Denis Morel a patrouillé sur les patinoires de la LNH pendant une vingtaine d’années. Premier arbitre en chef francophone à temps plein, son arrivée a véritablement ouvert les portes de la ligue aux Québécois.

Frédérick Duchesneau
Frédérick Duchesneau La Presse

L’arbitre qui ne parlait pas anglais

Quand Denis Morel a entamé sa carrière d’officiel dans les rangs professionnels, il ne parlait pas anglais. Pas un mot. « Ils m’ont dit : “Tu vas apprendre sur le tas.” »

C’était en 1972. Morel avait 23 ans. Il venait de signer un premier contrat avec la Ligue nationale de hockey. Pour parfaire sa connaissance du métier et, surtout, apprendre la langue de Shakespeare, on l’a toutefois envoyé se faire la main dans les circuits mineurs professionnels pendant quelques années. Plus précisément, dans les ligues américaine, de l’Ouest et centrale.

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L’arbitre Denis Morel et Kirk Muller, du Canadien de Montréal, lors d’une partie au Forum, en 1991

Il y a appris la langue anglaise. Mais il a d’abord dû se faire comprendre sans elle.

« Des fois, j’avais des matchs où les bancs se vidaient. Comment tout expliquer à mes juges de ligne, en même temps qu’ils m’aidaient à traduire ce qui se passait ? Et comment expliquer au coach et au directeur général ? », raconte l’ex-arbitre, qui a célébré le 13 décembre son 72e anniversaire.

« Je me souviens d’une de ces games à Tulsa, où il y avait eu une bataille générale. Le DG, qui était Ray Miron, de Cornwall, parlait français. Il est venu dans la chambre et je lui ai expliqué. J’avais le système débrouillardise. J’ai toujours dit que si j’avais été capable de me débrouiller dans le bois, je serais capable de le faire en ville facilement. »

Un arbitre en bottines

Ce bois, c’est celui de La Tuque, où sa famille a emménagé au début des années 1950, alors qu’il avait 5 ans. Un déménagement dû au travail de son père, employé du CN.

« On n’écrira pas un livre ! », lance Denis Morel, en début d’entretien, depuis sa résidence, à Trois-Rivières.

Un de ses amis, journaliste au Nouvelliste, le lui a déjà proposé dans le passé. « Et je lui ai répondu non. Je ne me rappelle même pas ce que j’ai fait hier », avance-t-il. Pourtant, cette entrevue avec La Presse durera tout près d’une heure…

De toute façon, impossible de revenir sur une telle carrière sans en relater, ne serait-ce que superficiellement, les origines.

D’emblée, soulignons que cette trajectoire n’est pas celle d’un joueur qui, devant l’impossibilité d’atteindre son objectif, se serait tourné vers l’arbitrage.

« Non, parce que, premièrement, je ne savais pas patiner, indique Denis Morel. Donc, quand j’ai commencé à jouer au hockey, j’étais gardien de but… en bottines. J’ai commencé à patiner à l’âge de 12 ans. C’est très tard. »

Je suivais le hockey et je savais que je n’avais pas un talent de joueur, mais l’arbitrage m’intéressait. J’ai commencé comme ça, à arbitrer en courant sur la glace.

Denis Morel

Puis, il s’est mis à patiner. De mieux en mieux. Jusqu’à ce que, au secondaire, le soir, dehors, il garde les buts un match, avant d’en arbitrer deux. Bénévolement, bien sûr.

Il poursuivra sa future vocation à l’intérieur, après la construction du Colisée municipal, en 1962.

PHOTO FOURNIE PAR DENIS MOREL

Le Colisée municipal de La Tuque, renommé en l’honneur de son illustre représentant, l’ex-arbitre de la LNH Denis Morel

« Au niveau juvénile, ça donnait un dollar par partie », se remémore-t-il. L’amphithéâtre porte aujourd’hui son nom.

« J’ai toujours aimé l’arbitrage. Pourquoi ? Pour avoir une game le plus fair possible. C’était en moi, tout simplement. Mais est-ce que j’avais en vue une carrière quand j’étais jeune ? Aucunement. »

Un match historique

À la fin du secondaire, Denis Morel quitte La Tuque pour poursuivre ses études, en éducation physique, à Trois-Rivières. Sans qu’il le sache, c’est là que les astres commenceront à s’aligner.

