Aujourd’hui et après toutes ces années, Mike Eruzione se fait encore parler du 22 février 1980. On lui en parle partout. Au resto, dans la rue, à l’aéroport, peu importe. Souvent, on lui en parle en l’abordant avec une question, la même, qu’il a dû entendre un million de fois, peut-être plus : Mike, est-ce que tu crois aux miracles ?

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

On pourrait comprendre Mike Eruzione s’il nous avouait être un peu fatigué d’entendre cette question, mais non, il n’est pas fatigué. En fait, il en redemande. Parce que le 22 février 1980 continue de signifier quelque chose. Pour lui, mais pour bien des gens aussi. « Ce soir-là, je pense que nous avons ramené un peu de fierté à un pays qui voulait croire en quelque chose », explique-t-il au bout du fil.

Que s’est-il passé, donc, en ce soir du 22 février 1980 ? Bien des affaires. En premier, il s’est passé du hockey : un match du tournoi olympique des Jeux de Lake Placid entre Eruzione et ses 19 coéquipiers américains et la puissante machine de hockey soviétique, dont les chandails étaient toujours frappés de quatre lettres menaçantes : CCCP.

Les Soviétiques, les « méchants » comme on les appelait à l’époque, ne perdaient presque jamais, et un an avant ça, lors d’un minitournoi face aux étoiles de la LNH à New York, ils avaient gagné le troisième et dernier match par la marque de 6-0.

Ensuite, il s’est passé que ce match a été disputé sur fond froid de guerre froide ; dans la « vraie » vie, l’armée soviétique venait d’envahir l’Afghanistan, et déjà que ce n’était pas le grand amour entre les deux superpuissances, là, à cet instant précis, c’était pire.

Plus que du hockey

À la télé, le commentateur Al Michaels avait amorcé la diffusion en nous rappelant que ce n’était qu’un match de hockey, mais qui pouvait croire à ça ? Ça semblait être plus, beaucoup plus. C’était le Bien contre le Mal. C’était la petite équipe américaine, composée de joueurs universitaires, contre des adultes en maillots rouges, qui avaient l’habitude d’écraser les autres par des scores de 6-0 ou de 8-1.

Enfin, il s’est passé la surprise, peut-être la plus grande de l’histoire du sport, avec une marque finale qui a traversé l’épreuve du temps : USA 4, CCCP 3. Le « miracle », c’est celui-là, souligné de manière dramatique au micro par Al Michaels, au moment où les dernières secondes s’égrenaient au tableau : « Do you believe in miracles ?… Yes ! »

Nous y voici encore, 40 ans plus tard, à parler du 22 février 1980. Samedi prochain, les membres de cette formation américaine seront à Las Vegas pour souligner le 40e anniversaire de cet exploit.

« On se voit de temps à autre, explique Mike Eruzione en conférence téléphonique. On a perdu quelques gars au fil du temps, dont notre entraîneur Herb Brooks, mort beaucoup trop jeune [à 66 ans en 2003]. On me demande tout le temps si je suis tanné de parler de ce match, et chaque fois, je donne la même réponse : non. »

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Herb Brooks dirigeait l’équipe américaine de hockey aux Jeux olympiques de Lake Placid.

C’est sans doute la manière, ce triomphe de l’impossible, qui continue de fasciner. Eruzione et ses coéquipiers étaient tous des blancs-becs sans aucune expérience au hockey professionnel, la plupart étant des joueurs issus des rangs universitaires américains, avec une moyenne d’âge de 22 ans pour toute l’équipe.

Quelles étaient leurs chances ce soir-là ? Douze jours plus tôt, le 10 février, les deux mêmes formations s’étaient affrontées lors d’un match préparatoire au Madison Square Garden de New York. Les Soviétiques, sans trop se forcer, avaient pu sortir de là avec une victoire de 10-3.

On répète : quelles étaient les chances, vraiment ?

« C’est une histoire de négligés et c’est ce que nous étions, d’ajouter Mike Eruzione. Vous savez, j’ai des petits-enfants maintenant, et il y en a trois qui ont 7, 6 et 5 ans, et ils patinent au Centre Mike Eruzione dans ma ville natale [au Massachusetts]. Ils ne savent même pas qui était Mike Eruzione le joueur, mais ils sont au courant du Miracle. Ils sont au courant de ce qui est arrivé. »

Dix longues minutes…

Comme Eruzione, Al Michaels demeure étroitement lié au 22 février 1980, lui qui continue de connaître, à ce jour, une carrière remarquable derrière le micro, notamment comme descripteur du football de la NFL. Mais son moment le plus marquant demeure ce 4-3 face aux Soviétiques. À cause du résultat et, surtout, à cause de sa phrase à la fin.

« Il faut se souvenir : lors de ce match, les Américains ont accusé un retard à trois reprises, 0-1, 1-2 et 2-3, a-t-il expliqué en conférence téléphonique. Les Soviétiques ont eu un avantage de 39-16 au tableau des tirs et ont dominé une grande partie du match. Mais quand Mike [Eruzione] a marqué le quatrième but pour porter la marque à 4-3 avec 10 minutes à faire, je me suis demandé si ça allait vraiment arriver. »

Je me souviens des gens dans les gradins qui hurlaient et qui étaient en train de perdre la tête…

Al Michaels, descripteur du « Miracle sur glace »

Au fil du temps, les joueurs américains de cette équipe ont raconté à quel point les 10 dernières minutes du match leur ont paru une éternité, à quel point les présences de chaque trio étaient soudainement devenues de plus en plus courtes, parce que personne ne voulait être sur la glace quand la grosse machine soviétique allait enfin se mettre en marche.

« Si vous allez revoir la vidéo du match, vous remarquerez qu’à la fin, même avec un retard d’un but, les Soviétiques n’ont jamais retiré leur gardien en faveur d’un sixième attaquant, ajoute Al Michaels. Parce qu’ils n’étaient pas habitués à se retrouver dans une telle position. »

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Le gardien James Craig saute de joie après la victoire des États-Unis contre l’Union soviétique le 20 février 1980

Et puis, c’est là que le « croyez-vous aux miracles ? » de Michaels a retenti. La phrase résonne encore à ce jour. En 2004, un film nommé Miracle (quoi d’autre ?) est sorti, relatant avec soin le parcours de l’équipe américaine de 1980. L’acteur Kurt Russell y est excellent dans le rôle de l’entraîneur Brooks, le bourreau qui avait pris l’habitude de se faire détester de ses joueurs. C’était voulu.

« Herb avait choisi de jouer le rôle du vilain pour que nous soyons tous ensemble contre lui, d’ajouter Mike Eruzione. C’était son truc pour nous unir, pour que nous formions une équipe. »

Qu’est-il arrivé ensuite, après ce 22 février 1980 ? Eh bien, les joueurs américains ont vaincu la formation finlandaise moins de 48 heures plus tard, pour gagner la médaille d’or. Mais aujourd’hui, ce n’est pas de ce match que l’on se souvient.

On se souvient du précédent. On se souvient du miracle.

« C’est drôle, parce que je n’ai jamais cru que c’était un miracle, d’ajouter Mike Eruzione. C’est plutôt un rêve que nous avions. Mais je dois avouer que cette phrase d’Al Michaels s’est avérée une phrase-choc… et une phrase qui nous a tous marqués. »