La semaine dernière, en raison de la pandémie de COVID-19, six équipes de l’ECHL ont annoncé qu’elles ne joueraient pas du tout cette saison. Une centaine de joueurs, dont quelques Québécois, se retrouvent sans emploi et se voient forcés de trouver des solutions, parfois loin du hockey. La Presse s’est entretenue avec trois d’entre eux.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Mathieu Brodeur

Le voyageur coincé à la maison

Plus de 500 matchs dans la Ligue américaine et dans l’ECHL, aux quatre coins des États-Unis. Soixante autres rencontres en Europe, d’abord en France puis en Slovaquie. Et 24 dans la Ligue nord-américaine, à Jonquière.

Depuis 10 ans, Mathieu Brodeur a vu tout ce que le hockey professionnel en dehors de la LNH avait à offrir. De fait, sa famille et lui sont devenus des voyageurs aguerris. Depuis une décennie, sa femme le suit dans ses aventures. Depuis quelques années, leurs deux fillettes aussi.

« On est rendus bons pour paqueter nos vies dans trois valises, raconte au téléphone cet ancien choix de troisième tour des Coyotes de Phoenix. La première année de vie de ma plus vieille [aujourd’hui âgée de 4 ans], j’ai joué dans quatre équipes différentes. L’hôtel, c’est quasiment sa deuxième maison… »

Pour la première fois, le petit clan de Mathieu Brodeur devra possiblement apprivoiser la sédentarité. Après deux saisons passées surtout en Europe, Brodeur avait convenu de revenir en Amérique du Nord et s’était entendu avec le Thunder d’Adirondack, équipe de l’ECHL avec laquelle il avait joué de 2015 à 2018.

Or, mercredi, la nouvelle est tombée : le Thunder, comme cinq autres équipes, fait l’impasse sur sa saison.

Quand la nouvelle est sortie, ç’a été un coup dur. On commence à peine à digérer ça. Il faut se revirer de bord vite et trouver une solution. On ne peut pas juste rester là à attendre.

Mathieu Brodeur

À l’instar d’une centaine d’autres athlètes dans sa situation, le Québécois s’est retrouvé joueur autonome, peut-être au pire moment imaginable. Sur les 18 formations restantes de l’ECHL, 13 comptent amorcer la saison 2020-2021 dès le 11 décembre, si bien que leur effectif est quasi complet. Quoique « ça pourrait aller vite » si une place se libérait, souligne Brodeur. Les cinq autres clubs visent plutôt le mois de janvier, mais sont encore dans l’incertitude en raison de la crise de santé publique.

En Europe, les ligues sont paralysées en Angleterre, en France et en Allemagne, notamment. Et celles qui sont actives affichent complet, notamment en raison de la présence de dizaines de joueurs prêtés par des équipes de la LNH.

Tant que le circuit Bettman n’aura pas rapatrié son monde de ce côté-ci de l’Atlantique, les options seront donc peu nombreuses pour le vétéran de 30 ans, qui doit planifier son proche avenir en fonction de sa famille – « ce n’est pas comme si c’était juste moi et ma poche de hockey ! », dit-il.

Dans l’immédiat, toutes les options sont sur la table. Détentrice d’un baccalauréat en sciences de l’éducation, sa femme pourrait faire des remplacements dans une école. Quant à lui, il travaille pour une entreprise de transport de spas qui peut lui fournir du boulot pour un bon moment encore.

Mathieu Brodeur réussit à rester zen malgré tout, malgré les inévitables frustrations, notamment en ce qui a trait à l’impossibilité de planifier quoi que ce soit.

C’est ça qui est dur, dit-il. On n’a aucun contrôle. Mais bon, on n’est pas les seuls dans tout ça…

Mathieu Brodeur

La « carapace » qu’il s’est faite avec le temps en changeant chaque année d’endroit l’aide à traverser cette épreuve, assure-t-il. Son mode de vie vient avec d’inévitables moments de stress, mais aussi avec son lot « de temps en famille, de bonheur et de belles rencontres ».

Il se souhaite, c’est l’évidence, de trouver sa prochaine aventure plus tôt que tard.

Marc-Olivier Crevier-Morin

Repartir à zéro

PHOTO FOURNIE PAR MARC-OLIVIER CREVIER-MORIN

Marc-Olivier Crevier-Morin

« Tant que ça va me tenter d’aller à l’aréna lorsque je me lève le matin, je vais continuer à jouer au hockey. »

À 24 ans, et après trois saisons complètes dans l’ECHL, Marc-Olivier Crevier-Morin se voyait disputer encore une année ou deux en Amérique du Nord avant d’aller tenter sa chance en Europe. Profitant du fait qu’il n’a ni copine ni enfant, il répète que tant que la santé sera au rendez-vous et qu’il pourra trouver un calibre de jeu qui lui convienne, il va poursuivre sa route à travers le hockey professionnel. « La journée où je n’aimerai plus ça, je vais arrêter, mais il n’y a pas de presse pour l’instant ! », souligne-t-il.

