La nouvelle a circulé ces dernières semaines, et en a étonné plusieurs : Nico Hischier a profité de l’arrêt des activités dans la LNH pour faire son service militaire en Suisse.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Oui, le Nico Hischier qui a été le tout premier choix du repêchage de 2017. Le Nico Hischier qui est promis à une belle et longue carrière chez les Devils du New Jersey. Le Nico Hischier qui a en poche un contrat de 50 millions de dollars pour les sept prochaines années.

Dans un contexte où on a parfois l’impression que les grandes vedettes sportives ont accès à tous les passe-droits inimaginables, voilà en effet une nouvelle qui surprend. D’autant que le service militaire « obligatoire » n’est pas si obligatoire que ça. Au tennis, Roger Federer y a échappé ; son collègue Stanislas Wawrinka aussi. Le quotidien zurichois Blick rapportait en 2018 que seulement 4 des 23 joueurs de la sélection nationale de soccer suisse avaient terminé leur service militaire.

Alors, pour paraphraser Richard Cocciante et Fabienne Thibeault, pourquoi lui et pas eux ?

Une longue tradition

La Suisse a une longue tradition de neutralité pendant les conflits militaires ; le pays a d’ailleurs des troupes dans la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, lieu neutre s’il en est un.

« Pendant les guerres mondiales, la Suisse était encerclée. Tous nos voisins étaient en guerre, rappelle Ignace Cuttat, historien à l’Université de Genève, préparant un doctorat sur l’histoire sociale et culturelle de l’armée suisse. On avait des troupes aux frontières. Pendant cinq ans, les gens étaient mobilisés. Ça ne peut pas être comparé à une guerre réelle, mais ça a marqué les esprits. Pendant la guerre froide, il fallait se préparer à une invasion soviétique. »

Et aujourd’hui ? « À nos yeux, l’armée demeure très importante », affirme Nico Hischier au bout du fil.

Cette année, l’armée a été appelée à l’aide en raison de la COVID-19. S’il y a une catastrophe naturelle, une avalanche, les militaires vont aider.

Nico Hischier

Il faut aussi comprendre l’origine du service militaire (obligatoire pour les hommes, optionnel pour les femmes) en Suisse.

« Le service militaire est devenu obligatoire en 1874, explique M. Cuttat. Mais déjà, depuis le XIIIe siècle, les cantons avaient des milices, formées d’habitants qui s’armaient soit pour se défendre, soit pour partir en expédition. Même si la Suisse est très paisible aujourd’hui, cette milice a perduré et est devenue un service obligatoire. »

En 2013, l’abrogation du service militaire obligatoire a été soumise à la population dans un scrutin. L’idée a été rejetée par 73 % des électeurs. « La gauche n’aime pas beaucoup les armées professionnelles, et la droite est très attachée à la milice », ajoute M. Cuttat.

Et en quoi consiste cette obligation ? « 3 jours de recrutement au maximum, ainsi que 124 jours d’école de recrues, 6 cours de répétition de 19 jours chacun et 4 jours de travaux de préparation et de libération », lit-on sur le site officiel de l’armée suisse. Longueur totale du service militaire : 245 jours. Les cours de répétition sont faits au cours des années subséquentes.

Hischier fait en ce moment les 124 jours d’école des recrues, et il les fait en bonne compagnie. « Je suis avec d’anciens coéquipiers de mon âge, qui jouent dans la ligue suisse. Il y a également Gaetan Haas [attaquant des Oilers], Gilles Senn [un espoir des Devils], et mon frère aussi ! », explique le jeune homme.

DÉPARTEMENT FÉDÉRAL DE LA DÉFENSE, DE LA PROTECTION DE LA POPULATION ET DES SPORTS

Nico Hischier

S’il y a autant de hockeyeurs, c’est parce que le gouvernement suisse a trouvé une formule qui convenait aux athlètes : la Haute École fédérale de sport de Macolin.

« Ils ont créé cette école pour les sportifs d’élite, car le service militaire empiétait souvent sur leur saison. À Macolin, ils sont dans le secteur des centres d’entraînement des athlètes d’élite », explique le confrère Emmanuel Favre, rédacteur en chef adjoint de l’agence suisse Sport-Center.

Hischier fait donc d’une pierre deux coups et peut essentiellement suivre le programme hors glace qu’il ferait pendant une saison morte normale. « Aujourd’hui, je me suis levé, je me suis entraîné le matin, je suis revenu à ma chambre, j’ai dîné, puis j’ai fait mon deuxième entraînement de la journée », nous racontait-il quand on l’a joint, la semaine dernière.

En raison de la COVID-19, plusieurs exercices militaires sont annulés et les formations se donnent en ligne.

J’ai toujours su que je devais faire mon service militaire. Puis le virus est arrivé.

Nico Hischier

« C’était la solution parfaite pour garder la forme, sans savoir quand on allait recommencer à jouer. Et j’ai toujours voulu savoir comment c’était, l’armée. »

Et ceux qui ne le font pas ?

Pour Hischier, ça tombait sous le sens qu’il devait s’enrôler. Mais Ignace Cuttat rappelle qu’environ 30 % des hommes suisses ne commencent jamais leur service. Tant pour des raisons médicales que pour les objecteurs de conscience, il y a moyen d’y échapper.

Il y avait d’ailleurs eu un mini-scandale avec Federer, qui avait été exempté pour des raisons médicales. Disons qu’il n’était pas le meilleur exemple d’un homme qui a des problèmes de santé !

Ignace Cuttat, historien

Cela dit, pour échapper à l’armée, il faut payer une taxe militaire qui équivaut à 3 % du revenu, pendant la durée théorique du service militaire (généralement une douzaine d’années, en raison des cours de répétition). Pour Federer, le quotidien Le Matin avait estimé à 450 000 francs suisses sa taxe pour la seule année 2008. En 2020-2021, Hischier touchera en principe 7 millions US ; il aurait donc dû verser 210 000 $ en taxe.

Mais comme l’armée et le sport d’élite ont toujours été en relation étroite en Suisse, Hischier a trouvé un arrangement qui lui convient. De plus, ses présences au Championnat du monde de hockey pourront remplacer ses cours de répétition. « On considère qu’il représente le pays et qu’une manière de rendre service au pays, c’est de le représenter dans le sport d’élite », explique M. Cuttat.

Et l’armée y trouve aussi son compte, rappelle le journaliste Emmanuel Favre. « Pour l’armée, c’est génial, les médias en parlent et montrent des images ! »