Le 6 octobre dernier, les Rangers de New York réclamaient Alexis Lafrenière au tout premier rang du repêchage de la LNH. Un panneau à Times Square lui souhaitait la bienvenue « à Broadway ». Sa réalité est tout autre. La Presse s’est entretenue avec l’attaquant québécois pour parler de sa nouvelle vie.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

En temps normal, Alexis Lafrenière compterait en ce moment une trentaine de matchs dans la Ligue nationale.

En temps normal, il aurait déjà affronté ses rivaux de division de Pittsburgh et de Washington au moins une ou deux fois. Il aurait déjà croisé Sidney Crosby, Evgeni Malkin et Alexander Ovechkin sur la patinoire. Il aurait peut-être même disputé un match contre son idole, Patrick Kane.

En temps normal, il connaîtrait déjà les rituels du Madison Square Garden : les loustics qui sifflent un thème de hockey, suivi d’un Potvin sucks bien senti ; les notes du phénoménal organiste Ray Castoldi ; les présentations de Margot Robbie, Susan Sarandon et autres habitués de renom des matchs des Rangers.

En temps normal, il aurait participé à des évènements promotionnels à Times Square, au Rockefeller Center.

Et en temps normal, ce reportage se serait fait sur place, face à face avec le jeune prodige.

Ping-pong et patinoire extérieure

Mais 2020 étant tout sauf normale, Lafrenière n’a rien fait de tout ça. Non seulement il n’a pas joué de match au Madison Square Garden, mais il n’y a même pas mis les pieds !

Lafrenière nous joint donc sur Zoom. Le soleil se couche, projetant une lumière de feu sur le mur derrière lui. Il tourne la caméra pour montrer les lieux. La fenestration, du plancher au plafond, est à couper le souffle. Dans la cour, une patinoire extérieure assurément réfrigérée, la même que l’on voyait dans une vidéo qu’il a publiée sur Instagram la semaine précédente.

« C’est environ la grandeur d’une patinoire de trois contre trois, décrit-il. On y va presque tous les jours. Même deux fois par jour la fin de semaine, parce qu’on ne s’entraîne pas. Les jeunes n’ont pas d’école la fin de semaine, donc ils viennent nous voir le matin s’ils veulent y aller et on embarque. Et on y va le soir. On a beaucoup de fun ! »

« On », c’est Lafrenière et K’Andre Miller, un autre choix de 1er tour des Rangers, 22e au total en 2018. Les deux espoirs sont hébergés ensemble dans une famille proche de l’organisation, qui souhaite demeurer discrète. Il semblerait que le père est un financier qui a fait fortune dans les fonds spéculatifs (hedge funds).

PHOTO FOURNIE PAR ALEXIS LAFRENIÈRE

Alexis Lafrenière et K’Andre Miller

Ce que l’on constate, en tout cas, c’est que ses hôtes ont les ressources pour tenir occupés deux jeunes adultes. En plus de la patinoire, ils possèdent un simulateur de golf, un gym au sous-sol et une table de ping-pong.

« Ils ont trois enfants, qui ont 11, 12 et 15 ans. Les trois jouent au hockey, explique Lafrenière. On se fait de petites compétitions, c’est vraiment cool. Celui de 15 ans est plus proche de nous, mais ceux de 11 et 12 ans sont bons. Des fois, un des enfants est le gardien. On fait des équipes d’un petit et un grand, on joue à 2 contre 2. »

Et l’entretien de la patinoire ? « Ils ont une Zamboni. Je ne sais pas combien de fois par jour, mais chaque fois qu’on patine, ils la passent. La glace est super belle.

« Quand j’étais petit, mon père faisait une patinoire l’hiver, mais notre cour n’était pas super grande. Quand j’ai vieilli, il a arrêté d’en faire, ça devenait trop petit. Une patinoire de cette grandeur-là, c’est la première fois que j’ai ça ! »

Réalise-t-il la chance qu’il a de vivre dans de telles conditions ?

« On se trouve chanceux. Je pense que les enfants aussi le savent. Pouvoir finir de souper, aller se changer et sortir patiner quand il fait beau, surtout à ce temps-ci de l’année… c’est incroyable. On peut aussi voir la télé de dehors, donc quand le football joue le dimanche, on regarde la NFL accotés sur le bord de la bande. Le setup est parfait ! »

La famille à distance

L’endroit n’est pas seulement parfait pour Lafrenière ; il l’est aussi pour sa famille.

« On a fait un appel sur Zoom avec eux la semaine avant qu’Alexis parte. Ils nous ont fait visiter la maison, raconte au bout du fil Nathalie Bertrand, la mère de Lafrenière. Ce sont des gens avec de bonnes valeurs. Avec K’Andre et les trois ados, j’étais contente, parce qu’il n’est pas seul. C’est bien beau s’entraîner, mais tu fais quoi après ? »

PHOTO NICHOLAS HOMLER, FOURNIE PAR MSG SPORTS

Alexis Lafrenière, au centre d’entraînement des Rangers de New York

Au moment de notre conversation, Mme Bertrand n’avait pas vu son fils depuis près d’un mois. Enseignante en première année, elle ne peut évidemment pas rendre visite à son fils quelques jours aux États-Unis, en raison de la quarantaine de 14 jours qui l’attendrait au retour. Elle sait donc qu’elle ne reverra pas son Alexis avant plusieurs mois encore.

