Après avoir dominé les rangs midget AAA et junior A, le Montréalais Devon Levi tentera de se faire sa place au sein d’Équipe Canada puis chez les Panthers de la Floride. Portrait d’un éternel négligé.

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

L’entraîneur Mathieu Turcotte n’est pas près d’oublier le match du 22 mars 2019.

La logique aurait voulu que, ce soir-là, son équipe l’emporte facilement. Après une saison de 41 victoires en 42 matchs dans la ligue midget AAA, il n’y avait pas de raison que les Chevaliers de Lévis repartent bredouilles de ce troisième match de demi-finale.

Pourtant, ils ont eu beau bombarder le gardien adverse de 65 tirs, dont 16 décochés par le meilleur marqueur de la ligue, Joshua Roy, rien n’y a fait. Transportés par le gardien montréalais Devon Levi, ce sont les Lions de Lac-Saint-Louis qui sont sortis victorieux 2-1 de cet affrontement.

« C’était hallucinant, raconte aujourd’hui Mathieu Turcotte. C’est quasiment comme s’il n’était pas dans la bonne ligue. Il était tout simplement dominant. Il n’y avait rien à faire pour le battre. »

Les Lions ont finalement gagné la série en cinq matchs avant de s’incliner en finale. Mais même sans championnat, la performance de leur gardien a marqué les esprits.

Plein de surprises

PHOTO JIM PIERCE, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ NORTHEASTERN

Devon Levi prend ses décisions de manière très réfléchie.

Devon Levi, qui aura 19 ans au cours des prochaines semaines, est passé maître dans l’art d’apparaître là où on ne l’attend pas. Comme lorsqu’il a décidé de disputer une troisième année au niveau midget puis d’opter pour le junior A ontarien (l’équivalent du junior AAA québécois) plutôt que se rendre disponible au repêchage de la LHJMQ.

Ou, plus récemment, lorsqu’il a été coup sur coup repêché par les Panthers de la Floride puis invité au camp de sélection de l’équipe canadienne en vue du prochain Mondial junior.

Deux surprises pour le partisan non averti. Mais rien que Jon Goyens, son entraîneur à Lac-Saint-Louis, n’ait pas vu venir.

Il a l’approche d’un marathonien et non d’un sprinteur. Il a toujours pris des décisions pour lui-même et non pour ses chums ou selon ce qu’un “expert” lui avait dit de faire.

Jon Goyens

Manifestement, ces choix ont été payants.

Deux facteurs ont gardé le nom de ce natif de Dollard-des-Ormeaux sous le radar de bien des observateurs du hockey. Son parcours atypique, d’une part, explicitement dirigé vers une carrière dans la NCAA – si tout va bien, il amorcera sa carrière universitaire à Northeastern au cours des prochaines semaines. Et d’autre part son gabarit : à 6 pieds, il est considéré comme un « petit » gardien dans le hockey professionnel de 2020.

« On a douté de moi depuis que je joue au hockey, constate le principal concerné, en entrevue avec La Presse de Boston. Ça ne m’a jamais affecté. Les gens peuvent parler de moi s’ils le veulent, mais ça me motive seulement à leur montrer qu’ils ont tort. »

Parcours

Comme sa fête est à la fin du mois de décembre, Devon Levi n’était âgé que de 14 ans pendant la majorité de sa première saison dans la ligue midget AAA, rappelle Jon Goyens.

Au sein d’une équipe de milieu de peloton, l’adolescent a toutefois présenté parmi les meilleurs taux d’efficacité du circuit au cours de ses deux premières campagnes.

Joël Bouchard et l’Armada de Blainville-Boisbriand lui ont fait de l’œil, mais le jeune homme a résisté à la tentation de la LHJMQ.

À sa troisième et ultime saison au midget AAA, ses statistiques ont fléchi un peu, mais il a explosé en séries éliminatoires, au terme desquelles il a été nommé joueur défensif par excellence malgré la défaite par balayage en finale.

« Il avait une coche de plus que les autres, se rappelle la gardienne Ève Gascon, qui s’alignait cette saison-là avec le Phénix du collège Esther-Blondin. C’est un gardien hyper combatif, qui ne lâche jamais, mais néanmoins très technique. Ses déplacements et ses arrêts ont l’air faciles. Et en séries, il a simplement volé des matchs. »

En 2019-2020, il s’est dirigé vers l’Ontario afin d’y évoluer au niveau junior A. L’entraîneur des Canadians de Carleton Place, Jason Clarke, l’avait approché deux années auparavant, et le profil de l’équipe lui plaisait.

Ce fut là la saison de tous les succès. Gardien par excellence et joueur de l’année à l’échelle canadienne, il a en outre remporté la médaille d’argent au tournoi mondial junior A avec la formation de l’est du Canada et a été sacré meilleur joueur du tournoi.

« Je crois que beaucoup de jeunes gardiens s’acharnent à vouloir jouer au niveau le plus haut plutôt que de se concentrer sur leur développement », commente-t-il au sujet de son détour à Carleton Place.

Je peux apprendre n’importe où, car je me concentre sur une seule chose : arrêter des rondelles. Je ne m’intéresse pas à qui est le tireur.

Devon Levi

Objectif LNH

Cela n’empêche pas que l’ultime échelon, celui de la LNH, est son objectif du moment. Premier de classe, il n’aurait aucun mal à poursuivre une carrière prolifique en science informatique, objet des études qu’il vient d’amorcer à Northeastern. Pour sa famille comme pour lui, l’éducation a toujours été primordiale, insiste-t-il. Il n’est toutefois pas question, pour l’instant, de penser au « plan B ».

