José Théodore est l’un des trois gardiens de l’histoire du Canadien de Montréal à avoir remporté le trophée Hart, remis au joueur le plus utile à son équipe dans la LNH, avec Jacques Plante et Carey Price.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, seuls Maurice Richard, Jean Béliveau, Bernard Geoffrion, Jacques Plante, Guy Lafleur, Price et lui ont remporté ce précieux trophée chez le Canadien.

Il est aussi l’un des trois gardiens de l’histoire de l’organisation montréalaise à avoir remporté le trophée Vézina (depuis le changement de vocation de ce trophée, en 1981) avec Patrick Roy et Carey Price.

PHOTO ANDREW WALLACE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

José Théodore a remporté le trophée Hart, remis au joueur le plus utile, ainsi que le trophée Vézina, remis au meilleur gardien du circuit, au terme de la saison 2001-2002.

Même s’il n’a pas évolué pendant une période très glorieuse chez le Canadien, Théodore vient au huitième rang de l’histoire au chapitre des victoires, derrière Price, Plante, Roy, Ken Dryden, Bill Durnan, George Hainsworth et Michel Larocque. Si on ne l’avait pas échangé à 29 ans, il aurait probablement grimpé au troisième rang, derrière Price et Plante, puisqu’il a remporté 144 victoires par la suite.

Et pourtant, on ne l’a jamais revu au Centre Bell. Du moins, pas de façon officielle. Jamais au tournoi de golf du Canadien ou lors d’activités promotionnelles des anciens du CH non plus. Pas même une mention de sa carrière à l’écran géant. Alors qu’il a déjà été invité à faire le lancer protocolaire avant un match des Cubs de Chicago au Wrigley Field…

« Je n’ai jamais joué pour les honneurs, et je n’en fais pas un drame, mais je me pose la même question », confie-t-il à La Presse.

Je vois beaucoup d’anciens coéquipiers qui ont eu au moins une petite mention quelque part.

José Théodore

« Même avec les anciens du Canadien, Réjean Houle fait un job extraordinaire et, à moins que le Canadien ait perdu mon numéro, je n’ai jamais été invité au tournoi de golf de l’équipe. Est-ce que ça me fatigue ? Oui, ça me fatigue un peu. Je me suis toujours donné aux médias, j’ai été le premier à acheter une loge pour les enfants malades, j’étais impliqué pour le club et, dès que j’ai quitté l’organisation, j’ai comme été oublié. »

Théodore se doute un peu des raisons derrière ce lien complètement rompu avec l’équipe de son cœur. « L’image est extrêmement importante pour le Canadien et, avec toutes les distractions à l’extérieur de la glace survenues au cours de ma carrière, ces histoires autour de moi, hors de mon contrôle, ça fatigue probablement un peu l’organisation. Au moins, mon nom est gravé à deux endroits dans le vestiaire au Centre Bell, et à quatre endroits sur la Coupe Molson. J’ai fait ce que j’avais à faire, ce n’est pas à moi de me donner les honneurs. Il faut que ce soit fait de bonne foi. »

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Jean Béliveau, José Théodore, Saku Koivu et Émile Bouchard, en 2003

Théodore, aujourd’hui âgé de 43 ans, garde des souvenirs impérissables de ses 10 saisons dans l’organisation du Canadien. « Je suis fier de ma carrière. J’aurais aimé en faire plus, j’aurais souhaité remporter quatre trophées Vézina et la Coupe Stanley, malheureusement, ça ne s’est pas produit. »

J’ai vécu à Montréal les plus belles  années de ma carrière. Mais la suite ne s’est pas déroulée comme je l’aurais souhaité.

José Théodore

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

José Théodore a été échangé à l'Avalanche du Colorado le 8 mars 2006.

