Yvon Lambert se souvient de tout. Il se souvient de la valeur de son premier contrat chez les professionnels, il se souvient de ses statistiques, il se souvient en détail des joueurs, presque tous les joueurs, qu’il a pu croiser sur les patinoires au fil du temps. Son gros but contre Boston ? Bien sûr qu’il s’en souvient aussi. De toute façon, s’il ne s’en souvenait pas, il y aurait toujours quelqu’un, quelque part, pour lui en parler chaque jour.

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Ce but, son but, c’est un but qu’on n’a même pas besoin de nommer. Parce que le but d’Yvon Lambert, c’est juste ça : le but. Nul besoin d’explication, de contexte, tant ce but a sa propre histoire, son identité. « Je pense que ça a marqué des vies… Ça a marqué la mienne, en tout cas ! », commence-t-il par dire en riant.

Au bout du fil, on peut détecter un sourire dans chacun des mots qui sont prononcés. En ce petit matin de début d’hiver, Yvon Lambert est le même que vous connaissez sans doute, de près ou de loin : rieur, sympathique et généralement de bonne humeur. Pourquoi pas ? La vie a été bonne pour lui. Le hockey a été bon pour lui. Le but a été bon pour lui.

On a beau chercher dans le grand livre de l’histoire du hockey, il est très difficile de trouver un autre joueur qui a été autant défini par un seul but. Paul Henderson, sans doute ? Bobby Orr, peut-être ? Mais Yvon Lambert, plus de 40 ans après son coup d’éclat, demeure soudé à jamais à l’histoire du Canadien, au point qu’on a parfois l’impression qu’il n’a jamais marqué d’autre but que celui-là.

C’est faux, évidemment. En 683 matchs dans la LNH, l’attaquant originaire de Drummondville a marqué 206 buts. Une très respectable récolte. Mais on revient toujours à celui qu’il a marqué le 10 mai 1979 au Forum de Montréal, lors d’un palpitant septième match contre les Bruins.

Encore de nos jours, si jamais le Canadien joue contre Boston en séries, on me demande d’en parler.

Yvon Lambert

« C’est drôle, parce qu’avant de commencer la prolongation ce soir-là, Mario [Tremblay] avait dit que c’est notre trio qui allait marquer, se souvient-il. Alors je suis allé sur la glace en pensant à ça, et environ deux minutes avant le but, sur le même genre de jeu, [le gardien] Gilles Gilbert m’avait volé. Tu peux aller revoir ça sur l’internet, tu vas voir, c’est le même jeu ! Mais je me suis repris ensuite… »

Le Canadien a éliminé les Bruins ce soir-là, puis a gagné la Coupe Stanley au tour suivant, contre les Rangers de New York. Mais qu’est-ce que l’on a retenu de tout ça, de 1979, de cette quatrième conquête de suite pour une fin de dynastie ? On a retenu Yvon Lambert. Personne n’a oublié ce 10 mai 1979, et encore moins le principal intéressé, qui s’est acquis une réputation de bon vivant depuis ; à la blague, son ex-coéquipier Pierre Bouchard a rappelé que Lambert a célébré ce but en 1979… et le célèbre encore aujourd’hui.

Enfin, peut-être un peu moins. Au mois d’avril, il a dû être opéré pour un cancer du côlon. Ce n’était certes pas prévu. « Mais ça va très, très bien, s’empresse-t-il de préciser. La santé est bonne, tout est beau. J’ai juste des suivis médicaux à faire. »

Ces jours-ci, il travaille à la rédaction de ses souvenirs, avec David Arsenault de RDS, pour une biographie qui devrait paraître en 2021. Il poursuit aussi son travail avec Concepts Yvon Lambert, une entreprise de divertissement et de relations publiques qu’il a fondée avec sa conjointe en 1999.

Des regrets ? Pas vraiment, non.

Tout ce que j’ai, je le dois au Canadien de Montréal. Tu vois, le but, ça fait plus de 40 ans et on en parle encore.

Yvon Lambert

« Les gens l’oublient des fois, mais j’ai été repêché par Detroit [en 1970], et quand j’ai été échangé au Canadien à l’été 1971, sur le coup, j’ai été déçu. J’étais le gars le plus malheureux ! Moi, mon handicap, ça avait toujours été mon coup de patin, et là, je me retrouvais avec une équipe qui misait sur le patin !

