Il y a de ces moments qui nous font réfléchir sur nos choix de vie. Se retrouver les quatre fers en l’air sur la glace du vieux TD Place Arena d’Ottawa, un obscur soir de janvier 2020, en fait partie.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

À son premier match en Amérique du Nord, dans la Ligue junior de l’Ontario, Jan Mysak ne savait pas trop où donner de la tête. Les coups semblaient venir de partout. À deux reprises, le soigneur de sa nouvelle équipe, les Bulldogs d’Hamilton, a dû refermer des coupures et éponger le sang perdu.

« Tout était différent, c’était comme un nouveau monde, raconte l’attaquant au bout du fil. Le jeu était tellement physique… »

Piqué au vif, Mysak a décidé qu’on ne l’y prendrait plus. Le Tchèque de 17 ans qui, en dehors des compétitions internationales, s’alignait pour la première fois de sa vie pour une équipe qui ne représentait pas sa ville natale, a mis les bouchées doubles pour s’adapter à un style de jeu qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait connu auparavant.

Il a conclu la saison écourtée en force en récoltant plus d’un point par match. Puis il est devenu, en octobre dernier, un choix de deuxième tour du Canadien de Montréal (48e au total).

Cet automne, alors que le circuit junior ontarien est toujours inactif, le jeune homme est de retour à la maison. À Litvinov, au sein d’une équipe plutôt faible il est vrai, il n’a toujours pas récolté de point en six rencontres de l’Extraliga, principal championnat tchèque.

Mais il assure être rentré du Canada « plus fort en possession de la rondelle », surtout le long des bandes, et plus à même de donner et de recevoir des mises en échec. « J’adore ça ! », s’exclame-t-il, du haut de ses 5 pi 11 po et 180 livres.

« Un sacré défi »

Le profil de Mysak [prononcez Mi-Chak] est intrigant. Doté d’un flair offensif indéniable, il n’avait que 16 ans lorsqu’il a fait le saut chez les professionnels en République tchèque, après avoir outrageusement dominé les calibres inférieurs. Sa performance au Mondial junior l’an dernier a fait tourner bien des têtes, à commencer par celle de Trevor Timmins, responsable du recrutement amateur chez le Canadien.

Nombreux sont les observateurs qui lui prédisaient une sélection au premier tour. Celui qui est employé comme centre et comme ailier a finalement glissé au milieu du deuxième. Voyant qu’il était toujours disponible, le Tricolore n’a pas hésité.

Un recruteur consulté par La Presse après le repêchage a décrit Jan Mysak comme « un Jake Evans, mais en plus offensif », soulignant en outre son énergie, son ardeur au travail et sa vitesse.

Du travail, il en a justement eu bien besoin à son arrivée à Hamilton, où il avoue s’être senti désorienté pendant plusieurs jours — c’était la première fois qu’il n’habitait pas chez ses parents. Sans parler du décalage qu’il observait sur la glace.

C’est donc dans le hockey qu’il a trouvé du réconfort.

« J’ai essayé de ne pas penser à ma situation, de juste faire ce que j’avais à faire sur la glace, raconte-t-il. C’était un sacré défi pour moi d’affronter des gars déjà repêchés, d’autres qui avaient des contrats de la LNH. Je voulais montrer que j’étais à la hauteur. »

Sa seule présence sur une patinoire canadienne faisait suite, en réalité, à un autre moment où son orgueil en a pris pour son rhume. Au dernier Mondial junior, dont l’équipe tchèque était l’hôtesse, il a vu son club se faire corriger par la formation canadienne. Mysak nous rappelle lui-même avec douleur le score final de 7-2.

« On s’est fait manger tout rond, se rappelle-t-il. C’était embarrassant. Je devais me prouver à moi-même que je pouvais jouer contre ces gars-là. »

Au cours des jours suivants, il officialisait son transfert à Hamilton. À l’évidence, quand il est question de fierté, il ne plaisante pas. Il voudra d’ailleurs montrer de quel bois il se chauffe en prenant de nouveau part au Mondial au mois de décembre.

Le Sommet de Prague

Mysak éclate de rire lorsqu’on lui révèle qu’un moment récent de sa vie a suscité une grande curiosité chez les partisans montréalais et au sein de la confrérie médiatique.

Il y a quelques jours, alors qu’il revenait de Finlande après le tournoi de la coupe Karjala, Mysak est arrêté à Prague pour y rencontrer Tomas Plekanec. Autour d’un café, les deux ont jasé pendant plus d’une heure et demie. Beaucoup de la vie et du hockey, encore davantage du Canadien.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Tomas Plekanec


Rob Ramage, directeur du développement des joueurs à Montréal, a d’abord dévoilé en visioconférence l’existence de cette rencontre à venir. Plekanec s’est ensuite entretenu avec La Presse avant le fameux café, puis en a fait un compte rendu au Journal de Montréal – à la blague, sur Twitter, le collègue Jean-François Chaumont a même baptisé l’évènement le Sommet de Prague vu l’importance qu’on lui a accordée.

Amusé, Mysak réitère à quel point il respecte l’ancien du Canadien, « un modèle pour les jeunes joueurs » de son pays, dit-il. « Il a été super généreux, m’a dit des choses importantes. »

De fait, on reconnaît des rappels de la grande simplicité de Plekanec dans la personnalité de Mysak. Ses parents, tous deux médecins, sont pour lui « les personnes les plus importantes dans [sa] vie ».

Plus loquace que son mentor, il explique dans un anglais exemplaire avoir connu une jeunesse sans histoire, faisant les 400 coups avec son frère Josef (aujourd’hui dans la NCAA), sur la glace et à la maison. À Litvinov, ville de 24 000 habitants située près de la frontière allemande, « il n’y a rien d’autre à faire que de jouer au hockey ! », assure-t-il.

Il se décrit comme une personne empathique, qui veut « aider chaque fois qu’on a besoin d’elle ».

Avec encore trois années d’admissibilité au hockey junior canadien, il ne sait pas trop si la route le séparant de la LNH sera encore longue. Aller jusqu’au bout « sera dur, mais pas impossible ». Il a un plan bien établi, dit-il, mais il ne veut pas le dévoiler. Il n’est pas pressé.

Le fait d’être repêché n’a pas changé grand-chose pour lui, si ce n’est qu’il « est encore plus heureux » de se mettre au travail chaque jour.

« Je dois croire en moi et tout donner pour y arriver », résume-t-il.

Dans son credo, on décèle un fond de fierté, encore une fois. Ce ne sera sans doute pas la dernière.

– Avec la collaboration de Guillaume Lefrançois, La Presse