Pendant 10 ans, David Fischer a fui les journalistes de Montréal comme la peste. Mais ce choix de premier tour du Canadien en 2006 est désormais en paix avec le passé.

Mathias Brunet
Mathias Brunet La Presse

« Ce n’est pas facile de parler de ses échecs, lance-t-il au bout du fil. Ça m’a fait mal. Être un choix de premier tour raté a été déterminant dans ma vie. Ce n’est pas comme échouer à son test pour obtenir son permis de conduire. Il faut savoir affronter la situation au lieu de l’éviter. J’ai eu le temps de penser au passé et de mettre les pièces du puzzle en place. »

Fischer a été repêché au 20rang par le Canadien cette année-là. Le directeur du recrutement du CH, Trevor Timmins, a longuement hésité avant de faire son choix. Il a finalement opté pour ce défenseur gringalet au détriment du petit attaquant offensif, dont l’organisation regorgeait à l’époque.

Cet attaquant, Claude Giroux, a été repêché deux rangs plus tard. Il est devenu le capitaine des Flyers. Il a amassé 815 points en 889 matchs à Philadelphie, dont quatre saisons de plus de 85 points. David Fischer n’a pas joué le moindre match dans la LNH. Et seulement deux dans la Ligue américaine.

« Bien sûr, j’ai entendu les comparaisons au fil des ans, répond-il en riant. Quand ton choix n’atteint pas la Ligue nationale et que le joueur repêché deux rangs plus loin devient le capitaine de son équipe, c’est plutôt facile de faire des comparaisons et d’affirmer que tu n’as pas fait le bon choix… »

David Fischer, aujourd’hui âgé de 31 ans, a néanmoins trouvé la sérénité. Il joue toujours au hockey, avec le Klagenfurt AC, en Autriche, dont il a été capitaine et avec lequel il a remporté le championnat en 2019. Il y a rencontré sa copine des trois dernières années.

PHOTO FOURNIE PAR LE KLAGENFURT AC

David Fischer dans l'uniforme du Klagenfurt AC

« Le Klagenfurt AC a été fondé il y a plus de 100 ans et il y a une belle tradition de hockey ici, confie-t-il. Certains clubs autrichiens sont plus modestes, mais à Vienne, à Salzbourg et ici, il y a des joueurs de qualité et les salaires sont intéressants. Nous jouons dans un vieil aréna de seulement 5000 spectateurs, mais les gens sont passionnés. C’est un endroit incroyable pour jouer. Qui aurait cru à l’époque que je me serais installé ici et que j’y aurais rencontré ma copine ? »

David Fischer a déjà préparé son après-carrière. Et son échec professionnel le sert déjà dans ses plans à long terme.

« J’ai cofondé une entreprise de consultants, MindStrong Project, pour permettre aux athlètes professionnels d’éviter les pièges, dit-il. Harvey Martin, qui a vécu une expérience semblable au baseball dans l’organisation des Brewers de Milwaukee, et moi avons reconstruit nos échecs pour aider les autres à ne pas vivre la même chose. Nous tentons de les aider à contrôler leur système nerveux et à mettre en place des protocoles de respiration. Nous voulons aussi les aider à s’ouvrir. Nous travaillons avec quelques dizaines d’athlètes professionnels dans le monde du hockey, du baseball, des lutteurs professionnels et même avec des chefs d'entreprises de la région du Minnesota ! »

Fischer utilisera souvent l’expression « échec » au cours de l’interview. « Ce mot ne me fait pas peur. Et il n’est pas nécessairement négatif. Vivre un échec, c’est avoir essayé. Et on apprend beaucoup plus de nos échecs que de nos succès. »

Tu as deux choix quand tu vis un grand échec : maugréer, ne pas lâcher prise et rejeter la responsabilité sur les autres, ou le vivre avec humilité et chercher les pistes pour s’améliorer. Je ne crains pas de l’utiliser non plus parce que je ne veux pas qu’on me prenne en pitié.

David Fisher

Notre homme se souvient très bien de cette journée du repêchage de juin 2006. « L’événement avait lieu à Vancouver et il faisait très beau. J’étais sur place avec mon père et mon grand-père et je portais l’affreuse cravate de mon père. Je me souviens que j’étais assis dans la même rangée que Kyle Okposo [repêché au septième rang par les Islanders]. Il avait les cheveux javellisés. Nous avons joué ensemble par la suite à l’Université du Minnesota et c’est devenu l’un de mes meilleurs amis. »

David Fischer s’attendait à être repêché au premier tour ou au début du deuxième. Il avait un allié solide dans son camp. L’un des recruteurs du Canadien, Pat Westrum, était un ami de la famille. Il avait même dirigé Fischer à l’adolescence. Le garçon venait de recevoir le titre de « Mister Hockey » au Minnesota, attribué au joueur d’école secondaire par excellence de l’État.

