Le 17 novembre aura lieu l’évènement Hockey 911, organisé par la Fondation de l’Hôpital général de Montréal et le Canadien. L’initiative est gratuite, mais le public est invité à faire des dons pour soutenir les soins critiques à l’Hôpital général de Montréal. Les discussions – virtuelles – auront pour thème « Urgences en séries éliminatoires ». L’entraîneur-chef du Canadien, Claude Julien, son entraîneur associé, Kirk Muller, de même que le DDavid Mulder et le DDan Deckelbaum y participeront, et ils ont accepté de nous parler en marge de l’évènement.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Revenons en 1986. Le métro de Montréal vient d’inaugurer sa quatrième et dernière ligne. La comète de Halley salue la Terre avant de repartir pour 75 autres années. Glass Tiger cartonne dans les palmarès.

Sur la patinoire, le Canadien et les Flames se disputent la Coupe Stanley en finale. Le 24 mai, le Tricolore détient une avance de 3-1 dans la série et s’apprête à disputer le cinquième match. Chris Nilan est toutefois à l’écart du jeu en raison d’une blessure à une cheville, mais il insiste pour disputer la rencontre. Le DDavid Mulder ne veut rien entendre.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le DDavid Mulder, médecin en chef du Canadien, répond aux questions des journalistes en juillet 2018.

« J’ai travaillé très fort pour le convaincre de ne pas jouer, en raison des risques, rappelle le DMulder, médecin en chef du Canadien, au bout du fil. Il était très réticent et sur le coup, je pensais qu’il ne me parlerait plus jamais ! Mais aujourd’hui, on en rit.

Les joueurs pensent qu’ils sont invincibles. On a souvent des discussions difficiles quand ils souffrent de commotion cérébrale. Très souvent, il faut les protéger d’eux-mêmes.

Le DDavid Mulder, médecin en chef du Canadien

Les médecins qui œuvrent pour les équipes sportives sont placés dans une situation délicate.

D’un côté, ils composent avec des patients – les joueurs – qui veulent jouer coûte que coûte, pour un ensemble de facteurs : la bravoure, la simple passion de jouer, la solidarité envers les coéquipiers ou les enjeux financiers liés à leurs performances.

D’un autre côté, ils sont payés par des équipes qui ont comme objectif de gagner des championnats, ce qui implique idéalement que les meilleurs joueurs soient en uniforme.

Au milieu de ça, leur mandat, que le DMulder, du haut de ses 55 ans d’expérience avec le Tricolore, résume ainsi : « Quand il était directeur général, Serge [Savard] me disait toujours : je ne veux pas que les joueurs reviennent un match plus tôt que ce qui est nécessaire, mais je ne veux pas non plus qu’ils manquent un match de plus ! »

Et dans les mots de son adjoint, le DDan Deckelbaum : « Tu dois penser au reste de la saison, mais aussi aux séries et aux années à venir, rappelle le DDeckelbaum. C’est toujours la santé du joueur qui compte. L’idée, c’est que si on donne au joueur le temps suffisant pour bien guérir, il pourra ensuite offrir de meilleures performances. »

Conflits d’intérêts

Cela dit, la version des faits des Drs Mulder et Deckelbaum n’est pas la réalité de tout le sport professionnel. Ces dernières années, de nombreux exemples ont démontré que la nature même du système peut faire en sorte qu’il s’exerce une pression sur les intervenants.

« Par définition, on est toujours les moins bien placés pour déterminer nos propres conflits d’intérêts, parce qu’on n’a pas toute notre objectivité, rappelle Emmanuelle Marceau, spécialiste des questions d’éthique médicale et professeure associée au département de médecine sociale et préventive de l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM).

« Un conflit d’intérêts, c’est quand notre jugement est biaisé, ou quand il y a apparence de conflit. La notion d’apparence est aussi grave qu’un conflit, car ça mine la confiance envers ce service. C’est pourquoi les conflits doivent être déclarés et gérés. »

En 2016, une étude de l’Université Harvard portant sur la NFL recommandait que les médecins ne relèvent plus directement des équipes, et que lesdits médecins soient choisis par un comité neutre, composé de représentants des équipes et de l’Association des joueurs. On comprend l’idée : limiter les liens directs entre les médecins et les équipes.

Au hockey, la gestion des commotions cérébrales a notamment débouché sur l’embauche d’évaluateurs indépendants, à qui revient la tâche d’ordonner qu’un joueur soit évalué pour une commotion cérébrale s’il est jugé qu’une séquence l’a mis à risque.

