petite histoire, Jeff Petry a été repêché au 45e rang par les Oilers, quatre rangs avant Maxwell, mais 23 rangs après Fischer…

Il s’agit sans l’ombre d’un doute du pire repêchage de l’ère Trevor Timmins. Fischer est l’un des trois choix de première ronde à ne pas avoir disputé le moindre match dans la Ligue nationale avec Mark Mitera (Anaheim) et Denis Persson (Buffalo).

NOTE FINALE : 3/10

Les choix du CH en 2005

Note : les joueurs dont les noms sont marqués d’un astérisque ont joué 300 matchs ou plus dans la LNH.

David Fischer, défenseur, 1re ronde, 20e au total.

Aucun match dans la LNH.

Ben Maxwell, centre, 2e ronde, 49e au total.

Brèves apparitions dans la LNH, puis exil en Europe.

Mathieu Carle, défenseur, 2e ronde, 54e au total.

Brèves apparitions dans la LNH, puis exil en Europe.

Ryan White*, centre, 3e ronde, 66e au total.

Un joueur de soutien, 313 matchs dans la Ligue nationale.

Pavel Valentenko, défenseur, 5e ronde, 139e au total.

Quelques saisons modestes dans la Ligue américaine avant de rentrer en Russie.

Cameron Cepek, défenseur, 7e ronde, 199e au total.

Trois matchs dans la Ligue américaine avant de prendre sa retraite à 21 ans.

À LIRE !

Le Canadien a finalement mis son jeune défenseur Alexander Romanov sous contrat pour trois ans. Romanov pourrait jouer pour le CH dès cet été lorsque la saison reprendra. Marc Bergevin a répété qu’il s’attendait à ce que le jeune homme devienne éventuellement un élément important de la défense de l’équipe. Les détails de Guillaume Lefrançois.