Il n’y a rien, absolument rien que le sport organisé déteste autant qu’une menace d’intervention gouvernementale dans la gestion de ses affaires. C’est assez pour provoquer de l’urticaire chez ses dirigeants. Dans leur esprit, les pouvoirs publics n’ont qu’une seule utilité : leur fournir des subventions pour construire des amphithéâtres ou leur consentir des avantages fiscaux. Tout cela au nom de retombées économiques incertaines.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Ainsi, lorsqu’un gouvernement décide de se tenir debout et de lier une subvention à un changement d’orientation, de hauts cris se font entendre : l’État doit-il s’immiscer dans un débat comme celui des bagarres au hockey ?

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Isabelle Charest, ministre déléguée à l'Éducation et ministre responsable de la Condition féminine

La réponse est oui, mille fois oui. Il s’agit même d’une obligation éthique, surtout quand les intentions gouvernementales servent à protéger des adolescents et des jeunes hommes.

Voilà pourquoi la ministre Isabelle Charest a raison de lier une éventuelle aide financière à la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) à cet enjeu crucial : l’adoption de sanctions plus sévères à l’endroit des joueurs qui laissent tomber les gants, dans le but de stopper les bagarres.

Le rapport de force joue à l’avantage de la ministre et elle doit en profiter au maximum. Espérer que la machine du hockey junior en vienne elle-même à cette conclusion est peine perdue. Le récent vote tenu à ce sujet, révélé par mon collègue Alexandre Pratt, en fournit la meilleure preuve.

Comment, en 2020, peut-on encore s’opposer à l’interdiction des bagarres ? Comment ne pas comprendre leur impact potentiellement dévastateur sur la santé des jeunes à court, moyen et long terme ? Comment ne pas réaliser qu’une droite au visage est un moyen idéal pour infliger une commotion cérébrale ?

Le milieu du hockey a longtemps minimisé l’impact de ces chocs au cerveau. Aujourd’hui, aucune excuse ne subsiste pour jouer à l’autruche. Au cours des 10 dernières années, ce dossier a été amplement documenté. On sait maintenant à quel point la qualité de vie peut-être affectée par des commotions cérébrales. Les témoignages d’anciens joueurs de la LNH et de la NFL, ainsi que de leur famille, ont fait le tour de l’Amérique. Il est impossible de ne pas réaliser leur danger.

Dans un monde idéal, les dirigeants du hockey junior auraient depuis longtemps dressé ce constat. Mais non. Des dinosaures oublient leurs responsabilités envers la santé des jeunes joueurs. C’est honteux.

***

Durant de nombreuses années, des gens opposés à l’interdiction des bagarres (joueurs, dirigeants, analystes, amateurs) nous ont annoncé l’apocalypse si un tel règlement était institué. Le hockey perdrait son mordant, les amphithéâtres se videraient et, surtout, le nombre de coups salauds augmenterait de manière draconienne. Ce serait le festival du coup de coude à la tête et du dardage dans l’estomac soir après soir.

PHOTO OLIVIER CROTEAU, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Dans le but de stopper les bagarres, le gouvernement du Québec a décidé de lier une éventuelle aide financière à la Ligue de hockey junior majeur du Québec à l’adoption de sanctions plus sévères à l’endroit des joueurs qui laissent tomber les gants.

En 2013, Gary Bettman a même soutenu que les bagarres servaient de thermostat : elles baissaient la température sur la patinoire en cas d’augmentation de la tension. Le commissaire de la LNH s’est toujours montré, hélas, plus habile dans les enjeux d’affaires que de santé.

Aujourd’hui, peu de gens appuient les bagarres. D’abord, les connaissances médicales ont évolué. Ensuite, le hockey est excitant comme jamais, avec du jeu rapide et spectaculaire. Les scénarios catastrophiques prévoyant une désaffection envers le hockey en cas de diminution marquée des tapes sur la gueule ne se sont pas matérialisés.

***

Cette évolution naturelle des choses laisse croire à certains que le hockey junior finira par s’autoréguler, que des étapes positives ont été franchies au cours des dernières années. Résultat, la ministre Charest ne doit pas forcer le coup en liant une éventuelle subvention à une exigence – la fin des bagarres – qu’ils estiment en dehors de son rayon d’action.

L’histoire démontre que c’est tout le contraire. Laissez-moi vous raconter un épisode survenu en 1951 et qui concerne Jean Béliveau. À cette époque, le Canadien est ulcéré par la décision du Gros Bill de demeurer avec les As de Québec, de la Ligue senior, plutôt que de signer un contrat avec l’équipe.

Une nouvelle mesure est alors adoptée par les instances du hockey, sur qui le CH exerce une forte influence. Le règlement 734 oblige les joueurs comme Béliveau à signer un contrat avec l’équipe de la LNH possédant leurs droits afin d’évoluer dans le hockey senior. Les analystes comprennent vite que cette initiative vise un seul objectif : forcer Béliveau à s’entendre avec le Canadien, au mépris de son propre souhait.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Jean Béliveau a porté l’uniforme des As de Québec entre 1950 et 1953.

Le gouvernement Duplessis prend alors les choses en main. Gérald Martineau, proche conseiller du premier ministre, fait une violente sortie dans les médias. Il affirme qu’en cas d’adoption de cette mesure, les jeunes joueurs deviendraient « les esclaves d’une petite clique de magnats » et dénonce haut et fort « la dictature de la LNH », comme titre alors Le Devoir.

Conscient que les mots, si forts soient-ils, ne convaincront pas les dirigeants du hockey à reculer, Martineau lance cette bombe : si le règlement 734 n’est pas abandonné, le gouvernement créera une Commission provinciale des sports dont le rôle sera « d’exercer un droit de surveillance et de contrôle sur le hockey organisé et d’empêcher que ne se commettent des injustices flagrantes ».

Duplessis lui-même se mêle du dossier. Et sa déclaration pourrait aujourd’hui être répétée mot pour mot par Isabelle Charest : « Il faut que notre jeunesse sportive soit protégée et reçoive justice. Et c’est dans l’intérêt de tous d’agir en conséquence. Si l’intervention du gouvernement est nécessaire, nous n’hésiterons pas à agir. Le contrôle de soi-même, je l’ai toujours dit, est encore et toujours le meilleur. Si ce contrôle n’existe pas, il nous faudra prendre les moyens appropriés afin d’empêcher une injustice. »

Vous devinez la suite : face à cette menace, le règlement 734 est mis au rancart. Et Béliveau, libre de ses choix, jouera deux saisons supplémentaires à Québec.

Une vieille histoire ? Bien sûr ! Mais le principe demeure le même. Si le hockey organisé n’a pas la volonté suffisante pour défendre les jeunes, s’il ne montre pas « le contrôle de soi-même », alors le gouvernement doit agir. Encore plus quand la santé des jeunes est en jeu.

Ce principe doit être clairement transmis aux dirigeants des équipes de la LHJMQ.

Gardez le cap, Madame Charest.

Note : L’histoire du règlement 734 est tirée de mon livre Le Colisée contre le Forum, publié en 2012 aux Éditions La Presse.