« Il n’y a pas de réponse simple qui s’applique à tous les cas, rappelle Mme Marceau. Mais quand il y a un lien d’emploi, que ce soit un médecin ou un autre professionnel, il y a des obligations qui viennent avec, comme la fidélité. Ça peut créer des situations où le professionnel est moins indépendant que s’il était consultant. »

Chez le Canadien, comme dans bien des équipes, les médecins sont toutefois affiliés à des hôpitaux et l’équipe n’est donc pas leur unique source de revenus. Ils ont un statut de consultant.

« Le fait qu’un médecin soit affilié à un hôpital, c’est sain comme dynamique, estime Mme Marceau. Ça amène une plus grande autonomie. Il est moins vulnérable aux pressions qu’il pourrait y avoir, car il a d’autres engagements. Mais quand c’est son seul gagne-pain, il peut avoir une hésitation. »

Des bienfaits aussi

Cela dit, les liens étroits entre médecins et équipes ont leurs bienfaits, quoi que l’on pense des questions de conflits d’intérêts. Le principal avantage : une relation à long terme entre le docteur et les patients. « C’est pour ça qu’on a des médecins de famille ! », lance Emmanuelle Marceau.

« Tu connais très bien leurs antécédents, leur dossier médical, plaide le DDeckelbaum. Les gens réagissent différemment aux traitements. Quand tu administres un traitement, tu ne traites pas seulement une maladie ; tu traites aussi un patient, que tu dois connaître. »

« C’est une relation à long terme, bâtie sur la confiance, ajoute Kirk Muller, entraîneur associé chez le Canadien, qui a été entraîneur-chef en Caroline.

Dans notre milieu, il y a de la pression, les blessures jouent un gros rôle et tu as besoin de réponses rapides sur le plan à suivre à court et à long terme. Tu dois avoir l'assurance que le médecin comprenne ce qui est le mieux pour le joueur.

Kirk Muller, entraîneur associé chez le Canadien

Cette longue relation entre une organisation et un médecin aide aussi à gérer les nombreuses zones grises, car l’entraîneur peut s’interposer et appuyer le message du spécialiste.

« Si le médecin me dit que le joueur ne peut pas jouer, il n’est pas question qu’il joue, assure Claude Julien. Si le joueur est réticent, je m’implique. Je ne veux pas risquer sa carrière. Personne ne veut être responsable d’une fin de carrière ! Mais si le joueur peut tolérer la douleur, s’il peut jouer sans risque, ça tombe dans ma cour. C’est à moi de jaser avec le joueur pour voir s’il veut jouer. »

Pour Kirk Muller, le changement de culture fait aussi en sorte que les situations problématiques sont moins nombreuses. C’est qu’en plus du potentiel de pressions qui venaient de l’organisation, il y avait aussi celle des pairs.

« À l’époque où je jouais, la pression venait surtout des joueurs eux-mêmes. Il y avait une pression des coéquipiers [peer pressure] pour jouer blessé, raconte Muller. Aujourd’hui, tout le monde est mieux informé et comprend mieux les implications à long terme des blessures. Les décisions sont prises en toute connaissance de cause. Les joueurs savent que telle blessure, si tu ne la soignes pas comme il faut, peut te nuire à long terme. »

> Consultez la page de l’évènement Hockey 911

Les séries de Kirk Muller…

PHOTO DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE

Kirk Muller, lors du dernier match de la série opposant le Canadien aux Nordiques, le 28 avril 1993

Avec 10 buts et 7 passes en 20 matchs, Kirk Muller avait été au cœur de la dernière conquête de la Coupe Stanley, en 1993. Il l’a toutefois fait avec un bon coup de pouce du DMulder… « Dès ma toute première présence dans le premier match contre les Nordiques, Mike Ricci m’a donné une bonne mise en échec légale. Ça m’a déchiré les ligaments dans la clavicule. C’était assez douloureux ! Le DMulder me faisait une injection pour me geler avant chaque match. Qui aurait cru qu’on allait continuer pendant quatre rondes ? lance l’ancien numéro 11 en riant. Mais il ne pouvait pas me donner des injections tous les jours, donc les lendemains de match, il fallait que je laisse mon épaule dégeler. Ces jours-là, je ne pouvais pas lever les bras. Mes enfants venaient me voir, je leur disais : je m’excuse, papa ne peut pas vous prendre ! Ça a guéri au fil des semaines, même en jouant. Mais plus on avançait en séries, plus il y avait de joueurs dans la salle des thérapeutes. Le DMulder est incroyable, c’est une légende. »