« L’autre affaire, c’est que je suis arrivé au Forum au mois de septembre, et sur la glace, il y avait Henri [Richard], [Peter] Mahovlich, Yvan [Cournoyer], Jacques Laperrière, Claude Larose… En voyant ces gars-là, je me suis dit : “Je ne vais jamais être capable de jouer ici !” Le club était paqueté. Mais je suis allé à Halifax dans la Ligue américaine, on a gagné le championnat, et à ma deuxième saison là-bas, j’ai été le premier compteur de la ligue. À l’été suivant, le Canadien m’a fait signer un contrat de trois ans. »

Avec le Canadien pendant huit saisons, Yvon Lambert a fait ce qu’il a fait pas mal partout où il est allé : il a gagné. En tout, c’est quatre bagues de la Coupe Stanley qu’il a pu récolter pendant ces années de gloire. « Au début, je jouais sporadiquement, j’ai disputé seulement 60 matchs et récolté six buts à ma première saison en 1973-1974… Mais j’ai gagné en confiance et à ma deuxième saison, j’ai joué avec Pete Mahovlich au centre et Yvan Cournoyer à droite, aussi avec la deuxième vague en avantage numérique. Ensuite, Scotty Bowman m’a placé avec Mario et Doug Risebrough… On est restés ensemble pendant sept ans ! »

Autant l’arrivée au Forum a été difficile, autant le départ l’a été, quand le Canadien a choisi de ne pas mettre son nom sur sa liste de protection avant la saison 1981-1982. Ça, ce n’est pas quelque chose qu’il a vu venir. Il s’est retrouvé avec les Sabres de Buffalo. « En plus, cet été-là, je venais de signer un contrat de trois ans avec le club… 110 000 $ pour la première saison, 120 000 $ pour la deuxième et 130 000 $ pour la troisième ! Le meilleur contrat de ma vie. Quand j’ai commencé dans la Ligue américaine avec Port Huron en 1970, je gagnais 5000 $… À ma deuxième année à Buffalo, après le camp, Scotty [Bowman, l’entraîneur] m’a dit qu’il allait m’envoyer dans la Ligue américaine pendant deux semaines, pour faire un peu de place aux jeunes comme [Phil] Housley et [Dave] Andreychuk. Finalement, je suis resté deux ans ! »

Deux ans dans la Ligue américaine, pour un fier vétéran, c’est long, et Yvon Lambert, après avoir été joueur-entraîneur aussi (!) à Rochester, a choisi de tout arrêter en 1984. Il a tenté une carrière de coach au hockey junior (« ça a duré huit mois… »), et depuis, il donne des conférences, serre des mains, raconte son histoire à qui veut le veut bien. Depuis, il vit sa vie à fond.

Vous a-t-on dit qu’il chante aussi ? En 1976, sur un disque des meilleures chansons à répondre du terroir québécois, il s’est permis deux chansons, dont son classique, La p’tite jument.

« J’ai toujours aimé les rigodons ! Je viens d’une famille où les partys de Noël, c’était ça : tout le monde chantait, tout le monde jouait de la musique. Un bon soir à Drummondville, j’ai chanté et le chanteur André Lejeune était dans la salle. Quelques jours plus tard, le téléphone a sonné dans le vestiaire du Forum… c’était lui ! Il voulait que je participe à son disque [Soirée québécoise, volume 2], et j’ai fait deux chansons là-dessus.

« Alors pour moi, le temps des Fêtes, c’était ça : la musique, les chansons, les gros soupers en famille. On ne fait plus ça, presque tout le monde est décédé maintenant et mes deux filles ne chantent pas. J’allais en Floride l’hiver depuis 22 ans, ça va être plus tranquille cette année ! Mais c’est correct… »

Ce sera tranquille peut-être, mais si vous croisez Yvon Lambert par hasard, vous allez retrouver le même Yvon Lambert que vous croyez connaître. Et puis, si jamais ça arrive, vous pourrez lui parler de son but sans problème. Parce qu’il ne se tannera jamais d’en parler.