Dans l’ancien temps, les entraînements du Canadien étaient toujours suivis de près. Vous passiez à Brossard un samedi matin ou un jour férié, et vous y croisiez assurément les joueurs d’une ou deux équipes de hockey mineur, agglutinés devant les vitres, observant de près leurs idoles.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

À une époque encore plus lointaine, le Canadien tenait ses entraînements à l’Auditorium de Verdun. Oubliez les équipes atome A et les centaines de partisans ; c’était plutôt tranquille, à l’exception de l’hurluberlu venu tirer quelques rondelles vers José Théodore.

Mais l’Auditorium était aussi le domicile du Junior de Montréal, défunte équipe de la LHJMQ. De 2008 à 2010, un certain Jake Allen jouait pour le Junior. Lui et ses coéquipiers, sur recommandation de leurs entraîneurs, assistaient donc aux exercices du Canadien quand leur horaire le permettait.

Allen, le nouveau gardien numéro 2 du Canadien, a donc pu observer de près celui avec qui il passera dorénavant beaucoup de temps : Carey Price.

« Carey était en début de carrière, se souvient Allen, en entrevue avec La Presse. Les joueurs du Canadien débarquaient de l’autobus dans leur équipement de hockey, c’était drôle à voir ! C’était bien de voir le rythme des entraînements. 

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Jake Allen alors qu'il était le portier du Junior de Montréal, en février 2009

« J’avais 18 ans, Carey en avait 21. Il s’était fait connaître avec sa grande performance au Championnat du monde junior. Moi, je venais à peine d’être repêché. Je me disais : ce gars-là n’a que trois ans de plus que moi et regarde où il est rendu ! Les gardiens prennent toujours plus de temps à se développer, mais Carey était l’exception. Il a gagné la Coupe Calder, a fait le saut dans la LNH et s’améliorait d’année en année. Il donnait espoir aux jeunes comme moi. »

Cet espoir a mené Allen à bon port. Repêché par les Blues de St. Louis en 2008, le Néo-Brunswickois a ensuite joué trois autres années dans la LHJMQ, puis quatre saisons dans la Ligue américaine, avant de s’établir à temps plein dans la LNH à 24 ans. D’auxiliaire, il est passé au titre de numéro 1, avant de redevenir réserviste il y a deux saisons.

Le voici de retour dans son ancienne ville, à partager le filet avec celui qu’il admirait jadis. « On s’est affrontés quelques fois, et maintenant, je serai son partenaire. C’est excitant ! »

La relation sera bien différente. Price et Allen ont toujours trois ans d’écart (semblerait que ces différences-là ne s’amenuisent pas avec les années), mais les deux sont pères de famille et sont bien établis dans la LNH.

« Il m’a texté le jour de la transaction, m’a souhaité la bienvenue et m’a offert de m’aider si j’avais besoin de quoi que ce soit pour moi ou ma famille. Tout le monde a été bien accueillant. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE JAKE ALLEN

Jake Allen et sa famille lors du défilé de la Coupe Stanley à St. Louis, en juin 2019

De retour

Autre équipe, autre ligue, autre vie : le Jake Allen de 30 ans est bien différent du blanc-bec de 18 ans qu’il était lors de son premier séjour ici.

« J’habitais en pension dans Notre-Dame-de-Grâce, raconte Allen. J’ai appris à me retrouver rapidement, en métro et en autobus. Au début, je me déplaçais surtout en transports en commun, car je n’avais pas d’auto. J’allais aussi à l’Université Concordia en métro pour quelques cours. »

On devine le choc culturel qu’a pu vivre Allen à son arrivée dans la métropole. Il a grandi à St. Stephen, un village voisin du Maine, peuplé de 3233 habitants. À 9 ans, déménagement à Fredericton, capitale du Nouveau-Brunswick, mais qu’on ne confondra jamais avec Toronto. Puis, à 17 ans, il prend la direction de St. John’s (Terre-Neuve) et sa centaine de milliers d’habitants.

Alors non, il n’avait jamais vécu d’expérience urbaine comme ce qui l’attendait à Montréal.

« C’était stressant au début. Le trafic, les gens, je n’étais pas habitué du tout. C’était un peu envahissant, mais je me suis adapté rapidement. »

Tu as 18 ans, tu es jeune, naïf, tu ne comprends pas trop la vie en dehors du hockey. Beaucoup de choses peuvent t’envoyer sur la mauvaise voie, mais dans mon cas, c’était hockey, hockey, hockey. Quand tu sautes sur la patinoire six ou sept jours par semaine, tu n’as pas beaucoup de temps pour le reste !

Jake Allen

Pas beaucoup de temps… ni d’argent !

« Personne dans l’équipe n’avait vraiment les moyens de sortir au centre-ville ! Donc on se promenait et c’était pas mal ça. Un coéquipier vivait avec moi en pension et on se tenait avec les enfants de notre famille d’accueil. Ce n’était pas aussi fou que ce que les gens peuvent s’imaginer. Je recevais 50 $ d’allocation toutes les deux semaines, ça partait vite ! »

Depuis, la vie l’a mené à Drummondville, Peoria et surtout, St. Louis. Il débarquera en terrain connu, non seulement parce qu’il connaît Montréal, mais aussi certaines personnes. Il y a évidemment Joel Edmundson, avec qui il a joué quatre saisons chez les Blues. Toujours à St. Louis, il a eu Kirk Muller comme entraîneur adjoint pendant deux saisons. Dominique Ducharme, un autre adjoint de Claude Julien, était adjoint chez le Junior de Montréal à l’époque.

C’est notamment pourquoi il a accepté de signer une prolongation de contrat de deux ans avec le CH avant même d’avoir joué un seul match pour sa nouvelle équipe.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE JAKE ALLEN

Jake Allen signant une prolongation de contrat de deux ans avec le Canadien, le 18 octobre dernier

Quand je regardais le portrait d’ensemble, les embauches faites pour se rapprocher d’un championnat, ça m’a intrigué. Jouer avec Carey aussi. Dom, Kirk Muller, ça a facilité ma décision. De plus, on est proches de la maison. Tout se mettait en place.

Jake Allen

Il faudra maintenant voir pendant combien de temps tout restera en place. À moins que la pandémie ne s’en mêle, le repêchage d’expansion pour Seattle devrait avoir lieu à l’issue de la saison prochaine. Si Allen connaît du succès, son salaire annuel de 2,875 millions de dollars fera de lui une option intéressante pour le Kraken.

S’il reste, il a bon espoir que son français reviendra. « J’ai suivi des cours à l’école au Nouveau-Brunswick et je comprends encore assez bien. Mais j’ai perdu mon français parlé. J’espère que ça reviendra au cours des prochaines années. Nos filles ont 3 ans et demi et 2 ans, on souhaite qu’elles apprennent le français, car le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue. »

Ne le cherchez toutefois pas dans NDG. « On aime aller en ville, mais pour le quotidien, avec nos deux chiens en plus, on préfère la tranquillité en banlieue ! »