La une de La Presse en ce 28 octobre 1981 frappait l’imaginaire. « Michael Bossy : un homme de $6 millions… », voyait-on en grosses lettres, au-dessus du vieux logo du quotidien.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

C’était un clin d’œil à l’émission The Six Million Dollar Man, une populaire série télé des années 1970. Mike Bossy venait de signer une entente de 6 ans, qui lui valait environ 500 000 $US par saison.

Il repense aux titres des journaux et en rit encore, car il sait que son agent, Pierre Lacroix, y était pour quelque chose.

« Pierre voulait que je sois l’homme de 6 millions de la LNH, rappelle l’ancien joueur, au bout du fil. Mais dans les faits, ce n’était pas ce que j’avais ! Dans les journaux, par contre, c’est comme ça que ça avait sorti. Pierre aimait toujours exagérer un peu, mais il le faisait pour une bonne raison. »

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La une de La Presse du 28 octobre 1981

Ainsi s’exprimait Bossy dimanche, peu après avoir appris la mort de Lacroix. L’ancien agent et directeur général s’est éteint cette fin de semaine, à Las Vegas. Selon son ancien partenaire Robert Sauvé, Lacroix a succombé à une crise cardiaque, « probablement causée par la COVID-19 », qu’il avait contractée il y a quelques semaines.

« Il allait mieux cette semaine, mais ça s’est détérioré samedi soir », a résumé Sauvé.

De Laval à Denver

C’est ainsi qu’a pris fin une vie plutôt bien remplie pour un homme qui ne semblait pas destiné à une telle carrière.

« Il travaillait chez Raymond Sport, un grand magasin à Laval, se souvient Sauvé. Je jouais pour le National de Laval et en 1973-1974, on avait suspendu notre coach, un dénommé Labossière, donc Pierre était devenu entraîneur par intérim. On s’était liés d’amitié et je lui avais demandé d’être mon agent. »

Dans cette même équipe se retrouvait une recrue du nom de Mike Bossy. Lui et Sauvé sont devenus les deux premiers clients de Lacroix, à une époque où les agents québécois ne couraient pas les rues.

Ils n’ont pas regretté leur choix, au bout du compte. Après sa carrière de joueur, Sauvé est devenu associé de Lacroix dans la firme Jandec. Et Bossy, lui, est devenu riche en marquant des buts, pendant que Lacroix négociait ses contrats avec les Islanders de New York.

Au fil des années, Lacroix ajoutera des clients de renom tels que Patrick Roy, Vincent Damphousse et Rob Blake.

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Pierre Lacroix a assisté à la soirée du retrait du numéro 33 de Patrick Roy par le Canadien de Montréal, le 22 novembre 2008.

À une époque où il n’y avait pratiquement pas de Québécois parmi les agents de joueurs (« C’était Alan Eagleson ou Norm Kaplan », se souvient Sauvé), Lacroix a fait office de pionnier.

« Je ne serais peut-être pas devenu ce que je suis devenu aujourd’hui sans un gars comme Pierre », souligne Pat Brisson, le plus prolifique agent de la LNH.

« C’était le plus grand agent québécois, poursuit Brisson. Il a tracé le chemin pour les Québécois. C’était un francophone qui est devenu pesant dans l’Association des joueurs, il avait une voix, il était écouté. Je regardais ça et c’était très encourageant pour moi. »

Je l’appelais Pierre, parce qu’il voulait me mettre à l’aise, mais pour moi, c’était monsieur Lacroix.

Pat Brisson, agent de joueurs

Lacroix n’était pas seulement actif au hockey. Il a notamment représenté l’ancien patineur de vitesse Gaétan Boucher, usant de créativité pour lui permettre de bien gagner sa vie, en dépit des règles qui encadraient alors les athlètes amateurs.

Parce qu’après tout, s’il a connu autant de succès, c’est parce qu’il savait défendre les intérêts de ses clients, quitte à piler sur des orteils. Serge Savard en sait quelque chose, pour avoir négocié avec Lacroix un contrat de 4 ans et 16 millions de dollars que Patrick Roy a signé à Montréal.