Son plan de match a été radicalement chamboulé lorsque les Mariners du Maine, équipe avec laquelle il s’apprêtait à disputer une deuxième saison, a annoncé qu’elle se retirait de la ligue pour l’année.

Lui aussi a communiqué avec son agent pour trouver du boulot, mais il ne se berce pas d’illusions. « Déjà, pendant l’été, quelques-uns de mes amis avaient de la misère à trouver des places, raconte l’ancien des Olympiques de Gatineau. J’ai le feeling que ce sera vraiment difficile et qu’il ne faudra pas avoir d’espoirs trop élevés sur le plan financier. »

Si ses appréhensions s’avèrent et qu’aucune perspective ne s’ouvre à lui, il devra, comme plusieurs de ses collègues, passer un premier hiver loin de la patinoire depuis longtemps. L’été, il travaille pour l’entreprise de recouvrement de toitures que possède son père et qu’il espère reprendre après sa carrière au hockey. Or, comme il s’agit d’un emploi saisonnier, il devra vraisemblablement trouver une autre solution bientôt.

Il faudrait que je recommence à zéro, en quelque sorte. Si je ne trouve rien au hockey, il va falloir que je cherche un autre emploi ‟normal", dans un commerce, par exemple.

Marc-Olivier Crevier-Morin

Il redoute le défi de garder une forme physique suffisante pour reprendre le collier l’automne prochain s’il était condamné à une année complète d’inactivité. À ce point, il ne cherche pas de salaire mirobolant : « je veux juste jouer », résume-t-il. Si, « par miracle », la Ligue nord-américaine reprenait du service au Québec, il tenterait de s’y faire une place.

Après la déception des premiers jours, Marc-Olivier Crevier-Morin affirme que le moral est plutôt bon. Il avoue avoir « vu venir » le coup quand, le mois dernier, le directeur des opérations des Mariners, Daniel Brière, a dit, dans une entrevue au Journal de Montréal, que son équipe aurait besoin de 2500 spectateurs pour rester à flot.

« Je me suis tout de suite dit : si la situation [au Maine] ressemble à celle du Québec, ça ne marchera pas. »

Dans tous les cas, il relativise la situation en rappelant que sa famille et lui sont en santé et qu’il ne peut que s’adapter à ce qu’il ne peut contrôler.

« Ça ne sert à rien de s’apitoyer, conclut-il. C’est plus gros que le hockey, ce qui arrive en ce moment. J’essaie de voir du positif. Je jouerai l’an prochain. »

Mikaël Robidoux

Bagarreur sans adversaire

PHOTO ZACHARY ROY, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DES MARINERS DU MAINE

Mikaël Robidoux

L’an dernier, Mikaël Robidoux s’alignait encore avec les Cataractes de Shawinigan, dans la LHJMQ.

Menacé d’être banni par le circuit après avoir écopé de pas moins de neuf suspensions en cinq ans, le bagarreur a interrompu sa saison pour faire le saut chez les professionnels dans l’ECHL. Il s’est donc entendu avec les Mariners du Maine.

Le dur à cuire n’a pas fait mentir sa réputation. Avec 80 minutes de pénalité en seulement 11 rencontres, il a fait suffisamment bonne impression pour se voir offrir un nouveau contrat. Il dit s’être rendu chaque jour au gymnase depuis le mois de juin pour garder la forme. Puis est tombée la nouvelle qu’on connaît.

« C’est tough », avoue-t-il. À seulement 21 ans, il se retrouve en quelque sorte devant le « néant ».

Ayant interrompu son cheminement collégial l’année dernière en quittant la LHJMQ, il n’exclut pas d’aller suivre une formation en courtage immobilier ou de persévérer vers des études universitaires si la pause forcée devait s’étirer encore longtemps.

À court terme, comme ses collègues dans la même situation, il reste près de son téléphone en croisant les doigts pour que son agent lui trouve un contrat dans une autre équipe.

« Les chances sont minces », réalise-t-il, quoique des joueurs « de [son] style » ne courent pas les rues, même dans l’ECHL, réputée être plus rude que la Ligue américaine et la LNH. « Si une équipe est intéressée, c’est sûr que je vais signer ! », assure-t-il.

Avec le temps libre qui lui est dévolu, Robidoux aimerait « redonner aux jeunes » de la Rive-Sud de Montréal, d’où il est originaire. Il a déjà passé quelques coups de téléphone, notamment au Collège français, où il a joué aux niveaux bantam et midget espoir.

« J’aimerais rester impliqué dans le hockey, dit-il. Si l’ECHL recommence à l’automne, les Mariners nous ont déjà dit qu’ils nous offriraient des contrats pour 2021-2022. Le mieux serait de me virer de bord vite, mais je regarde déjà vers l’année prochaine. »

Une chose est sûre : « Je ne fais pas une croix sur le hockey. »