La LHJMQ a rendez-vous avec l’histoire. Elle peut devenir jeudi la première ligue de hockey junior majeur au Canada à bannir les bagarres. Ou, du moins, à les punir plus sévèrement.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Comment ? En adoptant un nouveau règlement. Ça prendra l’appui de 12 des 18 clubs. C’est loin d’être acquis. Il y a autant d’opinions sur le sujet que de propriétaires, DG, entraîneurs et joueurs dans la ligue.

Parmi les partisans du changement, on retrouve plusieurs entraîneurs-chefs : Yanick Jean (Chicoutimi), Serge Beausoleil (Rimouski), Jon Goyens (Baie-Comeau), Bruce Richardson (Blainville-Boisbriand). Des patrons aussi, comme Dany Marchand (Val-d’Or). Même Patrick Roy (Québec) – qui s’est battu trois fois dans la LNH – souhaite des sanctions plus sévères.

« En 2020, a-t-on besoin des bagarres ? Poser la question, c’est y répondre. Je pense que les bagarres sont en voie de disparition. Elles n’ont plus leur place », a confié l’ancien gardien du Canadien au journal Le Soleil.

C’est vrai, le nombre de bagarres est en chute libre. Dans la LHJMQ comme ailleurs.

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Combats par match dans la LHJMQ

2015-2016 : 0,51

2016-2017 : 0,47

2017-2018 : 0,36

2018-2019 : 0,30

2019-2020 : 0,25

Source : LHJMQ

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Sauf qu’il en reste encore. De très violentes, d’ailleurs. La semaine dernière, Shawn Element et Nathan Lavoie – deux joueurs de 19 ans – se sont échangé plus de 60 coups de poing à mains nues. Tout près, leurs coéquipiers les encourageaient en tapant sur la glace avec leurs bâtons. Les spectateurs s’époumonaient. Le combat a duré 30 secondes. Lorsque Lavoie, ensanglanté, a projeté Element au sol, un bruit de sirène a retenti dans l’aréna.

Le lendemain, les combattants étaient encore plus jeunes. Zachary L’Heureux, 16 ans, n’a pas apprécié une mise en échec de Romain Radzinski, 17 ans. Les deux ont réglé ça aux poings.

Pourquoi ?

Pourquoi les chasser seulement cinq minutes ?

Pourquoi ne pas les expulser ?

Pourquoi ne pas les suspendre ?

Comment, en 2020, peut-on laisser deux adolescents s’échanger 60 coups de poing à mains nues pendant 30 secondes devant 2000 personnes sans intervenir ?

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Plusieurs poids lourds de la ligue préfèrent le statu quo. Parmi eux, l’ancien attaquant du Canadien Bobby Smith (Halifax). Le DG des Cataractes de Shawinigan, Martin Mondou. Et plusieurs joueurs, à micros fermés.

Encore là, pourquoi ?

D’abord, pour préparer les joueurs aux circuits professionnels. Je cite Martin Mondou, dans une entrevue au Nouvelliste : « Il y a une raison pour laquelle on suit toujours la réglementation de la LNH. On veut outiller au maximum nos joueurs afin de les aider à passer au niveau suivant. Nous sommes une ligue de développement, ne l’oublions pas. »

Pourtant, les bagarres sont interdites dans presque toutes les autres ligues de développement au monde. Notamment dans la NCAA. Ça n’empêche pas les universitaires américains d’atteindre la LNH par dizaines. Même chose pour les espoirs formés en Russie. En Suède. En Finlande. En Allemagne. En Suisse. Au Danemark. En République tchèque. En Slovaquie. En France.

De plus en plus de joueurs de la LNH ont grandi dans des pays où les bagarres sont interdites dans les rangs amateurs. Depuis 2000, le nombre de Finlandais a augmenté de 38 %. Les Américains ? De 60 %. Les Suédois ? De 134 %.

Et les jeunes Canadiens, formés à la bataille ? En baisse de 24 %.

Un autre argument souvent invoqué : les bagarres « protègent » les joueurs vedettes. Bobby Smith, dans Le Soleil : « Je crois toujours que notre ligue est plus sécuritaire quand les bagarres sont tolérées. Les commotions cérébrales, elles sont infligées par des mises en échec par-derrière, des coups vicieux et des mises en échec à la tête. Si on enlève complètement les bagarres, est-ce qu’il y aura plus de coups du genre ? Je pense que oui. »

Deux choses.

1- Les combats causent aussi des commotions cérébrales. La LNH ferme les yeux, mais la preuve est substantielle.

2- Dans les circuits où les bagarres sont bannies, comme la NCAA, les coups salauds ne pleuvent pas. Au dernier Championnat du monde, où les combats étaient interdits, personne n’a attaqué Alexis Lafrenière ou Raphaël Lavoie.

Ne serait-ce pas plutôt un problème spécifique aux ligues canadiennes ? Si oui, il existe des solutions pour régler ça. Les sanctions pourraient différer selon les circonstances du combat. La LHJMQ catégorise déjà la gravité des gestes, avec les notions d’agresseur et d’instigateur.

Dernier point. Personne ne le dit tout haut, mais on présume que des propriétaires craignent de déplaire à certains partisans qui apprécient les bagarres.

C’est vrai. C’est un risque.

Mais un tout petit risque comparé à celui que prend l’adolescent qui se bat à mains nues, sur patins, pour « changer le momentum » d’un match.

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Les joueurs de la LHJMQ ont de 16 à 20 ans. Ils fréquentent l’école secondaire ou le cégep. Sous leurs casques, ce sont de grands ados. Les spectateurs l’oublient. Lorsqu’un combat éclate, l’adrénaline monte. Tout le monde dans l’aréna est debout. Tout le monde crie. Puis les arbitres interviennent. Le rush s’estompe. On se rassoit et on passe à autre chose. La bagarre est vite oubliée.

Sauf si c’est votre fils qui a mangé la volée. Qui a reçu 15 coups à la tête en 30 secondes. Qui s’est fracturé une main. Qui a les jointures ensanglantées. Qui s’est fait mal au cou en tombant sur la glace. Qui devra rater 10 jours d’école parce qu’il a subi une commotion cérébrale.

Dans leur réunion jeudi, les dirigeants des 18 clubs de la LHJMQ doivent agir en « bons pères de famille ». Se soucier d’abord et avant tout de la santé et de la sécurité des adolescents et jeunes adultes que d’autres parents leur confient.

C’est leur responsabilité.

Souhaitons maintenant qu’ils votent du bon bord pour mettre fin aux traditions barbares.