Il continue d’officier à Trois-Rivières, « où il y avait beaucoup de bons arbitres au niveau junior ». Il est aidé, parrainé même, par l’un d’eux en particulier, mais « pas vraiment dirigé ».

« J’apprenais sur le tas », dit-il. Le fil conducteur de sa carrière, de toute évidence.

De ce groupe d’arbitres trifluviens, Claude Béchard accédera au grand circuit comme juge de ligne. Le Montréalais Gérard Gauthier l’y rejoindra.

En 1967, la LNH double ses rangs avec l’ajout de six formations : Oakland, Los Angeles, Minnesota, Philadelphie, Pittsburgh et St. Louis.

Trois ans plus tard, elle ajoute Buffalo et Vancouver. Puis, en 1972, on accueille Atlanta et les Islanders de New York.

Or, cela va de soi, plus d’équipes signifie plus de matchs. Donc, besoin de plus d’arbitres. D’où, en 1972, l’embauche de Morel, qu’on envoie toutefois, pour le moment, se perfectionner — et apprendre l’anglais — dans les circuits inférieurs.

« Je suis embarqué avec les expansions. Il faut être un peu chanceux quand même », observe le natif de Québec.

Puis, le dimanche 18 janvier 1976, Denis Morel officie son premier match dans la LNH. Le premier francophone arbitre en chef depuis Georges Gravel, quelques décennies plus tôt.

PHOTO FOURNIE PAR DENIS MOREL

Claude Béchard, Denis Morel et Gérard Gauthier, figurant dans un article du Journal de Montréal, en 1976

Pour l’occasion, la ligue fait les choses en grand. Morel fait ses débuts au Forum, alors que le CH affronte les Flames d’Atlanta. Et il est flanqué de Claude Béchard et de Gérard Gauthier. Pour la première fois, trois Canadiens français, comme on les appelait à l’époque, sont aux commandes ensemble.

« Ç’a toujours été un souvenir mémorable. Parce que mes collègues et moi, on tournait une page énorme », souligne-t-il.

Avec Ken Dryden devant le filet, le Canadien l’avait emporté 4-2.

Denis Morel a arbitré dans la LNH jusqu’en 1994.

Toucher à la Coupe Stanley

Sans surprise, son premier match dans la LNH fait partie de ses deux meilleurs souvenirs de sa carrière. L’autre est celui d’un moment douloureux pour les partisans du Canadien.

Il est vrai, comme il le rappelle, que la finale de 1989 est « encore dans les livres ». Parce qu’il s’agit de la dernière fois que deux équipes canadiennes se sont affrontées en finale de la Coupe Stanley. Montréal et Calgary, dans ce cas-ci.

Denis Morel était d’office pour le sixième match au Forum — « un honneur », dit-il —, remporté par les Flames, qui mettaient ainsi la main sur le trophée emblématique du circuit.

S’il considère ce match comme un grand moment à titre personnel, ce n’est évidemment pas parce qu’il a vu le Canadien s’y incliner. Plutôt parce qu’il a vu et touché la célèbre coupe.

« Elle était dans notre chambre d’arbitres avant le match. Comme pour un joueur, quand tu touches à la coupe Stanley… »

Mais pourquoi donc « entreposer » la coupe dans le vestiaire des officiels ?

« C’était la place la plus sécuritaire pour eux ! », répond Morel.

Deux moins bons moments

Bien sûr, en plus de 20 ans de carrière, il n’a pas connu que de bons moments. Il n’aime pas parler du négatif, admet-il, mais s’ouvre tout de même. Deux en particulier, survenus en fin de carrière, lui ont laissé un goût amer.

Lors d’une rencontre entre Edmonton et Los Angeles, en 1992, il avait expulsé Glenn Anderson, l’identifiant comme l’auteur d’un « sucker punch » qui avait cassé la mâchoire de Tomas Sandstrom au cours d’une mêlée générale. Or, le véritable coupable était Kelly Buchberger.

J’étais un arbitre de carrière avec plus de 20 ans d’expérience et ça m’avait quand même affecté énormément. Ça m’a pris au moins un an complet à me remettre de ça.

Denis Morel

Puis, l’année suivante, il avait accordé aux Jets un but marqué avec la main, en prolongation, contre les Blackhawks.