« Pat Westrum a toujours été un mentor pour moi à Apple Valley. Il adorait mon jeu et le jeune homme que j’étais. Il a eu sans doute une grande influence sur le choix du Canadien. Et à cause de ça, je me sens encore un peu mal pour lui. J’ai le sentiment de l’avoir laissé tomber. Je sais qu’il était dans mon coin depuis le début et je lui dois beaucoup. J’en dois beaucoup aussi à son fils Eric. Il a été hockeyeur professionnel, il était le directeur de notre programme d’entraînement estival à Apple Valley et il m’a beaucoup aidé à l’adolescence. Je dois beaucoup à la famille Westrum. »

Fischer a discuté avec Pat Westrum au fil des ans, mais toujours de façon un peu plus superficielle. « C’est un sujet sensible que j’ai toujours voulu éviter avec lui. Mais maintenant que j’en parle, ça serait peut-être une bonne idée d’aborder le sujet avec lui. »

Les Devils du New Jersey ont aussi manifesté de l’intérêt à son endroit. « Quand ils ont vu que le Canadien m’avait repêché, ils ont accepté un choix [de troisième tour] pour reculer de quelques rangs. J’étais en coulisses avec les journalistes lorsque les Flyers ont choisi Claude Giroux. Je n’ai rien vu de tout ça. Je me souviens des interviews. Je portais le numéro 9 à l’école secondaire et un journaliste m’a demandé ce que ça signifiait. Heureusement, je me suis souvenu que Maurice Richard portait ce numéro ! »

Il s’est présenté au camp de développement de l’équipe une semaine plus tard. « Une formidable expérience, dit-il. J’étais à l’hôtel avec Ryan O’Byrne. Il y avait Kyle Chipchura, Sergei Kostitsyn. J’ai pris ma première bière légale à Montréal ! »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

David Fischer au camp de perfectionnement du Canadien en 2008

Il a vécu des années difficiles par la suite avec les Gophers de l’Université du Minnesota. Il a eu des problèmes de santé. Sa mère aussi, atteinte d’un cancer du sein. « Je voulais être proche d’elle le plus possible. J’étais rempli de tristesse et en colère contre l’humanité, même si je ne le réalisais pas à l’époque. »

Fischer remercie le Canadien pour son soutien à ce moment-là. « Le Canadien m’a appuyé de façon incroyable dans cette histoire. Ils ont peut-être même été un peu trop sensibles à ma situation. Avec le recul, j’aurais peut-être été mieux avec un coup de pied au derrière. Avoir quelqu’un pour me prendre par les deux épaules, me brasser et me dire de me réveiller. »

J’aurais dû travailler plus fort si je voulais atteindre la Ligue nationale et ne pas présumer que les choses allaient se réaliser parce que j’avais été repêché au premier tour. Je n’en ai pas fait assez pour m’améliorer. Je me suis perdu, comme joueur et comme être humain. Et j’ai payé un gros prix pour ça…

David Fischer

Le Canadien ne lui offre pas de contrat à sa sortie des rangs universitaires en 2010. Mais il reçoit une invitation au camp des recrues des Canucks de Vancouver, à 22 ans. « Ils m’ont invité seulement pour remplir un chandail afin d’avoir assez de joueurs. Quand j’ai été renvoyé à la maison, j’étais tellement détruit, j’ai songé à abandonner. J’ai ensuite reçu une offre pour l’East Coast League. J’ai réfléchi pendant quelques jours. Puis j’ai rempli mon auto avec mes effets personnels et j’ai conduit jusqu’en Floride ! »

Fischer ne rentrera jamais chez lui. « Quand j’ai quitté l’Université du Minnesota, je n’étais plus le joueur de l’école secondaire. J’étais mou, j’étais peureux, je n’avais pas confiance en moi. Mais en Floride, j’ai joué deux ans pour un très bon entraîneur, Greg Poss. Il a rebâti ma confiance et nous avons remporté le championnat à ma deuxième saison, la Coupe Kelly. »

Il opte ensuite pour la première division allemande. « Je savais que les équipes de la LNH seraient frileuses à l’idée de me mettre sous contrat. C’était assez évident, j’étais un choix de premier tour qui n’avait pas obtenu de contrat. Il n’y avait pas beaucoup d’intérêt. Et je n’étais pas assez bon, avouons-le. »

Fischer pourrait rentrer aux États-Unis éventuellement pour sa prochaine carrière, mais il est heureux de vivre en Autriche à l’heure actuelle. « Je ne sais pas ce qui se passe aux États-Unis. Le pays est en mauvais état. Donald Trump a mis bien des gens en colère. Il ne fait rien pour unir le peuple américain, au contraire il nous divise. Ça n’est pas une bonne chose. Je suis le seul Américain (de mon équipe). Les gars me posent beaucoup de questions. Malheureusement, la politique américaine est devenue un show de téléréalité... »