À 17 ans, Enrico Ciccone a fait le saut dans la LHJMQ, avec les Cataractes de Shawinigan. Il a terminé sa saison avec deux buts. Et 324 minutes de pénalité. Première étape d’une carrière marquée par plus de 80 bagarres dans la LNH.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

À 20 ans, Georges Laraque est passé chez les pros. Après plus de 800 minutes de pénalité dans le junior majeur, il en ajoutera un millier dans la LNH. Ainsi que 131 combats.

Après leur carrière, les deux durs à cuire se sont retrouvés dans une autre arène. Celle des émissions de débats sportifs. Un joyeux capharnaüm. C’était parfois plus difficile de compléter une phrase sans se faire interrompre que de passer le K.-O. à Stu Grimson.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Enrico Ciccone

Enrico Ciccone, préoccupé par les conséquences des traumatismes crâniens, luttait désormais contre les batailles. Avec autant de force et de détermination que lorsqu’il affrontait Randy McKay ou Peter Worrell. Georges Laraque, lui, défendait les bagarres. À la condition que les joueurs soient majeurs.

« Georges, les bagarres, il n’en démord pas. Il lui en faut, il lui en faut, il lui en faut », m’a dit Enrico Ciccone mercredi.

C’était vrai — jusqu’à cette semaine. Georges Laraque est toujours en faveur des bagarres chez les pros. Mais plus dans la LHJMQ. Il l’a annoncé mardi, dans son émission au 91,9 Sports. Lorsque je l’ai appris à Enrico Ciccone, il ne me croyait pas.

« Pardon ?!?!? Ah ben sacrifice ! Va falloir que j’aille écouter ça. Tu me jettes à terre. Tant mieux. Il a vu la lumière ! »

Coup de fil à Georges pour vérifier les faits.

« Georges, as-tu vu la lumière ? »

PHOTO ANNE GAUTHIER, ARCHIVES LA PRESSE

Georges Laraque

L’ancien goon du Canadien rit. Il me raconte avoir beaucoup réfléchi à la question ces derniers jours. Depuis le vote de jeudi dernier, dans lequel les clubs de la LHJMQ ont refusé d’entériner des sanctions plus sévères contre les bagarres. Le résultat a mis le gouvernement en colère. La ministre Isabelle Charest retient maintenant une subvention d’environ 20 millions qui était destinée aux 12 équipes québécoises.

« J’ai toujours été contre les bagarres chez les mineurs, précise-t-il. Maintenant, je me demande pourquoi est-ce autorisé dans le junior majeur ? Même pour les gars de 18, 19, 20 ans ? Quand tu regardes ailleurs dans le monde, c’est interdit presque partout pour les jeunes de cet âge-là. Parce que c’est dangereux pour leur santé. »

Dans le junior majeur, tu es encore un enfant. Un jeune en développement. Les séquelles d’un combat peuvent être plus graves. Tu n’es pas encore un homme, comme ceux qui se battent dans la Ligue américaine ou la Ligue nationale.

Georges Laraque

« À 16 ans, [me battre] aurait pu être grave pour ma santé. Pour le reste de ma carrière. Aussi, ce ne sont pas tous les jeunes de cet âge qui ont le tempérament pour se remettre d’une volée contre un gars plus vieux ou plus fort. Hé, le junior, c’est supposé être tes meilleures années de hockey. Tu n’as pas la pression des médias. Seulement quatre ou cinq gars par année vont jouer dans la LNH. Ça ne vaut pas la peine de te mettre dans une situation où tu peux être blessé. »

***

Après une deuxième carrière comme commentateur sportif, puis comme animateur de radio, Enrico Ciccone s’est lancé en politique. Avec le Parti libéral du Québec, dans Marquette. Une circonscription rouge. Comme son ancien chandail des Blackhawks de Chicago. Il a été élu facilement.

Son combat contre la violence au hockey, il le mène maintenant à l’Assemblée nationale. En février, il a critiqué avec virulence les propriétaires de la LHJMQ, après le report d’un vote sur les bagarres. En août, il est revenu à la charge. Cette fois, contre la ministre responsable des Sports, Isabelle Charest, à qui il a demandé de s’engager à interdire les bagarres dans la LHJMQ. La réponse de la ministre — qu’il trouvait calquée sur celle de la ligue — lui avait alors déplu. Il me l’avoue candidement, il aimerait que la ministre l’écoute davantage.

« Si j’étais à la place de la ministre, et que j’ai quelqu’un de l’autre côté du Salon bleu qui a été un athlète d’élite, qui a gagné et réussi, il ferait partie de mes discussions. »

N’empêche, aujourd’hui, la ministre et lui sont sur la même longueur d’onde. Les deux déplorent le refus des clubs de la LHJMQ d’adopter des sanctions plus sévères contre les bagarres. « Je comprends que la ministre soit outrée. Je suis content qu’elle soit outrée ! »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Isabelle Charest

Lui-même l’est. Beaucoup.

Je lui demande de répondre à ceux qui souhaitent le statu quo. Par exemple, au président des Foreurs de Val-d’Or, Dany Marchand, qui a affirmé à la radio locale qu’avec les bagarres, « les joueurs qui vont donner des coups disgracieux vont devoir répondre de leurs actes au courant de la saison ou du match ».

« Celui qui a dit ça, j’aimerais ça voir son parcours. A-t-il été sur la glace ? A-t-il joué ? Je suis capable de me mettre dans cette situation-là. Je peux te citer à peu près 500 exemples où j’ai été intimidé. Où j’ai joué là-dessus pendant le match pour faire craquer un gars. Où des gars ont essayé de me faire craquer. Je suis capable de le ressentir. Quand quelqu’un dit : ben non… Voyons donc. Le ressens-tu ?

« Tout ce qui est une bagarre, ça implique de l’intimidation. Quand tu es sur la glace, tu dis à un jeune : ‟je vais t’arracher la tête”. C’est de l’intimidation ! Or, si les bagarres ne sont pas permises, si le gars te dit : ‟je vais t’arracher la tête”… ben non, tata, jette les gants. Ils vont te sortir du match. Tu viens de réduire les menaces. »

Son souhait : que la ministre Isabelle Charest reste ferme. « Elle a un levier exceptionnel avec le financement. » Il veut aussi que les sanctions soient plus sévères que celles sur la table (15 minutes pour une bagarre, une suspension après cinq bagarres).

Est-ce suffisant ? Zéro pis une barre ! Tu te bats, tu dois être sorti de la partie.

Enrico Ciccone

Et que répond-il à ceux qui affirment que le problème est en train de se régler de lui-même, alors que les bagarres ont diminué de moitié depuis cinq ans dans la LHJMQ ?

« Si c’est presque disparu, let’s go ! […] Vous avez la chance d’être une ligue pionnière. Faites-le. Vous êtes l’une des seules places sur la planète où les jeunes peuvent se battre. Pas seulement [des jeunes]. Des enfants. Je vais te dire une affaire. Tu prends deux professeurs, dans une cour d’école, qui envoient deux jeunes se battre, qui regardent ça et qui applaudissent. Ils vont se faire mettre en prison. Nous autres, on laisse faire ça avec nos jeunes de 15, 16, 17 ans… Come on, la logique. »