Morel avait vu la rondelle franchir la ligne « d’un demi-pouce ». On était alors au tout début de l’ère des reprises dans la LNH et, dans le doute, il avait communiqué avec le juge vidéo.

« Ce n’est pas concluant », lui a-t-on répondu. Il avait donc dû accorder le but. « Mais il ne m’a jamais dit comment elle était rentrée ! », raconte-t-il, toujours consterné.

Quand l’arbitre a lui-même vu la reprise, il a contacté le juge vidéo pour lui demander pourquoi il ne lui avait pas dit que le but avait été marqué avec la main.

« Tu ne me l’as pas demandé », lui a-t-il répondu…

PHOTO FOURNIE PAR DENIS MOREL

Denis Morel honoré à sa 1000e partie dans la LNH.

Denis Morel préfère nettement repenser à ses hauts faits d’armes. Il a été le septième à arbitrer plus de 1000 matchs — au total, plus de 1200 en saison —, en plus de deux finales de la Coupe Stanley et deux matchs des Étoiles.

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Denis Morel a été le septième à arbitrer plus de 1000 matchs dans la LNH.

Du blackout au « May Day »

Des épisodes marquants, il en a vécu bien d’autres sur les patinoires.

En 1988, il officiait le quatrième match de la finale entre les Bruins et les Oilers, lorsqu’une panne de courant au Boston Garden a mis un terme à la rencontre. Les Oilers venaient tout juste de créer l’égalité 3-3 en deuxième période. Le match a finalement été rejoué en Alberta, la troupe de Gretzky balayant la série.

Morel était également arbitre de relève lorsque Jim Schoenfeld, entraîneur des Devils, s’en était durement pris à l’officiel Don Koharski, en marche vers les vestiaires, après le troisième match de la série contre les Bruins, en 1988. Lui criant entre autres : « Have another donut ! »

> Voyez la scène (en anglais)

Tous les arbitres avaient boycotté le match suivant, ce qui avait conduit au tristement célèbre épisode des officiels mineurs du New Jersey vêtus d’un chandail jaune.

En réalité, c’est l’arbitre en chef de la ligue, John McCauley, qui faisait tous les appels depuis le banc.

Le conflit s’est réglé et Morel a arbitré le cinquième match, à Boston.

Une autre. Il n’en a pas été question pendant l’entrevue, mais comment passer sous silence la dernière rencontre en séries de l’officiel québécois ?

Voyez les reprises… et ce qu’avait fait May avant la mise au jeu (en anglais)

C’est lui qui était sur la glace lors du fameux « May Day ». Le but en prolongation de Brad May, des Sabres, qui balayaient ainsi les Bruins au premier tour des séries de 1993. May qui, faut-il rappeler, était davantage reconnu pour ses poings que pour ses points… Un but sensationnel, décrit par le plus exubérant des commentateurs du hockey.

Pendant ce temps, St. Louis surprenait aussi Chicago. Vous connaissez la suite. Los Angeles qui défait Vancouver… Puis, les Islanders qui éliminent Pittsburgh… Une année de surprises qui aboutira au plus récent défilé dans la rue Sainte-Catherine.

Il y a 27 ans.

De Lafleur à Linseman, en passant par Gretzky

Nous avons demandé à Denis Morel de dévoiler, parmi ceux qu’il a arbitrés, quels joueurs il avait trouvé les plus agréables. Et les plus détestables.

Guy Lafleur

« Il ne disait pas un mot, il jouait au hockey. C’est très rare qu’il avait des remontrances envers l’arbitrage. Et peut-être qu’il aurait dû, des fois. »

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Guy Lafleur, en 1981

Raymond Bourque

« Un autre francophone qui était fantastique. Il venait jouer au hockey, faire son travail, tout simplement. »

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Raymond Bourque, en 1992

Bryan Trottier

« Un vrai gentleman. Il était toujours poli. »

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Bryan Trottier, en 1983

Esa Tikkanen

« Parmi ceux qui pleuraient le plus. ll était vraiment tannant, achalant. Je me disais qu’un chien qui jappe n’est pas dangereux. Mais il ne lâchait jamais. »