« Ça a pris du temps. L’écart était immense au départ, se souvient Savard. Tout le monde se basait sur le contrat d’Eric Lindros, qui n’avait pas d’allure. Ça a pris un petit bout de temps. Mais on a fini par s’entendre. »

Deuxième carrière

Lacroix est nommé directeur général des Nordiques de Québec en 1994 et un an plus tard, l’équipe est relocalisée au Colorado.

De ce passage, l’Histoire retient évidemment ses coups d’éclat : une Coupe Stanley en 1996, puis en 2001, de même que des présences en finale de l’Association de l’Ouest en 1997, 1999, 2000 et 2002. À cela s’ajoute une des plus grandes transactions de l’histoire de la LNH, qui lui a permis de mettre la main sur Patrick Roy.

Son règne n’a toutefois pas été un sans-faute. Sa première transaction majeure lui a coûté Mats Sundin, futur membre du Temple de la renommée.

« On va dire qu’il a appris de celle-là !, lance l’ancien gardien Stéphane Fiset, en riant. Ça n’a pas tourné comme il l’aurait souhaité. Mais on avait besoin de leadership, de vétérans, et il pensait que [Wendel] Clark nous aiderait. C’est peut-être la seule tache à son dossier. »

Lacroix a aussi dû travailler fort pour retenir Joe Sakic, qui avait reçu une offre hostile des Rangers de New York à l’été 1997. Les détails : 3 ans, 21 millions de dollars… dont 15 millions payables immédiatement en bonis à la signature !

« Il est arrivé pendant la flambée des salaires, rappelle Serge Savard. Il était habitué à faire chanter les DG, et là, il est obligé de signer un chèque de 15 millions pour garder Sakic ! Il s’est fait servir sa propre médecine. »

Aux yeux de plusieurs, son œuvre devrait néanmoins lui valoir une place au Temple de la renommée. Cela dit, le dossier n’a jamais vraiment semblé décoller. Les agents n’ont visiblement pas encore la cote auprès du comité de sélection du Temple. Comme DG, sa carrière (12 ans) a été relativement courte. Et ses détracteurs aiment rappeler qu’il a hérité d’une équipe prête à éclore quand il est arrivé à Québec en 1994.

« Mais il ne s’est pas assis là-dessus, fait valoir Stéphane Fiset. Il a toujours travaillé pour avoir une équipe gagnante. Il a aussi été chercher Raymond Bourque, qui a eu la chance de gagner la Coupe. Il voulait tout faire pour que Denver ait une équipe gagnante. »

« Il a mis le Colorado sur la map du hockey, ajoute Pat Brisson. C’était un grand bâtisseur. J’aurais aimé qu’il soit admis au Temple de la renommée de son vivant. »

On verra au cours des prochaines années si les perceptions changeront.

Ils ont dit

Pierre était l’un des plus grands dirigeants dans le monde du sport. Il avait pour mentalité ‟l’équipe d’abord” qui valorisait autant les joueurs que le personnel, et son attitude gagnante était évidente lorsque notre famille a acquis l’Avalanche en 2000. »

Stan Kroenke, propriétaire de l’Avalanche du Colorado

C’est une triste journée pour l’Avalanche et ses partisans. Pierre était un visionnaire et un vrai leader. Il a établi une culture gagnante à travers l’organisation. Pierre n’a pas seulement bâti une équipe championne, mais il a contribué à la croissance du hockey au Colorado.

Joe Sakic, ancien joueur de l’Avalanche du Colorado et actuel directeur général de l’équipe

Mes sympathies à ses proches et à sa famille. C’était un gars qui avait une présence incroyable, qui était très rassembleur, donc c’est une journée triste pour la famille de l’Avalanche. J’ai connu Pierre à travers Patrick [Roy] et l’Avalanche ; Pierre, c’était un bonhomme qui avait la joie de vivre, un rassembleur.

André Tourigny, entraîneur-chef d’Équipe Canada junior