« Qu’est-ce que je peux y faire ? Je ne joue plus au hockey, je ne peux plus arrêter des rondelles. »

Notre homme n’est pas le seul à avoir été écarté par l’organisation après sa carrière. « Je me console à l’idée que Serge Savard, Guy Lafleur, Patrick Roy et Guy Lafleur ont mis du temps à remettre les pieds au Centre Bell. Serge Savard était caché jusqu’à ce que Geoff Molson fasse appel à ses services pour trouver un nouveau directeur général.

« Je ne me compare pas à eux, évidemment. Ce sont des légendes. Mais on dirait que c’est plus difficile pour les Québécois qui ont eu du succès avec le Canadien. Même eux, ç’a été vraiment long avant que la relation se rebâtisse. C’est ma consolation. Mais je ne le comprends pas davantage. »

Être francophone [avec le Canadien], au lieu de détenir un avantage, il faut se battre deux fois plus fort. La réalité, c’est quand même ça.

José Théodore

« Guy Lafleur entendait parler davantage de ses léthargies que Steve Shutt. D’un autre côté, un Québécois qui a un bon camp d’entraînement va faire parler plus de lui qu’un Américain. Tu montes plus vite, mais tu descends plus vite… »

Cela dit, Théodore vit une belle retraite depuis son dernier match avec les Panthers de la Floride, en 2013. Il est installé en Floride avec sa petite famille. Il est partenaire d’affaires dans l’immobilier avec l’ancien DG du Canadien Serge Savard, Mario Messier (l’éternel complice de Savard en affaires), et le fils de celui-ci, Charles-Félix Messier. « J’investissais avec eux pendant que je jouais, mais personne ne le savait parce que j’étais concentré sur le hockey seulement. Ça me tient occupé. C’est assez exigeant. Je fais la liaison avec les investisseurs. J’amène les investisseurs. C’est moi qui présente les projets. »

Serge Savard était le directeur général du Canadien lorsque Théodore a été repêché en deuxième ronde par l’organisation, en 1994. Savard a été congédié en 1995 avant que Théodore n’ait eu la chance de disputer un premier match avec le CH. « C’est lui qui m’a repêché, j’étais son homme. Quand j’ai gagné le trophée Hart en 2002, je lui disais : “Serge, tu vois comme je te fais bien paraître ! “ Souvent, on en parle de comment ça aurait pu être les deux ensemble. J’ai une bonne relation avec lui, j’aime sa façon de voir le hockey et de faire des affaires. Je lui dis toujours qu’on aurait fait une bonne équipe avec le Canadien. »

Théodore se garde connecté au hockey avec ses collaborations régulières sur les ondes du 91,9 Sports à l’émission de fin de journée Le Club à Langdeau. « Mais je ne serais pas prêt à travailler pour une équipe, dit-il. Pour être compétent, tu dois faire les sacrifices, et je ne suis pas prêt à retourner dans l’autobus junior ou à être dépisteur et parcourir les arénas. Je suis assez minutieux, pour être compétent, je dois faire ça. Si je ne le faisais pas, je ne livrerais pas la marchandise à mon goût. C’est trop exigeant maintenant. »

José Théodore a constitué, de 1999 à 2006, la plus grande vedette du CH. Et il figure parmi le top 10 des meilleurs gardiens de l’histoire du club dans toutes les catégories. Dommage qu’on l’ait oublié si vite, à peine 14 ans après son départ…

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Jeff Hackett et José Théodore ont été coéquipiers pendant six saisons avec le Canadien de Montréal, soit 1996 à 2003.

Jeff Hackett et Patrick Roy

« Jeff [Hackett] a été un bon mentor. Autant on était en compétition et, malgré nos différences – il était très réservé, moi, les médias ne me dérangeaient pas –, je sentais qu’il voulait m’aider à me développer. »

Chaque fois que j’avais une mauvaise passe, [Jeff] essayait de me remonter.

José Théodore

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

José Théodore lors d'un match à Montréal en janvier 2006.