Wayne Gretzky

« Quand il était jeune, il était plus critique. Il n’aimait pas les officiels du tout, mais on avait un grand respect mutuel. J’ai eu la chance de le côtoyer pendant un voyage. On s’en allait pour le match des Étoiles, en partant d’Edmonton, sur un vol de nuit. Évidemment, Wayne était en première classe, moi, j’étais en classe économique. Il me dit : “Donne-moi une heure et j’aimerais te parler.” On a jasé de hockey et d’approche de l’arbitrage. Même s’il était jeune, il voulait apprendre. Il m’avait avoué qu’il n’y avait pas beaucoup d’arbitres qu’il aimait bien. Mais il s’est amélioré avec les années. »

PHOTO DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE

Wayne Gretzky, dans l’uniforme des Oilers d’Edmonton, en 1985

Ken Linseman

« Il était très dangereux. Il jouait dangereusement avec son bâton et, en plus, il chialait tout le temps. Il disait qu’il était marqué par les arbitres. D’une certaine façon, oui. Quand tu utilises ton bâton comme ça… Quand on arbitre un match, on sait à quels joueurs on a affaire. C’est important dans notre préparation. »

Apôtre de la sévérité

Denis Morel suit toujours le hockey. « Ma femme dit que j’en écoute trop souvent ! »

Il n’est ni le premier ni le dernier à dire qu’on ne peut comparer les époques, mais il aime bien le jeu d’aujourd’hui.

Et l’arbitrage ? Il approuve le fait qu’il soit plus strict de nos jours.

« Il faut laisser les joueurs être le plus libres possible pour qu’ils performent. Ce sont eux, les vedettes. Et c’est en appliquant les règles sévèrement qu’on permet à ces étoiles de donner un bon spectacle. C’est la qualité première d’un arbitre », affirme-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR DENIS MOREL

Denis Morel assistant à un combat entre Bob Probert, des Red Wings de Detroit, et Troy Crowder, des Devils du New Jersey

Lui-même se percevait d’ailleurs comme un officiel qui n’hésitait pas à jouer du sifflet.

J’étais un arbitre qui appelait plus de punitions que la moyenne. J’étais reconnu pour ça, comme un arbitre plus sévère. Et j’étais très bien avec ça.

Denis Morel

Les conditions d’arbitrage sont très différentes de ce qu’elles étaient il y a quelques dizaines d’années. Ne serait-ce qu’en raison des outils technologiques.

« Ils peuvent aller voir le jeu eux-mêmes sur une tablette. C’est fantastique. Mais au tout début des reprises, dans notre for intérieur, on voulait les utiliser le moins possible. On voulait prendre nos décisions nous-mêmes. On avait cette fierté de dire : “On ne fait pas d’erreurs”, raconte Morel, démontrant que les vieilles habitudes peuvent avoir la couenne dure. Mais le jeu est deux fois plus rapide que dans notre temps. Ça enlève une pression aux officiels. »

D’un autre côté, tous les matchs n’étaient pas télévisés à l’époque. Donc, lors d’incidents de diverses natures, les autorités du circuit devaient se fier aux rapports des arbitres et « enquêtaient plus ou moins ». Maintenant, avec l’omniprésence des caméras, les arbitres n’ont plus le droit à l’erreur, relève-t-il.

La pression est donc toujours la même. Seules ses causes et ses sources ont changé.

Golf et bénévolat

Après sa carrière d’arbitre, Denis Morel a été superviseur des officiels de la LNH. Puis, en 2006, il a été embauché comme recruteur par le Canadien avant d’être remercié par la nouvelle administration quatre ans plus tard.

Il a par la suite été consultant pour l’arbitrage au niveau junior, jusqu’à il y a deux ans.

De 1968 à 2018. Cinquante ans de vie dans le hockey. Un demi-siècle qui a débuté au niveau junior avant que la boucle soit bouclée au même endroit.

Aujourd’hui, il profite de la retraite. Il joue beaucoup au golf avec sa femme, Debbie Savoy Morel, golfeuse professionnelle émérite.

Il voudrait aider dans les hôpitaux, mais à son âge, avec la COVID-19, le moment serait mal choisi. Il tient cependant à faire du bénévolat quand la situation le permettra.

« C’est important de s’entraider quand on peut le faire », dit-il.

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L’ex-arbitre Denis Morel

En fin d’entrevue, on lui rappelle qu’il l’avait démarrée en affirmant ne pas avoir de mémoire. Il y a une heure de cela. Il s’esclaffe. Puis plaide de façon plus ou moins convaincante.

« On a sorti des vieilles notes et des coupures de journaux… »