En étant repêché par une équipe de la LNH, il réalise déjà un rêve. Les Panthers lui ont réservé une surprise en le sélectionnant au 7e tour du repêchage de 2020 – 212e au total. Les Floridiens, qui n’ont pas de représentant au Québec, ne l’avaient pourtant pas interviewé, mais Bill Ryan, recruteur amateur établi à Boston, avait Levi à l’œil depuis un bon moment.

Le Canadien faisait partie de la quinzaine d’équipes qui avaient rencontré virtuellement le jeune Montréalais, mais l’équipe a plutôt jeté son dévolu au 5e tour sur le gardien tchèque Jakub Dobes, qui évolue aux États-Unis, puis a échangé son choix de 7e tour contre un choix équivalent en 2021.

Levi ne connaît pas encore les ambitions des Panthers à son égard, mais il ne s’en fait pas. Surtout, il refuse de se contenter du simple fait que son nom soit associé à une équipe de la LNH.

« Il n’est jamais satisfait », remarque d’ailleurs Jon Goyens.

Le gardien rit en douce quand on lui rapporte cette remarque de son ex-entraîneur. Mais il confirme que c’est un trait de sa personnalité.

« Même quand on connaît du succès, on peut toujours en faire davantage, dit-il. Me satisfaire de ce que j’ai et relaxer, ce n’est pas quelque chose qui me ressemble. J’aime réussir à tout ce que je fais, à l’école comme sur la glace. »

« Je sais ce que je contrôle et que je ne contrôle pas. Ce que je peux contrôler, j’essaie d’en tirer le maximum. »

Étudiant du jeu

Parmi les choses qu’il ne peut résolument pas contrôler, il y a son gabarit.

La tendance aux gardiens de plus en plus grands est en effet bien nette dans la LNH. À 6 pi, Devon Levi aurait été dans la moyenne du circuit il y a 20 ans, et l’aurait dépassée il y a 30 ans.

Or, en 2019-2020, seulement six portiers ayant disputé au moins cinq rencontres mesuraient 6 pi, et trois autres ne mesuraient que 5 pi 11 po. Parmi ces derniers, les Finlandais Anton Khudobin et Juuse Saros ont donné une belle vitrine aux petits gardiens, mais l’élite de la ligue a résolument grandi : les sept derniers gagnants du trophée Vézina mesuraient 6 pi 2 po ou plus.

Le dernier repêchage de la LNH n’a rien fait pour inverser la tendance. Des 20 gardiens sélectionnés, 17 mesuraient plus de 6 pi.

Cela ne fait ni chaud ni froid au Montréalais.

« Les gens croient que ça fait une plus grosse différence que dans la réalité, estime-t-il. Prendre de la place devant le filet, ce n’est pas la seule recette du succès. »

Je suis un gardien intelligent, rapide et qui lit bien le jeu. C’est de cette manière qu’à 6 pieds, je suis capable de couvrir mon filet.

Devon Levi

Converser avec Devon Levi, c’est peu à peu découvrir qu’il n’y a pas que sur les bancs d’école qu’il est un bon élève. Maniaque des détails – il installe une caméra GoPro derrière son filet à l’entraînement et décortique sa performance par la suite –, il a fait de sa lecture du jeu et de sa capacité à suivre la rondelle (puck tracking) ses spécialités. La chose peut sembler évidente, mais dans l’application, elle l’est moins. Il ne suffit pas d’apercevoir la rondelle : encore faut-il analyser le contexte en entier, dit-il. « Il fait ses devoirs », image Jon Goyens.

Les trois gardiens de la LNH qu’il admire le plus sont Carey Price, Jordan Binnington et Jusse Saros. L’élément qui les relie ? Les trois sont, à ses yeux, des experts à suivre la rondelle.

« Ils voient les jeux se développer, les passes avant qu’elles arrivent, dit-il. Un gars comme Saros m’impressionne beaucoup : sur un deux contre un, il va affronter un tir décoché d’une zone clé et réaliser un arrêt franc du bloqueur ou attraper la rondelle avec son gant. Ça vient beaucoup de son lien visuel avec la rondelle. »

Pour peaufiner sa propre technique, Levi s’adonne à une multitude d’exercices hors glace. Par exemple, un coéquipier et lui se lancent des balles de tennis marquées d’un chiffre qu’ils tentent d’identifier oralement pendant qu’elles sont dans les airs.

« Il faut regarder la balle, pas juste la voir », nuance-t-il.

En somme, la démarche qu’il a toujours suivie se résume assez simplement : « Je m’améliore en étudiant le jeu. »

Il aura d’ailleurs encore beaucoup de temps pour y arriver au cours des prochaines années. La voie universitaire lui donne jusqu’à quatre ans avant de signer un contrat de la LNH. Et comme il n’a pas le statut d’un espoir à haut profil, les Panthers lui laisseront probablement toute la latitude voulue pour se faire valoir.

Cela commencera bientôt avec Équipe Canada junior. Il s’envolera la semaine prochaine pour Red Deer, en Alberta, où presque 50 joueurs convergeront pour un long camp de sélection.

Là aussi, un rêve se réalise. Mais le refrain se répète : il ne se satisfera pas de jouer les figurants, même s’il se retrouve pour la première fois aux portes de l’équipe nationale.

Lorsque La Presse l’a joint, mardi dernier, Levi était justement en train d’analyser des vidéos de Carter Hart, gardien qui a donné l’or au Canada en 2018. « J’ai commencé à étudier le tournoi qu’il a gagné pour me donner les meilleures chances possibles », justifie-t-il.

CQFD, comme on dit.