« Il m’a toujours soutenu. C’est important de sentir que le vétéran t’appuie. Et il travaillait tellement fort. J’étais le jeune qui voulait faire ses preuves. S’il restait une heure et demie sur la glace, je voulais rester deux heures. S’il allait au gym 40 minutes, je voulais rester 45 minutes.

« Patrick [Roy], je ne l’ai pas côtoyé longtemps. J’ai une meilleure relation avec lui depuis notre retraite. Les clés de Montréal lui appartenaient, et il voulait rester numéro un. Moi, dans ma nature, je voulais devenir numéro un aussi. Il sentait sans doute un peu ma détermination et, sans dire qu’il se sentait menacé, je n’ai pas cette prétention-là, le Canadien m’avait repêché en deuxième ronde, et Serge Savard affirmait qu’il l’avait fait pour préparer la retraite de Patrick. Il n’avait plus 20 ans non plus. À mon seul camp avec lui, en 1995, il s’est tenu à distance, si on peut dire. Il pensait que j’étais là pour prendre sa place, et ça dérange toujours un athlète quand quelqu’un veut ton job.

« Par la suite, j’ai joué au golf avec lui en Floride, j’ai joué avec ses fils. On a appris à se respecter. On se taquine aujourd’hui. Ses gars sont venus chez nous, ils ont pris une photo avec mon trophée Hart et l’ont envoyée à leur père. Ils lui ont dit : “C’est dommage, tu l’as pas, ce trophée-là.” Patrick a vite rappelé pour leur demander où étaient mes Coupes Stanley… »

La fin avec le Canadien et les « trois amigos »…

« Ça ne m’a jamais traversé l’esprit que ma carrière tirerait à sa fin quand le Canadien m’a échangé à l’Avalanche du Colorado contre David Aebischer en mars 2006. J’étais convaincu que c’était juste une mauvaise période. J’avais même dit à Pierre Boivin, deux semaines avant l’échange, que je me remettais bien de ma blessure au talon, que je n’avais pas de bonnes statistiques, mais que j’allais rebondir. Malheureusement, je n’en ai pas eu la chance.

« Ça me fatigue de ne pas avoir eu la chance de revenir au jeu et de renverser la vapeur. J’avais 29 ans seulement. On avait battu Boston en sept le printemps précédent, et j’avais participé à la Coupe du monde et au match des Étoiles. J’aurais pu donner quatre ou cinq autres bonnes saisons au Canadien. Bob Gainey, on s’entend, il m’a échangé, puis Mike [Ribeiro] a suivi. On n’était pas ses préférés dans l’équipe.

« Je n’ai pas de nouvelles de Mike [Ribeiro]. J’espère qu’il va bien. Il a eu des moments tough. Je lui souhaite le meilleur. Tout le monde pensait qu’on était de grands chums. On se côtoyait à l’aréna et sur la route, mais l’été ou à l’extérieur de la glace, je ne le voyais pas. Les gens parlaient de nous comme des “trois amigos” avec Pierre Dagenais, on était les meilleurs chums dans l’équipe, mais dès qu’on sortait de l’aréna, on ne se fréquentait pratiquement pas. »

Au moment de l’échange, j’étais soulagé. C’était devenu malsain.

José Théodore

« Quand tu es blessé et que tu as des caméras cachées devant chez toi pour s’assurer que tu es vraiment blessé, c’est intense. Je me demandais pourquoi je devais continuer à me torturer avec ça. Je voyais ça comme une montagne insurmontable. Je ne m’attendais pas à ce que l’Avalanche vienne me chercher alors que j’étais blessé et que je gagnais 6 millions par année. J’avais déjà une très bonne relation avec Pierre Lacroix. Je le connaissais grâce à René Angélil. C’était un peu comme un deuxième départ.