« C’est difficile. Mais dans la vie, ce que tu veux comme parent, c’est que tes enfants soient heureux, rappelle-t-elle. Lui, il rêve à ça depuis qu’il est tout petit et il est rendu à la prochaine étape. Ce sont des sacrifices, mais plein de parents en font aussi. Grâce à la technologie, on peut rester en contact.

Mon cœur de mère a appris à s’y faire quand il est parti à Rimouski à 15 ans. Mais là, on ne peut même pas le voir à la télé, dans des matchs ! C’est sûr qu’il me manque ! Mais je sais qu’il est heureux. Il est dans son élément.

Nathalie Bertrand, mère d'Alexis Lafrenière

Avec Chris Kreider

Son élément, c’est quoi ? C’est essentiellement un trajet entre Darien, la ville du Connecticut où il habite, et Tarrytown, lieu du centre d’entraînement des Rangers. La route de quelque 30 minutes, il la fait avec K’Andre Miller, dans la voiture de l’un ou de l’autre.

« C’est vraiment un super bon gars, décrit Lafrenière. Quand je suis arrivé, il m’a fait sentir à l’aise tout de suite. On fait presque tout ensemble ! »

Le jour où on lui a parlé, il est arrivé vers 9 h 30 au centre d’entraînement. Après des exercices au gymnase, il a sauté sur la patinoire vers 11 h 15, pour une séance d’environ une heure. Les joueurs avec lui ? Quelques espoirs, Marc Staal, que l’équipe accueille encore même s’il a été échangé à Detroit en septembre, de même qu’Adam Fox, Brendan Lemieux, Brendan Smith, Brett Howden et Chris Kreider.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DES RANGERS DE NEW YORK

Alexis Lafrenière

À 6 pi 3 po et 217 lb, Kreider a le genre de gabarit que pourrait avoir Lafrenière (6 pi 1 po, 205 lb) dans quelques années. Les deux sont ailiers gauches, et même si Lafrenière a un potentiel offensif bien plus grand, il peut s’inspirer de Kreider.

Son patin m’a vraiment impressionné. Il joue de la bonne façon. C’est un bel exemple à prendre pour un jeune comme moi, pour voir les petits détails à ajouter à ma game. »

Alexis Lafrenière

Après l’entraînement, c’est le dîner à l’aréna. Il peut ensuite poinçonner sa carte de temps et rentrer à la maison.

« On n’a pas nécessairement de tâche à la maison, mais on met la table, on la défait, comme si on était avec notre famille. On a du temps libre en après-midi. Quand les enfants reviennent de l’école vers 16 h, on joue au Xbox, au ping-pong. Après le souper, on va sur la glace, puis on va dans nos chambres pour relaxer et se coucher. »

Bref, ce n’est que de l’entraînement et des jeux. Son dernier match remonte au 8 mars. Il avait la possibilité d’en jouer au Championnat du monde junior, mais les Rangers ont préféré qu’il passe son tour. Les récents développements dans la LNH laissent croire qu’un début de saison est imminent.

Loin de la ville

Et le Big Apple, dans tout ça ? L’été dernier, Lafrenière avait admis n’y avoir jamais mis les pieds.

« J’y ai été une fois depuis, pour des rendez-vous médicaux. J’ai vu la ville, mais je ne l’ai pas nécessairement visitée. Je pensais que ça ressemblerait un peu à Montréal, mais c’est encore plus gros, plus impressionnant. J’ai pu admirer un peu la ville et ça m’a donné le goût d’y retourner. Juste de voir les gros buildings, les tours, c’est impressionnant. Tout est gros. C’était vraiment beau. On va y retourner bientôt, c’est sûr. »

La vie au Connecticut, la maison de campagne, les activités familiales… Pensez à ce soir du 6 octobre, quand Lafrenière a été le tout premier choix du repêchage. Les Rangers s’étaient offert le panneau publicitaire le plus en vue de la planète : celui du One Times Square, au-dessus du kiosque de la police, angle 7Avenue et 43Rue. Celui sur lequel la fameuse boule descend lors du décompte du Nouvel An. « Bienvenue à Broadway », lisait-on. En français.

PHOTO TIRÉE DE NHL.COM

« Bienvenue à Broadway », lisait-on en français, le 6 octobre dernier, sur le panneau publicitaire le plus en vue de la planète.

Mais il n’y avait que quelques passants pour l’observer. Broadway, ça attendra. La LNH aussi. Ainsi va la vie en 2020.

« J’ai hâte que ça commence. J’ai rêvé toute ma vie de jouer dans la Ligue nationale. Tu grandis, tu regardes les matchs à la télé, tu rêves de jouer. Mon premier match sera spécial. On ne sait pas encore ce sera quand. J’ai vraiment hâte et ce sera une expérience unique. »