Tout le monde savait que Brayden Point était rapide, mû par une puissance qui n’a rien de proportionnel à son petit gabarit.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Mais certains soirs, au cours des récentes séries éliminatoires, sa vitesse semblait provenir d’une autre dimension.

Étrangement, cette nouvelle force d’accélération n’aurait probablement pas été rendue possible sans la longue pause imposée par le confinement du printemps dernier. Mark Lambert, directeur de la haute performance et du conditionnement physique chez le Lightning de Tampa Bay, en est encore ébahi.

Lambert, l’un des innombrables Québécois au sein de l’organisation, est celui qui a orchestré la préparation physique des joueurs de l’équipe depuis le moment où la LNH a cessé ses activités, à la mi-mars, jusqu’à ce que ses protégés soulèvent la Coupe Stanley, lundi soir dernier.

Contrairement aux marchés du nord des États-Unis et du Canada, Tampa a vu la grande majorité de ses joueurs passer le confinement dans leur ville d’adoption.

Mark Lambert s’est donc assuré que chacun d’entre eux possède dans son garage l’équipement nécessaire pour suivre le programme personnalisé qu’il leur avait préparé.

Point, au premier chef, a décidé que ces semaines sans hockey en vaudraient la peine.

« Il a amélioré son saut vertical de 4 pouces, une hausse de 15 % », s’impressionne encore Lambert. De 28 pouces, Point a haussé sa performance à 32 – un bond titanesque par rapport à sa taille (5 pi 10 po). Et comme le saut vertical est directement lié à la vitesse, pas besoin de chercher plus loin pour comprendre pourquoi le jeune homme volait sur la glace.

« Les gars ne pouvaient juste pas le rattraper », souligne son préparateur physique.

PHOTO JASON FRANSON, LA PRESSE CANADIENNE

Brayden Point

Puisqu’il faut voir du bon là où il y en a, Lambert a reçu comme un cadeau, le printemps dernier, l’occasion inédite qui s’est offerte à lui d’accompagner directement les joueurs dans leur travail hors glace sur une période prolongée.

Au cours d’une saison morte habituelle, pratiquement tous les joueurs rentrent dans leur patelin respectif, et leur entraînement estival se fait avec leur propre préparateur. Lambert communique donc avec ce dernier pour s’entendre sur un programme et des objectifs, puis constate les résultats au début du camp d’entraînement en septembre.

Cette fois, avec presque tout le monde en ville, le suivi était sans égal. « J’ai été occupé en tabarnouche ! », s’esclaffe-t-il au bout du fil.

Le confinement, rappelle-t-il, a été plus long qu’une pause estivale habituelle. En comptant toutes les phases de retour au jeu, il a disposé de près d’une vingtaine de semaines pour que chaque joueur atteigne son sommet au bon moment.

« C’était magnifique pour un gars comme moi », dit-il.

Récupération

Une fois dans la « bulle », d’abord à Toronto puis à Edmonton, le travail de Mark Lambert a considérablement changé. Les séries prolongées par le format à 24 équipes ont imposé un calendrier compressé au cours duquel les équipes jouaient tous les deux jours, parfois deux soirs de suite.

Les joueurs actifs s’entraînaient donc très peu, afin de profiter d’un maximum de temps de récupération. « Il faut prendre soin de ses joueurs », dit celui qui vient de conclure sa neuvième saison chez le Lightning.

L’équipe qui passe à travers, malgré les bobos, c’est celle qui est mentalement la plus forte et qui gère le mieux la récupération.

Mark Lambert

L’essentiel de son temps a donc été consacré aux réservistes et aux joueurs blessés.

Parmi ceux-ci, Steven Stamkos.

Le retour au jeu du capitaine en finale de la Coupe Stanley a été l’une des histoires les plus marquantes des séries éliminatoires.

Retenu loin de l’action depuis des mois à la suite d’une intervention chirurgicale aux muscles abdominaux, Stamkos s’est présenté en uniforme au troisième match de la série contre les Stars de Dallas. À sa troisième présence, il a marqué un but qui a galvanisé ses coéquipiers. Puis tout s’est arrêté. Même s’il n’a joué que 2 min 47 s, il est demeuré au banc des siens pendant tout le reste de la rencontre. Sa présence est devenue une véritable inspiration.

Mark Lambert a été aux premières loges pour apprécier l’ascendant de Stamkos sur toute son équipe.

« Le leadership qu’il a amené, c’est difficile à décrire, affirme le Québécois. Ce n’était pas évident d’être dans sa situation. Tout le monde se sentait mal pour lui. Le positif que ce gars-là a conservé pendant les séries, considérant le négatif qu’il vivait, c’est incroyable. »

Dans l’ombre, des vétérans comme Braydon Coburn et Luke Schenn ont aussi impressionné Lambert par leur professionnalisme, alors qu’ils ont dû sauter leur tour pour la grande majorité des matchs. Même constat à l’endroit de Mathieu Joseph, qui n’a jamais joué, mais qui « avait un gros sourire chaque jour à l’entraînement et qui voulait toujours en faire plus ».

« Coburn lisait l’alignement de départ dans la chambre avant les matchs même s’il ne jouait pas. C’est ça, une équipe. Ç’a été une gang incroyable. »

Aboutissement

C’est un drôle d’enchaînement d’évènements qui a mené Mark Lambert là où il est aujourd’hui.

En 1997, cet étudiant à la maîtrise à l’Université McGill est allé voir l’entraîneur des Redmen, Martin Raymond, pour lui offrir ses services de préparateur physique, une spécialité peu connue à l’époque. Raymond et son adjoint Guy Boucher ont bien voulu de lui, mais n’avaient pas de budget pour l’embaucher. Rien pour gêner le jeune homme décidé.

Quatorze ans plus tard, son téléphone sonnait. Boucher et Raymond, désormais entraîneur-chef et entraîneur adjoint à Tampa Bay, offraient un emploi à leur vieux complice. Les deux premiers ont été remerciés en 2013. Lambert y est toujours. « Sans eux, je ne serais pas ici », reconnaît-il.

Il a donc pu assister à l’émergence de cette puissante machine de hockey, bâtie pièce par pièce au cours de la dernière décennie.

Le championnat remporté cette semaine a bien sûr été la source de toutes les exaltations, mais Lambert en fait néanmoins une lecture prudente.

PHOTO FOURNIE PAR MARK LAMBERT

Mark Lambert avec la Coupe Stanley

« Il était temps ! résume-t-il. Si on avait gagné en 2015, [le Lightning s’était incliné en finale], le sentiment aurait été différent, car ç’aurait été une surprise. Mais ça fait cinq ans qu’on est favoris, on a atteint la finale de conférence quatre fois en six ans. Je suis très, très heureux. Mais on l’attendait depuis longtemps. »

Mark Lambert va maintenant laisser la pression retomber chez lui à Tampa, où il est rentré mardi en fin de journée. Cela faisait plus de trois mois et demi qu’il n’avait pas vu sa famille, car sa femme et leurs deux enfants avaient passé une partie de l’été au Québec, et lui est parti pour Toronto avant leur retour.

Les retrouvailles ont été émotives. Sa fillette de 18 mois avait bien changé depuis la dernière fois qu’il l’avait prise dans ses bras.

Après la frénésie de la bulle, la tranquillité – relative – du cocon familial fera du bien.

La satisfaction du travail accompli aussi.