« Ça m’a pris plus de temps que prévu à me replacer à Denver. J’étais encore ébranlé par ce qui s’était passé à Montréal, mais en deuxième moitié de saison à ma deuxième année là-bas, j’ai commencé 40 matchs sur 44, j’ai terminé troisième dans la Ligue pour les statistiques entre décembre et la fin de la saison, et on a éliminé le Minnesota. Cette série contre le Wild a été la meilleure en carrière, meilleure encore que lorsqu’on a éliminé Boston avec le Canadien. »

Carey Price et la pression de Montréal…

« La différence entre jouer à Montréal et ailleurs pour un gardien est énorme. Énorme. Quand tu entends les médias dire que la pression est pareille, il ne faut pas les croire. Quand tu es numéro un pour le Canadien, la pression passe par le gardien. Neuf fois sur dix, c’est le joueur le mieux payé de l’équipe; Patrick Roy était le mieux payé de l’équipe, moi aussi, Price également. Ça vient avec une pression. Chaque jour, on te parle de hockey parce que tout le monde te reconnaît. Boston ou New York, ce n’est pas la même chose que Montréal ou Toronto. Ça ne veut pas dire que c’est mauvais. »

Avoir commencé ma carrière en Caroline, je n’aurais pas joué pendant 16 ans. Je carburais à la pression et à l’attention.

José Théodore

PHOTO DAVE SANDFORD, ARCHIVES GETTY IMAGES

José Théodore et sa mythique tuque lors de la première Classique héritage, en novembre 2003, à Edmonton.

« Je n’hésitais pas à sortir de la maison et à me mêler aux gens. En fin de compte, le hockey, c’est un jeu. Si mon plus gros problème, c’est que je gagne quelques millions et que je n’ai pas envie de parler au monde, des passionnés de hockey, je ne suis pas fait pour la job. Ce n’est pas en te cachant chez vous que tu vas te sortir de mauvaises passes.

« Price, pour vrai, sa longévité m’impressionne. Même quand il a de mauvaises passes, il ne change pas d’attitude. Il a le même langage corporel. Il se bat soir après soir. C’est ce que je respecte le plus chez lui. Peu importe ce qui se passe, il se présente à chaque match avec ses bottes de travail. Même un gars comme Patrick, l’un des top 3 dans la Ligue, après 10, 12 ans avec le Canadien, ça n’a pas été facile à la fin. Price a toujours trouvé le moyen de se relancer. »

Je n’ai pas mal réagi quand le Canadien l’a repêché [Carey Price] en 2005. Même si c’était un cinquième choix au total, je connaissais assez la game pour savoir qu’à 18 ans, 21, 22 ans, tu n’es pas prêt à dominer.

José Théodore

« J’étais rendu à 27 ans et je me disais que j’en avais encore pour au moins quatre ans avant de m’inquiéter pour ma job. Je ne me suis pas trompé. Price n’a pas dominé avant 24, 25 ans. Quand je me suis fait repêcher, Patrick avait ça, 27, 28 ans. C’est une roue qui tourne.

« J’étais là à son premier camp avec le Canadien. Et on a aussi joué au golf ensemble au camp de l’équipe olympique canadienne à Vancouver parce que les gars de l’équipe junior étaient invités pour le golf. Il était dans mon quatuor. Autant Price était une menace pour mon job, autant j’ai toujours voulu l’aider le plus que je pouvais. On a eu un seul camp ensemble. Je voulais être sûr qu’il sente que, même si j’étais le numéro un, je lui souhaitais la bienvenue de la bonne façon. »

Sa plus grande fierté…

« Sans aucun doute ma longévité. Tu peux avoir une ou deux bonnes saisons, j’ai disputé 648 matchs en carrière, j’ai été numéro un pendant 10, 12 ans et j’ai connu du succès avec différentes équipes. Ma deuxième saison au Colorado a été l’une de mes meilleures. Même au Minnesota, j’ai commencé numéro deux et, à la fin, je jouais plus souvent que Niklas [Bäckström]. J’ai eu la chance de jouer jusqu’à 36 ans. C’est un bel accomplissement. »